‹ Jacques Amyot, traducteur des Vies paralleles de PlutarqueChapitre 51 sur 164 · LA CONSTRUCTION DE LA PHRASE ET LA HIÉRARCHIE DES PROPOSITIONS · texte numérisé non relu

LA CONSTRUCTION DE LA PHRASE ET LA HIÉRARCHIE DES PROPOSITIONS

Hst-il plus fidèle ou plus scrupuleux vis-à-vis de la construction du grec ( i) ? « L'ofi^ice d'un propre traducteur, dira-t-il en 1559 (2), ne gist pas seulement à rendre fidèlement la sentence de son autheur, mais aussi à adombrer la forme du style et manière de parler d'iceluy, s'il ne veut commettre l'erreur que feroit le peintre, qui aiant pris à pourtraire un homme au vif le peindroit long, là où il seroit court, et gros là où il seroit gresle, encore qu'il le feist naïtvement bien ressembler du visage. »^ — On ne saurait mieux dire; mais de tels préceptes sont difficiles à mettre en pratique, surtout lorsqu'il s'agit de traduire en français un auteur comme Plutarque dont la « façon

(i) On a pu voir, d.iiis les exemples qui précédent, que parfois le désir même de reproduire l'ordre de la phrase grecque amenait notre traducteur à en modifier la structure et la subordination.

(2) Préface de la traduction des J'irs.

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d'esci'irc » est « plus aiguë, plus docte et pressée que claire, polie ou aisée ». On sait en effet que, même aujourd'hui, le français est incapable de rendre la concision des langues anciennes; cette incapacité était encore plus manifeste au x\ r siècle : seuls alors les « despumeurs de verbocination latiale » pouvaient rivaliser sur ce point avec les auteurs de l'antiquité (i). Mais Amyot n'est pas de ceux-là : il n'emploie que le pur français, le naïf langage, comme dit Montaigne, et il lui faut en conséquence allonger singulièrement les phrases de son modèle. Nous verrons d'ailleurs, dans la suite de cette étude, qu'il le fait même parfois sans raison. Aussi lui est-il souvent difficile de traduire telles quelles les multiples subordonnées du grec qui aboutiraient en français à une phrase interminable et par suite obscure (2).

Sans doute, Amyot a parfois essayé de taire passer dans sa traduction cette structure un peu enchevêtrée de l'original et il a soin de prévenir lui-même ses lecteurs que peut-être on ne trouvera « le langage de ceste translation si coulant comme l'on a fait de quelques autres siennes qui de pieça sont entre les mains des hommes. » Hn effet, on y rencontre certaines phrases dans li^squelles la subordination du grec a été fidèlement rendue.

(i) C'est parfois le défaut de Biaise de Vif^enère, qui. nous l'avons dit, reproduit plus exactement qu'Anivot l'ordre et la construction de SCS modèles.

(2) Ajoutons que — comme nous le montrerons plus loin — Amyot évite de même l'emploi des participes pré'scnts si fréquents dans le texte <;rec et si utiles pour resserrer la liaison logique des idées.

LA MIERARCHIK DKS PIU'U'OSI TIONS I99

1 . ex. 2 ) 6, i"-. uav'ou Ot TO'J jiojaaùov ■jtitoj VcV.xt.xo-C/î ;j.r/ âvTÎoyov i'.TOu;x£vo'j ôi -rtapà t(ov i/a'.wv. otoo; iï3(,)T'. TO'j; >i2-/îoa'.|jLCivûov ïoyioa; -/caTEAÔcîv, xal TiTO'J "a'Jti T(ô «xavito — coi tiov csuyâoiov i^'.oOvTOî. o'.îXù'jX'jacV ô !S'.Ao~oi[JL'r,v. où toI; su-'iu'. roAcaiov, àAAà Ji5ou)>ôjJL£vo; ôi' a'JTOû xal Ttôv à/aîtov. àXAx ;j'f, TiTO'j |A-f, 5â pw;jLaiojv yiy.x: to'jto -pa/Or,va'.. « Une aultrc fois comme Maniiis le consul des lU)mains après avoir vaincu Antiochus requist aux Achacicns qu'il/, permeissent que les bannitz de Lacedemone peussent retourner en leurs maisons, et Titus Quintius en priast autant en faveur des exilez, Philopœmen l'empescha non pour haine ou pour malveillance aulcune qu'il eust à lencontre des bannitz, mais \oulant que cela se feist par son moien et de la seule grâce des Achaiens à celle fin que les restituez ne feussent point tenuz de ce bienfaict à Titus ny aux Romains. »

