LA CONCEPTION HUMANISTE DE LA TRADLX.TION
il n'est pas un de nous que l'immortelle supplication de Priam ne prenne par les entrailles ! Qu'est-ce à dire ? Tant de différences ne sont-elles donc que superficielles ? Sous leurs armures et sous nos simarres de drap d'or et de soie, serait-ce le même cœur qui battrait ? Et en effet, Italiens, Allemands ou Anglais, c'est ce que tous les humanistes de la Renaissance ont vivement éprouvé. Du fond de ces textes qu'ils déchiffraient avec tant de labeur et d'enthousiasme à la fois, ce sont là, et à mesure qu'ils les comprenaient mieux, les images qu'ils ont vues surgir : des hommes tout pareils à eux, qui leur ressemblaient comme des frères et avec lesquels ils se sentaient autant d'affinités qu'avec les plus familiers de leurs contemporains. Ou plutôt encore, là même, dans la surprise de cette ressemblance, dans l'étonnement joyeux avec lesquels ils ont reconnu sous le grec « aux belles cnémides » un contemporain de Henri VIII ou de François I", là même est la raison de leur enthousiasme, échauffé par cette découverte, — et là même est donc un des caractères de l'humanisme. » (i)
Mais laissons cette question générale et revenons à Amyot : Ce procédé d'équivalence ne lui a pas seulement valu l'accusation d'infidélité et d'anachronisme ; elle a provoqué, je crois, ou du moins fortifié une opinion plus tenace encore, parce qu'elle cstplus vague et que moins de gens la comprennent : je veux parler
(1) Brunetiùrc, Hist. de la litt. franc, classique, I, p. 50-51.
230 IACQ.UKS AMVOT
de l'cpitlictc de « naît » qui semble aujoiird'liui liée au nom d'Amyot aussi indissolublement que chez lui le titre de tyran à Nabis ou Onabis. Il vaut la peine de rechercher Torii^ine et les motifs de cette appellation.
Comme il arrive assez souvent, on a d'abord donné le nom, puis on a cssavé de l'expliquer. Montaigne, dans son jugement bien connu sur Amyot (i), écrit en effet : « Je donne avec grande raison, ce me semble, la palme à Jacques Amiot sur tous nos escrivains trançois, non seulement pour la naïfveté et pureté du langage, en quoy il surpasse tous autres... » ; et plus loin « si ce bonhomme vit, je luy résigne Xénophon pour en faire autant. »
« Naïfveté » et « bonhonuiie », il n'en tallait pas plus pour motiver la plupart des qualificatifs qu'ont prodigués au traducteur de Plutarque les critiques du xviii'^ et du xix"' siècle. — Mais cet échafaudage repose sur un double contre-sens : le mot « naïfveté » chez Montaigne équivaut au mot « pureté » (de langage) (2) ; et quant à bonhomme, qui au x\ r siècle déjà a des nuances de sens très variées, il désigne ici un homme âgé comme dans la phrase du journal de Dangeau : « le bonhomme Corneille est mort », ou dans celles de l^al/ac et de saint François de Sales parlant de leur « bonhomme de père. »
(1) EsMÎs, H' livre, cil. i\', dés ij8o.
(2) Cf. pur exemple, cette phrase de Jacques Peleticr du Mans (Ait /jortitjiic, livre I, cliap. vi, 1555) : « Kt qu'on ne vienne point alléguer (]iceron, lequel ne loue pas le Traducteur consciencieux ; car aussi ne fais-je, et ne l'entends point autrement, sinon que le Translateur doive i;nrilrr ht propnrlr ri /<■ ihiif tir lit langtir m Jaquellr il trauûair. »
LA « NAIVKIH » DAMVOT 23 I
Mais une cpitliètc n'est pas un argument, et instinctiven'icnt on s'est etforcé de justifier ce jugement par de bonnes raisons. La naïveté que Ton cherchait, on Ta trouvée d'abord dans le style et dans la langue, puisque aussi bien c'était l'expression même de Montaigne. — Mais, comme l'a très lînement remarqué Sainte-Beuve, si nous sommes trop portés peut-être aujourd'hui à nier la bonhomie de Plutarque, nous nous trompons également en déclarant naïf le style de son traducteur : « Le lecteur moderne, dit-il, prête lui-même au stvle d'Amvot plus de bonhomie qu'il n'en a en réalité. C'est l'effet de tout style vieilli de paraître naïf et enfant ; et Amvot de son temps et dans sa nouveauté ne paraissait pas tout à fait tel à cet égard que nous le sentons aujourd'hui (2). »
Serait-on plus heureux en cherchant cette naïveté non plus dans le style et dans la langue, mais dans cette manière de voir, pour ainsi parler, avec des yeux modernes les usages et les coutumes de la Grèce. Nous avons étudié plus haut ces transpositions, et l'impression qui s'en est dégagée n'est pas la naïveté du traducteur, mais bien plutôt l'élaboration voulue et raisonnée de perceptions exactes en \ue de les rendre plus claires et plus compréhensibles aux ignorants de l'antiquité. Si les exemples déjà cités ne suffisaient pas, nous pourrions en apporter un autre qui montre bien que cette transposition n'est pas
(2) Ciiiisfiifi lin Liiiiili, 2" éd., t. I\', p. 5)6.
involontaire et que par suite on ne saurait la taxer de « naïveté ».
