AMYOT ET ARNAULD CHANDON
n'y eut oncques cupiUiine i;eiii'i\il Je toute la Gihe que Aganiemnon au temps jadiz, et toy à présent. A ceste cause tu doibz penser que toy estant roy des Lacedemoniens œnime il estoit, et allant l'aire la guerre a mesnies gens auxquels il la faisoit, et partant avec ton armée de ce même lieu d'où il partoit, // est raisoiiihiblr que faces le sacrifice que pour lors il leit a Diane avant so)i paticnicul. Dès l'heure que Agesilaus kit esvcillé, // luy souvint quen ce inesnie lieu à ht persuasion des divins Ai;aineinnon avait sacrifie sa propre fille.
Trad. d'Anivot : « ... // lux fui advis que... quelqu'un en donnant luv dit : C) Rov des Lacedivmoniens tu sçais qu'il n'y eut oiujues capitaine gênerai de toute la Grèce eleu, que jadis Agamemnon, et toy maintenant après lu\' ; et pour ce que tu commandes aux mesnies peuples qu'il faisoit, et que tu vas faire la guerre aux mesnies ennemis partant d'un mesnie lieu pour \- aller, // est raisonnable que tu faces aussi un mesme sacrifice à la déesse qu'il feit (/ son departenwnt. Agesilaus n'eut pas plus tost eu ceste vision, qu'il luy souvint incontinent que Aganu'nnio)! à la persuasion des dei'ins sacrifia eu ce niesnie lieu s,i propre fille. •>
Sans doute certaines de ces analoi^ies pourraient être des coïncidences ; mais leur nombre en somme assez considérable, pour un texte de quelques pages, rend peu vraisemblable l'hypothèse d'une rencontre purement fortuite.
L'utilisation de ces traductions manuscrites ne doit pas d'ailleurs nous étonner : lorsqu'il préparait sa première édition, Amvot pouvait avoir accès à la
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« Librairie royale » où les manuscrits de Chandt^i avaient été déposés.
Georges de Selve et Arnijuld C^handon sont deux écrivains bien oubliés aujourd'hui, et ils ne nous intéressent guère ici, à vrai dire, que par rappt)rt à Ann-ot. Il convient pourtant de rappeler qu'Henrv Hstienne ne craignait pas d'imir dans un même éloge Georges de Selve et Amyot (i), en déclarant qu'ils nous avaient rendu Plutarque français et ne lui avaient « changé que la robe ». Si ce jugement nous paraît trop Hatteur on peut l'expliquer du moins, sinon le justifier, en songeant que G. de Selve avait eu le mérite — rare alors — de recourir, avec l'aide de Danès, au texte grec de Plutarque.
Quant à Chap.don, qui lui aussi se reporte au texte grec, et se sert même tort peu de la version latine, sa valeur de traducteur nous parait bien supérieure à celle de son devancier. Sa méthode, assex exacte, présente, du reste, la plupart des procédés — qualités ou défauts, — que nous retrouverons dans la traduction d'Amvot. C'est ainsi qu'il ne recule pas devant une addition pour expliquer un passage ou un mot obscur, et surtout pour souligner les rapports logiques des dirtérentes phrases d'un récit ou d'un raisonnement. Il maniteste même à cet égard im grand souci des transitions et, comme nous le noterons chez Amyot, il ajoute au simple énoncé d'un tait l'indication de sa cause ou
(l) Apolofjic, t. I^', p. S, cf. ClcniLiit, tlicsc sur H. lisliciiiic cl son ifiirii' friiiiçiiisc, p. 202.
LES THÉORICIENS DE LA TRADUCTION' l8j
de SCS conscqucnces, lorsque la suite du développement en peut retirer quelque avantage. Enfin il niodihe, encore comme soii illustre contemporain, Tordre et la disposition des membres de la phrase grecque pour faire mieux ressortir une antithèse ou une opposition. Mais à coté de ce louable désir de marquer et d'éclairer la suite du développement, notre traducteur use parfois aussi de procédés purement verbaux, additions inutiles par pure redondance, ou redoublements qui n'ajoutent rien au sens. Il n'est même pas, comme on peut le supposer, exempt de contre-sens, et, si le mépris de la traduction latine variorum le préserve de bien des erreurs, il Tem pèche aussi parfois d'en éviter quelqu'une. Malgré tout, ces taches, qui sont d'ailleurs assez rares, n'empêchent pas sa traduction d'être, comme celle d'Amvot, plus qu'une vulgaire « translation ».
Mais c'est assgz nous attarder sur ces versions latines et françaises, qu'en somme Ann'ot a peu utilisées. Abordons donc l'étude même de sa traduction manuscrite, et essayons de dégager, de l'examen minutieux de la \'ie de Philopivmen les principaux traits de sa méthode vers 1 54 5-1 ^46.
Il serait intéressant de pouvoir comparer l'œuvre d'Amvot avec les préceptes de l'art de traduire qui étaient communément reçus à cette époque. Malheureusement le seul ouvrage contemporain sur ce sujet est très général et très sommaire : je veux parler du traité qu'Ftienne Dolet publia sous ce titre :
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« La manière de bien Iraduire d'inie langue en autre. Dadvantaj^^c, De la punctiiation de la lanf^ue françoyse. Pins des accents d'xcelle. Ix tout faict par Estienne ])olet, Jiatif d'Orléans. » Lvon, Hsticnnc Dolet, 1540.
