LES SOURCES DE L ÉDITION MOKEI. I
devons supposer que la base du texte de Fédéric Morel est une édition intermédiaire entre 1594 et 16 10, ayant conservé certaines leçons fiiutives de 1594, que l'éditeur de 1610 a rejetées, et en ayant déjà adopté d'autres, qui étaient inconnues à l'édition de 1394, mais que nous trouvons à partir de 1610(1). Dans le cas contraire, il faudrait reij;arder l'édition de 1594 comme la base du texte de Fédéric Morel. Mais, quelle que soit la solution qu'on adopte, est-il admissible que Fédéric Morel, qui déclare lui-même dans sa préface que seules les éditions de son « ayeul » Michel de \'ascosan sont authentiques, se soit contenté, pour donner l'état définitif de l'œuvre d'Amyot, d'une contrefaçon de Simon Goulart? Une comparaison minutieuse des deux éditions nous permet de répondre à cette question. Pour la \'ie de Philopœmen, par exemple, étant données deux leçons : A leçon Vascosan, B leçon Simon Goulart, une trentaine de fois Morel adopte la leçon B (2), mais cinq fois il remonte au texte de A :
Leçon Vascosan. Leçon Goulart. Leçon MoreL
2 50, G. I. entra dedans entra jusques entra dedans jusjusques ques
(i) La supposition d'une édition, même de ce torm.it — nous allions dire, surtout de ce tormat — ne doit pas paraître une hardiesse; car, comme on a pu le voir, la plupart de ces éditions (les deux volumes de 1594, celui de 1610 et celui de 1617) ne nous sont connus que par des exemplaires uniques et appartenant souvent à des bibliothèques particulières.
(2) Cf. plus haut, pp. 150-151.
134 JACQUES A.MVOT
252, B. 8. ainsi comme comme ainsi comme 'i)
2 56, A. 3. d o n t l'on dont on usoit dont Ton usoit ('2)
usoit
257,1. 7. voulut vouloit voulut
Deux hypothèses se présentent à l'esprit : ou bien Morel veut partout rétablir le texte de Vascosan, — il ne se sert de l'édition Simon Goulart que pour n'être pas obligé de recopier les sommaires, — et c'est par inadvertance qu'il omet vingt et une fois sur vingt-six de corriger la leçon de Cioulart ; ou bien il adopte volontairement, parmi les corrections de Simon Goulart, celles qui, au point de vue du style ou de la langue, lui paraissent satisfaisantes. Le nombre même des exemples en désaccord avec la première de ces hypothèses nous oblige, pour ainsi dire, à admettre l'autre. L'édition de Morel n'est donc jusqu'ici qu'une contrefaçon un peu plus discrète que celle de 1583.
Mais les deux textes de \'ascosan et de (joulart ne suffisent pas à rendre compte de l'édition de 1619. Celle-ci présente encore d'autres variantes qui semblent bien lui être personnelles. Pour la \'ie de Philopœmen, ces leçons C, différentes de la leçon A B commune à \'ascosan cl à S. Goulart, sont au nombre de quatre.
(i ) RciiKirquons qu'il admet <■ cmnnic •> .ni lieu de « tout aussi comme ». C;i'. 258 C, S-
(2) Remarquons qu'il admet « qu'où » jiour i^ que l'on i>.Ct". 2)1 A 9 ; 252 G 7 ; 258 B 10.
LES SOURCES DE L EDIUOX MOREl. I35
Leçon coiiiiiuinc à Vascosan et à S. (ioulart. Leçon MoreL
249,0.4. lii\- respondit-il en salani;uc !ui respondit en sa
langue ( i )
252,0.4. soudards soldats 2)
2)3, H. I. qui s'appellent Nemea i]ui s'appeloientXe-
mea
2 )6, H. 9. vingt et cinq vingt-cinq (3)
A priori, ces corrections peuvent moir leur origine dans des notes manuscrites d'Amyot ; elles peuvent aussi être le fait de l'éditeur, Morel, ou plus probablement, comme nous l'avons dit pour Goulart, du prote ou de l'ouvrier typographe. Ici encore, nous avons eu la bonne fortune de pouvoir résoudre ce petit problème, grâce à im exemplaire de l'édition de Wiscosan 1565, qui contient des corrections autographes d'Amyot(4).
Xous lisons, sur les possesseurs de cet exemplaire, pendant près d'un siècle, des indications très précises au bas du titre. Je les transcris ici en séparant par deux traits verticaux les écritures différentes :
(l) Sans doute oinission tvpo,<;rapliiquc;.
(2| Cette correction se trouve d.iiis d'autres éditions (Le Preux et J)u Puys), mais elle a pu et du venir naturellement en 1619 à l'esprit de Morcl ou de son correcteur. Amyot emploie lui-même la nouvelle forme vers 1575 dans son Projet d' Eloqueuce royale.
5) Cette correction se trouve dans d'autres éditions différentes de celles qui contenaient la correction solduts, notamment dans l'édition de 161 1 ; mais, comme plus haut, il est inutile, pour une retouche, en somme assez naturelle, de supposer l'utilisation d'une édition quelconque.
(4) Cet exemplaire a été acquis, il y a quelques années, .1 Auxerre, par XL Mengin, professeur au colléf^e de .Vk'lun, qui a bien voulu me le communiquer. Je suis heureux de lui en exprimer ici tous mes remerciements.
l}(.^ JACQ.UES AMYOT
lix lihri.s Rcginaldi Martini canon, et archid. Autissiodorcnsis, Il nunc (.'x libris Xicolai Petit canon, autissiodor. || qui me dono dédit cognato suo Pridie Idus Januari an. 1673 Bernier || nunc niihi per (barré) jure Succe.ssorio sortitus est. Anno 1676 niense Aprili.
