‹ Jacques Amyot, traducteur des Vies paralleles de PlutarqueChapitre 58 sur 164 · LES AXACHRONISMHS KT LA COULEUR LOCALE · texte numérisé non relu

LES AXACHRONISMHS KT LA COULEUR LOCALE

« couleur locale », ne soninies-nous pas parft)is plus naïts qu'Amvot et ses contemporains, lorsque nous prétendons établir des différences entre les sentiments ou les usages des anciens et ceux des modernes, sans songer que la différence ne réside le plus souvent que dans les expressions ou les formules, et qu'elle est suffisamment indiquée par le contexte et par Tcnsemble du tableau. Qui ne raille aujourd'hui les traducteurs du xvii^ siècle chez qui Démosthène commence ses discours par « Messieurs les Juives » ? Lisons pourtant le texte grec : que dit-il ? (-') àvop^ç Z'.y.y.z-.v.'.. Si nous le traduisons seulement par « juges », quelle différence marquerons-nous entre v.xaTTa'l et àvocsç o'.xaTTaL « Seigneurs juges », d'autre part, est trop empathique ; mais il existe en français un terme qui, après avoir signifié d'abord « Seigneur », est devenu, tout comme avY,p, un terme de politesse; et ce mot, c'est « Monsieur ». — \'oulons-nous encore des témoignages dans l'antiquité ? Ouvrons Sénéque, et lisons le début de la 3'' Lettre à Lucilius. Le Philosophe reproche à son correspondant de décorer du nom d'ami un" homme à qui il ne se confie pas comme à lui-même, et il ajoute : « Si proprio illo verbo quasi publico usus es, et sic illum amicum vocasti, quomodo omnes candidatos bonos viros dicimus, quomodo obvios, si nomen non succurrit, Jt)/«/;/(b- saluiamus, hac abierit (t). » Comment tra-

(i) CA. des passages an;iloo;ues cités par Juste Lipsc dans le jtifli Lipsi ad (Tacilij Annules Uhcr coniiiiniiariiis, H, 87; ci', aussi IViedlaciider, Lus iiuriirs romaines d'Auguste aux Aniimiiis, trad. libre par Cil. Vof^el, t. L pp. 356-540.

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duii'c ici dominos, si ce n'est par c Monsieur » (i)?

Bien d'autres exemples encore justifieraient, je crois, la plupart des « anachronismes » que l'on a coutume aujourd'hui de critiquer chex les contemporains d'Amvot ou de Tourreil. Quoi qu'il en soit, alors même que cette assimilation ne paraîtrait pas entièrement fondée, il importe de remarquer qu'elle n'est pas, chez les érudits du xvr siècle, ime preuve de « naïveté ». Tous, plus ou moins nettement, ils ont eu conscience de cette différence entre les mœurs et les coutumes des anciens et celles des modernes, qu'Estienne Pasquier a très fortement indiquée dans les lignes suivantes :

« Je vous passe, dit-il (2), que les Romains vivans sous un Estât populaire et nous sous une Monarchie et Royauté, nos polices et nos Magistrats n'ont aucune communauté des uns aux autres : car ces mots de Sciint, Sénateur, Cousu!, Consulal, Tribun, ^Jidile, Prêteur, Dictateur, Proconsul, qui se puisent du tonds d'ime Démocratie, et autres qui viennent à leur suite, comme Comices, Oraisons, Concions, Auspices, Centurions, Gladiateurs, et mille autres de telle trempe, sont de tel eftect que les rapportans à nostre usage, en parlant François nous Latinisons : je veux dire qu'ils n'apportent non plus d'édification au peuple François,

(i) Il est curieux que nous n'osions pas traduire les textes anciens connue nous faisons les textes modernes, — par des équivalents. Q.U donc sonijerait aujourd'hui à rendre l'en-tète d'uiie lettre écrite par uï coiiinierçant de I,cipzi<; (Sclir i;naedigcr Herrl)p.ir u Très révéré Seij i^ueur » ?