Mais ces exemples sont assez rares, et le plus sou-"' vent la préoccupation constante C}u'a notre traducteur de développer en l'expliquant le texte de l'original, l'oblige à transformer une grande partie des subordonnées en principales, ce qui — malgré son souci de rétablir les rapports qui unissent les différentes idées de la phrase, — ne va pas sans taire planer sur cette liaison logique une incertitude lâcheuse.

En voici des exemples :

250, G. i-i: oâ TOC/Ti-îa'yiv aoTOÏ; u /.A^oiAr/f,; si; ;j.25ïr',vT,v à-::£ÀOoÛT'.v... ôptôv ô '^'.AOT:oi;rr,v... ivîïTf,. « Peu de jours après Cleomenes estant adverty que les Megalopolitains s'estoient retirez en la ville de Messane, leur envova dire... et adonc voyant Philopœmen... il les en destourna. >-

2()0 JACQ.UES A.MVCrr

2)0, I. i~t\ ôâ ivTÎYOvo; ô ^aj'.ASJ; 'îof,Owv ît:'. t^v xAcO;j.eVf,v IJ-îti T(T)V à/a'.ô)V isToâ'tS'jTîv xal Ta; "îo: TcA/.ïffîav 3xp3; xai Ti; È;x6c<Ai; xaTâ/ovTo; aô-oO, TiapiTaçs f^iV o-jva;j.'.v i",'",'J;. izi/stoslv y.ai ^J'-Î'^tOï: ô'.avoO'jjjLEvo;. f.v ;xÈv iv to'.;... 'f.Aozoiar.v. « Depuis, comme le Rov Antigonus tust venu... et que Cleomenes eust occupé... le Rov Antigonus rengea son armée... Pliilopoemcn e.stoit lors i)... »

2)3, 1. o'. |jO'.(i)Toi il TOA'.ooy.ojvTe;... Aoyc/'j tooïtîïovt',; aCiTOÏ;, o; o'jy. if.v i/.f,Of.; ^'.AOToijisva liof/JoC'/Ta... i-^'ù; îlva'.... (VyovTO...

« et les Bœotiens avans mis le siège devant la ville... il se sema ung bruit en leur ost quePhilopœmen venoit au secours de la ville...; ce qui n'estoit pas vrai ; mais neantmoins les Bœotiens... se meirent incontinent tous à la fuvtte. ■>

2) ), vj. ST.îl oè — aA'.v TO'J; Aay.côa'.uovio'j; v£o)Tcp(Ic'.v àxoJji; ô sToaTT^yà; tô)v à/a'.<T)v o'.osivT,î. èêo'jAîTO •/o)vâ- ^£'.v, o'. 5è £'.; TiÔAîjjiov ■/aÔiffTaij.cVûi, ôiîiâpassov TT,v T:îAOTÔ^^/f|TQv, £ r^t'-oâTO "paCvî'.v xai xaTaza-Jî'.v TÔv o'.osâvT, Tï,; op-'-?,; ô ï'.),o-oi;AT,v. « Quelque temps après les nouvelles vindrent au capitaine des Ach.viens qui pour Ihors estoit Diophanes, que les I.acedemoniensse remuoient et attentoient de laire quelque nouvelleté : parquov Diophanes capitaine gênerai s'apprestoit pour leur en faire repentir et les punir ; d'aultre costé auss\' les Lacedemoniens vovant/. le grand danger qui leur pendoit sus leurs tester se tenoient tous prèst/. en armes pour soubtenir