LlGKR.
Le premier de ces po.s.se.sseurs nous est bien connu : c'est Regnauld Martin, le .secrétaire de i'évcque d'Auxerre, sur les notes duquel, nous l'avons vu plus haut, Fédéric Morel rédigea les Vies latine et française d'Amyot.
Cet exemplaire que nous appellerons dorénavant l'exemplaire de Melun, contient 127 corrections (i) : ce nombre est très restreint, si Ton songe que le volume a 1400 pages, et cela paraît d'autant plus extraordinaire que ces corrections sont pour la plupart extrêmement subtiles. Il est donc impossible de voir dans ces notes le résultat d'une revision minutieuse et complète de la traduction d'Amyot. Il semble bien plutôt que, d'une part, Amj'ot ait consigné sur les marges de cet exemplaire les principales corrections de sens que lui indiquaient ses amis, ou que lui suggéraient de nouvelles éditions et traductions de Plutarque ; et que, d'autre part, en relisant tantôt une page, tantôt une autre de son œuvre, il ait effacé quelques taches de style ou quelques archaïsmes de langue qui 1'}' choquaient (2).
(i) Nous les étuilicrons en cllcs-nicmcs dans le troisicinc ch.ipitrc de la deuxième partie.
(2) Voici un exemple à l'appui de cette assertion ; Fol. 251 r" et v", Ainyot corrige supcrintciidaiicc en siiiiiilcmiaucc, mais il laisse subsister
L HXEMI'LAIIŒ I)K MKI.UN I37
Mais quelque incomplet et intermittent qu'ait été ce travail de retouche, on peut néanmoins admettre avec vraisemblance qu'il a été fait en vue de l'édition projetée de 1584 dont nous avons parlé plus haut. Dans l'absence d'aucune date écrite sur le volume, c'est ce que semble indiquer l'examen même de ces corrections. L'écriture en est sensiblement uniforme ; or l'une d'entre elles est datée approximativement par un passage de l'avertissement de Morel en tète de l'édition de 16 19 : « Il est bon, dit-il, de vous advertir d'une correction signalée, laquelle a été obmise par mesgarde en ceste présente édition en la Vie de Caton, p. 572, où cecy se lit : « On avoit quelque opinion que Marcus Gellius n'estoit pas né de père et mère francs et de condition libre ; et un jour, au Sénat, il leut des lettres avec une voix haute et claire a merveilles. Adonc Ciceron se print à dire a ceux qui estoient autour de luv : ne vous en esbahissez pas ; car il est de ceux qui ont esté crieurs, » Sur lequel apophtegme ayant adverty ledit sieur Amyot que M"^ Cujas mon maistre avoit déclaré y avoir faute en ceste version françoise en une leçon qu'il avoit faict a Bourges sur le VII du Code au tiltre 18, Ad liber, prorlûiiniir (/iiibiis non licet etc., a quoi se rapportent ces mots de Plutarque a-jToç zU s^-tI -zCr/ àva-£'i(ov/,xô':(ov, ledit Prélat trouva cet advertisse-
raiicieiine forme d.ms tout le reste du volume. l-!t l'on ne saurait supposer que cette correction, dans son esprit, dût valoir pour tous les cas analogues, puisque ce mot se présente bien des fois avant la page 251, et que. de plus, à cet endroit précisément, il est corrigé deux fois de suite.
ment bon, et la poincte du iraict du Prince des Orateurs Romains plus aigi'ie ; lequel il pensa devoir estre ainsi reformé et représenté ; « car il est un de ceux qui ont autrefois proclamé ou bien reclamé pour estre rétablis en pleine et entière liberté. »
Nous savons(i) que c'est vers 1377 que Fédéric Morel l'ancien envoya son Hls à Bourges pour suivre les leçons de Cujas. D'autre part, en 1581, nous l'avons dit, il résignait, grâce à l'inlUience d'Amvot, son imprimerie en faveur de son hls (2). Le retour de ce dernier à Paris doit donc se placer au plus tard en 1581, et c'est vraisemblablement à cette époque qu'il a communiqué à Amyot l'interprétation de Cujas (3). Or cette correctit)n est mentionnée dans l'exemplaire de Melun de la manière suivante, fol. 601 v^ : le texte csic crieitrs est souligné et remplacé par « reclamé » et, d'une écriture plus lîne, ce qui indique qu'Amyot voulait mettre en note l'explication suivante: « c'est-à-dire qui estant détenus par force es atteliers ont a haulte voix cryé et emploie la justice pour estre mis en liberté ».
Comme toutes les notes manuscrites de cet exemplaire paraissent bien être contemporaines, il faut donc les placer après 1 580 ; et si l'on songe qu'à partir de 1587 Amyot n'eut plus le loisn- de s'occuper de travaux de ce genre, si l'on songe surtout à la date
(i) Cf. (joujct, .\/('»;ii/;r.s, t. I, pp. 1^2-1^4: et Dumoulin, Fcdii'u- Mord, p. 62.
(2) Cf. Joseph ])unioulin, Fcdciic Morel, pp. 74-76 et i jo.
(5) Cette intcrprct.itiou a été indiquée par Anivot dans l'exemplaire de IWrsenal (écriture de 1583).