Ce petit livret tut rcimprimé chez rauteur en 1541, 1542, 1543, et eut beaucoup d'autres éditions encore au xvi^ siècle (i). La partie qui a trait à la traduction est renfermée entre la page 17 et la page 24. Xous ne pourrons donc tirer qu'un petit nombre d'indications de ce volume qui, par sa date même, eût été pour nous — plus complet — d'un si grand intérêt. Cent trente ans plus tard parut à Paris un traité beaucoup plus détaillé sur la traduction. L'auteur, aujourd'hui oublié, le sieur de L'Estang, s'était contenté d'étudier les traductions qui passaient alors pour les modèles du genre, et d'ériger en règles les principaux procédés qu'il y rencontrait. Malgré l'intervalle qui sépare cet ouvrage de la tiaduction d'Amyot, malgré la différence que l'on a souvent — parfois trop fortement — indiquée entre la méthode des « translateurs « du xvr siècle et celle des « traducteurs » du xvir (2), il serait
(i)(It'. Rich. Cxiplcy C>lirisiic. l-.sticniu- Dolct, tnid. Strycn>ki. p. 51)4- i()6.
(2) Cf. H. Bcckcr, l.ouys le Roy, Paris. 1896, in-8' ; H. Cougny, (iiiil. du Viiir, Paris. 1857, '""^" ' A- ^'*-" Blifjn'ières, Hiuii sur Auiyot, l'.iris, 1851, iii-8" ; Hciinebert, Essai sur les Iraduclious françaises d'auti'ur< (;rccs cl latins aux xv!"" <•/ wii"-' siiricsy Gand, i8>8, in-8'. — D'iuk manière ^cncrale, l'opinion de M. Harniand (Essai sur G. de Brcl'cuj. p. 160) nous semble beaucoup plus exacte et d'une nuance plus juste : « On a t'ait observer avec raison, dit-il. t]ue les traducteurs du WT' siècle surpassaient par la science et la lidélité de l'interprétation leurs con-
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regrettable de nous priver d'un rapprochement curieux entre les règles des théoriciens et les habitudes des traducteurs. D'ailleurs, si une traduction de Perrot d'Ablancourtdiffère essentiellement d'une traduction de iîlaise de \'igenère, si même les principes exposés par ces deux écrivains dans leurs Préfaces semblent au premier abt)rd dénoter deux conceptions assez diverses de leur rôle, il n'en est pas ainsi des préceptes généraux que les théoriciens émettaient sur un art qu'euxmêmes n'exerçaient pas. X'avant point à se justitier des licences et des infidélités commises, ils étaient à l'aise pour proclamer des principes que le désir du succès ou « le goût du Louvre » leur eût fait abandonner dans la pratique. C'est ce qui explique que nous puissions retrouver à plus d'un siècle de distance dans le traité de l'Estang, une bonne partie des règles que — sciemment ou non — Amvot a suivies dès 1542-1546 dans sa traduction de Plutarque : nous signalerons en leur lieu ces rapprochements.
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La première préoccupation que doit avoir aujourd'hui un traducteur est de conserver l'ordre de l'original. Au wi"^ siècle, cette tâche était d'autant plus aisée que la langue française n'avait pas encore abandonné complètement sa souplesse primitive et que la
trcrcs du xvn" siècle. Mais ou ne pcLit reprocher à ceux-ci que d'avoir suivi logiquement lus conséqucuces des principes établis : par un mouvement naturel des esprits, les auteurs et le public s'accoutumaient à considérer un ouvrage de ce genre comme une sorte d'imitation. »
réduction à un cas unique, quoique accomplie depuis longtemps, n'avait pas encore eu pour conséquence d'astreindre notre construction à un ordre stéréotypé et monotone, incapable d'exprimer les nuances de pensée ou les intentions artistiques de l'auteur (i). Quelques traducteurs du xvi^ siècle. Biaise de Vigenère, par exemple, ont su profiter de cette heureuse liberté pour rendre avec plus de fidélité les finesses de leurs textes. Mais ces exemples sont rares, et Dolet luimême se montre peu exigeant sur ce point : « C'est, dit-il, superstition trop grande (diray-je besterie ou ignorance), de commencer sa traduction au commencement de la clausule : mais si, l'ordre des mots perverti, tu exprimes l'intention de celuy que tu traduis, aulcun ne t'en peut reprendre. » Amyot, nous allons le voir, profite souvent de cette permission. Mais avant de critiquer ses libertés sur ce point, il est juste de relever les passages, assez rares d'ailleurs, où il s'est visiblement proposé de conserver l'ordre du grec, ce qui, pour le dire en passant, ne Ta jamais mal servi.
Par ex. éd. i))9, loi. 252, I (je cite toujours la traduction du manuscrit) :
-'j\î\xrj;.
fs;
(21 (1) (3) f4) fs) (6)
« or avoicnt pour lors les .^clnvicns la guerre. »
(j) Sur 1.1 lihcrtil- lie construction ;)u xvi'' siccle. cf. surtout l^enoist, La synldxi- fiancaiw de Pii!s<[iinv ii J'iiiigflas. Paris, 1877, in-8"; Hufjuct. Lti syiilnxr de Rnhrliiii, Paris, 1894, in-8" ; Brunot, Hisi. de In l(ini;iiifranc., Paris, in-8", t. I, p. 480-482 et t. 11. p. 479 et suiv., et Pliilippstlial. Die H'oitsIeUuug tu Jer Fiaii:^ocsischeii Prosa des 16^" Jahrhiindeiis, Ikll, 1S88. in-8".