(i) loi ci'.ullcurs il semble blL'ii que le premier coiip/.ble soit (iu.iriiu). d'.iut.uit plus iiiexeiis.ible qu'il écrit en l.itin : c Poste.i verii .Antif^oiuis... (luctavit... Q.UO Selhisi.i... occup.uitc.... .XutinDinis instruxit... Hrat iuitcni... Fliilopivnicu... »

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la guerre, et troubloiem entièrement tout le Péloponnèse ; parquov Philopœnien se nieit en debvoir d'adoukir les choses et appaiser lire et fureur du capitaine Dioplianes. «

Toï; iXVr,v'.xoï; ;x5aac;v t.ot,, yjl -î'i'.îÇi/.AovTO tï, 6'jvi|x£'. TO'j; i/aio'Jî. {/ToxaTaîCA'.vouîvijv a'JToi; TÛiv ÔTijjLaytoYÛiv, f, o' Î5/'j; £t: "iv-ca —oaÀt,, (is-ri TO'j ôaiijiovo; i/wpc'.. xal tô téao; Jy^'J; 'r.v- s'-î '> Tr,v T'J/T,v :ôî'. 7:£o'.-^cpO|jL£'/T,v i;'.xî702'., xaOiz£p àyatlô; x'j6spvT,TT,î rpôî xûiia o'.îpï'.ôo;jLr/o; ô s'.ao- -CiîiJLT.v, Ta tiiV ïvotôôvai xaî zapsixH'.v •f.vayxâ'sT'j ToT; xaipol;. Tîpl oi tûv TAîiTTo)-/ oia-jîpô;x£vo; TO-j; T(Tj \i';z'M xa: TpâiTî'.v Î7/JovTa;, àvT'.Tzâv ÈTî'.pâTO Tpô; rr.v îAï'j6cpîav.

« Quant les Romains eurent detiaict Antiochus il/ commencèrent de plus r-n plus a gaigner et ancrer sus les Gravez de sorte que leur empire environnoit desja les Achitiens de tous costez, niesme les gouverneurs des villes se rengeoient et s'inclinoient tort soubz eulx, pour s'insinuer en leur bienveillance et desja tendoit la puissance de riimpire lloniain le grand cours avec la faveur de fortune à la monarchie du monde universel, et approchoit bien fort le but où les Dieux vouloient tout faire tourner. Si estoit Pliilopœmen (comme ung bon pilote qui résiste le plus qu'il peult à la violence des undes^ contrainct quelquefois de tleschir et céder au temps, mais neantmoins en la plus grande partie des aflfliires il leur contrarioit tousjours et taschoit de tirer à sa corde tous ceulx qui avoient authorité pcnu- leur beau parler ou leur bien f;iire entre les Aclixiens i ). •>

(i) Dans le cours d'un récit, où la hicrarchic des idées et des faits a moins de valeur, et où les intentions de l'auteur sont plus rares, l'indé-

Dans tous ces exemples — dont nous aurions pu allonger la liste, déjà fastidieuse tandis que le grec s'attachait à mettre en lumière, au milieu des détails circonstanciels, une idée ou un fait important, qui le plus souvent se reliait étroitement à la phrase précédente, le français semble mettre sur le même plan idée essentielle et détails accessoires, par une absence à peu

pciulancc du traducteur nous gcui; moins, et même, le plus souvent, elle passe inaperçue pour qui n'a pas sous les yeux le texte grec. Nous en avons un exemple dans la phrase suivante où, au lieu de trois principales du i^rcc, le français en présente six ou sept :

256, H. -/axîrOEv £Ù6'j; £6ot'|0£'-. to-j; '.--s"; àva/.aÇiov. oï-£o •f,7av ivoc/iôtaxoi aèv tiôv ttoXitcôv, v£0'. ôï v^oaiî?, 0'.' c'jvo'.av Toû ',;iAOT:oi;j.£vo; xaî Î^'r,)v0v êôe/.ovtal î-jSTjiaTc'jovTt;. '.T-aa'â;jL£v&'. Zk -po; "ît,v \xz'STf;rty. xai T£pi t6v s'JavSpo'j AÔsov izavxwvTt tio Zz'.-t'j-

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