(2) Livre XI. lettre VI.

ESTIEWK PASQUIER ET I.A IKADL'CTKA- 227

non nourrv aux li)i\ et mœurs des Romains, comme s'il les lisoit en latin. Ht si pour penser estre plus habiles que nos compaignons nous voulions approprier quelques mots de nostre creu, au lieu d'iceux, pour quelque symbolization et rencontre que nous penserions y avoir de quelques-uns de nos Estats avecques ces anciens ; je croy que l'on se rendroit encore moins intelligible ; et que pensans par ce moven acquérir la grâce du peuple, on se rendroit une bute de mocquerie à chacun : ainsi qu'il est advenu à ceux qui veulent accommoder, je ne scay quels mots Latins, à nostre pratique Françoise. Davantage il y en a quelques autres que vous ne sçauriez mesme traduire comme sont ceux-cy, Rostrci, Font 1)1, Ci mis Maxim iis, Flaiiifii, et infinité d'autres, dont je n'ay fait registre en ma mémoire : de manière que c'est proprement ce que l'on dit Tenir le loup par les aureilles; carde quelque sens que vous tourniez vos pensées, vous ne sçauriez quel party tenir... ... Le traducteur tombe en l'une de ces deux extrémités; car, ou il escrit pour ceku- qui entend la langue Latine, ou pour celuy qui ne l'entend; si pour le premier, c'est en vain, parce que vraysemblablement il se donnera plustost le loisir de puiser l'eau de la vraye source et fontaine; si pour le second, il y a grandement à craindre que nous ne fournissions à nostre espérance, et par ainsi que soyons abandonnés de l'un et de l'autre. »

Pasquier, on le voit, concluait, comme avait fait jadis Thomas SibiLet, que la traduction est de tous les

genres le plus ingrat, et ne récompense jamais de toutes les peines qu'elle coûte. Mais Pasquierse montre ici plus délicat que la plupart des écrivains et des érudits de son siècle. Ceux-ci, en effet, après avoir traduit en (i leur vulgaire » les « dits et faits » des Grecs et des l^omains, confiaient à leur tour au latin les Annales de leur nation : il leur fallait bien dans les deux cas trouver une solution à la difficulté quePasquier déclarait in^c)luble. Cette solution, ils Font trouvée dans le procédé des équivalents que nous avons constaté chex Amyot (i).

Ou plutôt le mot même de procédé est injuste, car il s'agit d'une des conceptions fondamentales de cette époque, d'une de celles qui devaient avoir le plus d'influence sur l'orientation et le développement des idées et de la littérature pendant deux siècles. « L'humanisme, en effet, a dit l'un de nos plus éminents critiques, c'est l'homme rattaché à l'homme dans l'infini du temps, et la diversité des époques jugée du point de vue de l'identité fondamentale de la nature humaine... Depuis que

Trois mille ans ont passe sur les cendres d'Honiè're !

(i) Lorsque de Thou veut parler dans son Hisloire universeUc des magistratures ou des coutumes t"ran«;nises, il se sert des termes qui désignaient les fonctions et les usages analogues de la Rome républicaine ou impériale. C'est en partant du même principe que, longtemps avant de TIiou, (juillaunic Budé voulait- remplacer le latiti barbare du moyen âge par les expressions correspondantes du latin classique. Sans doute cela nous choque aujourd'hui et notre esprit scientifique et historique veut établir une difFérence entre tincda, la trêve du moyen iigc. et induti.T, la trêve romaine. Mais, en somme, pensaient les humanistes, le contexte ne suffit-il pas à indiquer cette distinction, et ne t'audrait-il pas, autrement, dédoubler une foule de mots qui, sous un même terme, recouvrent encore deux ou plusieurs objets ou usages de civilisations et d'époques très diverses ? (Cf. Delaruelle, 'l'hése sur G. Biidc.)

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