249, K. Il-' texte grec était (du moins dans l'éd. Junte 1517 dont se servait alors Anivot).
fjr.zr, ■};j àOAr.T'.y.ov.
llabelais aurait sans doute traduit ces mots par « la profession athlétique; » Amvot, qui n'aime guère les adjectifs en « ique » emploiera le substantif « athlètes », ce qui prouve qu'il ne transpose pas spontanément l'idée du grec. Mais, comme il veut être compris de tous, il ajoutera à ce mot « athlète » une expression équivalente empruntée aux usages modernes, et il écrira :
« La façon de vivre des athlètes, c'est-à-dire de ceulx qui font mestier de telz combatz comme est la lucte. »
Puis, se relisant en 1559, il supprimera « athlètes » qu'il juge obscur et inutile, et le remplacera par « lucteurs », en modifiant légèrement le reste de la phrase.
Nous avons là, je crois, la marche habituelle de ces transpositions qui, on le voit, ne sont rien moins que spontanées et « naïves ».
"" TRADUCTIONS DKVEI.OPPl^ES
L'étendue que nous avons consacrée à l'examen des dirterentes catégories d'additions chez Amyot nous permettra de passer rapidement sur ce qui
TRADUCTIONS DEVKLOPPKES 233
n'est que traduction développée. — Il y en a de plusieurs sortes : les unes sont simplement exactes ; les autres se rapprochent de l'addition explicative, voire même de la glose.
\'oici des exemples des premières :
230, A. àvpoT-riav.
«' do passer les nuits sans dormir. »
2)0, A. àv2---/.aio'j; iywva;.
« les combatz nécessaires pour la défense de la patrie. »
<i d'un coup de dard qui se darde avec un laz qui est attaclié au milieu. »
2)1, C^. i'IlT.ZO OcSULW.
<' comme qui luv eust Ivé et empestré les deux piedz avec des fers. »
2)1, E. -'j iy/zzbz:.
H s'assujettir au vouloir et commandement d'autruv. »
2)1, il. JTf.TTco.ii; y.a'. Tîc.'.ï7:a7aoù;.
" qu'il tournast à demv à gauche ou à droict, ou qu'il teist le tour entier. »
233, A. -apf'|AA3(;£ ir.v •^âAa™a.
<■' passa à costé tout contre le squadron. »
234j II. iv Tr, va'jua/fa O'.à Tf.v àT£'.v!ïv sÀaTTOv ;7y£v.
" il eut du pire en ce combat de mer pour autant qu'il n'estoit pas bien usité au faict de la marine. »
2545 '^- ^"^SîlHîv T-r.v - a ZT •./.■)■,■/ TMv i/O'.)-/ Tf,; TroAsaiy.?,; •zi/y-fy oI-7av.
(( il monstra cvidcnimcnt que de toute Fart militaire le plus grand poinct est sçavoir bien selon le temps et le lieu ordonner une armée en bataille. >■
(Le mot Uh'tiqiic n'existait pas au xvk siècle.)
255, D. JîapY'jo.^Oîr^a/.
(' on eut vendu et adenaré... par droict de confiscation. >i
2) ), I. Ta; -.î'jyà; •/aTT'iyaysv z'.^ T-f,v tôA'.v.
« il restitua en leurs terres et droict/, de bourgeoisie tous cculx qui avoient esté bainnt/. de la ville. ..
2)7, 1. Oî'.voy.pxTT,; asv aô-:ô; xÔtov yOîja; 0'.£/pf|7aT0.
<( Dinocrates ne leur donna pas le lo\'sir de le taire mourir, car il se deffeit lu\' mesme. »
Les exemples suivants rentrent plutôt dan^ la série des additions que nous avons étudiées plus haut :
2)1, II. "Z'j'j tust/iUXTo; ïv Taï; \s.f:y.Z')\y.l^ £Û/ip£'.av.
« tant il/, se mouvoient aiseement et tous ensemble sans rompre leur ordre toutes fois et quantes qu'il hUloit tourner d'uug costé ou d'aultre. >>
2)2, G. 7p'j-if,v i-à-'îTai.
« allèche secrettement les volonté/, des honmies et les induict à convoitter les délices. »
2)), r. ^"w v)'j/\'j\v/ yij-:'j'.c..
<i il/ leur feussent moins nuisans à entretenir leur ville en liberté et repos. »
REDOUBLKMEXTS D EXPRESSIONS 235
Parfois même la redondance est pléonastique, comme dans la traduction suivante :
2)), r. (ov Trcorvti Tr,; àoîT?,; I';îtt'.v à— oAa'Jî'.v.
" attendu qu"il/. se pouvoicnt avdcr t^ratuitcincnt df leur bonté et vertu sans en paver aulcun lover mercenaire. »
Cette habitude d'exprimer une idée sous sa torme affirmative et sous sa ft)rn]e négative, est assez fréquente d'ailleurs chez les traducteurs de cette époque (i).
Cet exemple nous amène à parler de la dernière catégorie d'additions chez Amyot : les redoublements d'expressions.
LES REDOUBLEMENTS d'eXI'RESSIONS
Le redoublement est très fréquent dans la prose du xvr' siècle (2). On a donné diverses explications de ce procédé de style, et chacune d'elles peut rendre compte d'un certain nombre de cas, mais aucune ne saurait, croyons-nous, valoir pour l'ensemble. Essayons
(1) R. (i.ij!;uiii, p.ir exemple ^/ci'. cit.), traduit « Cj.iiict.i (jallia » par <. .\pri.-s que le pays de Cjaule l'ut eu paix sans quelque bruvt de guerre. »
(2) Cf. entre autres, A. Tilley, l'bc Lilcniluic of Ihc frcncb Rriuiisuiiicr, \, p. 285. — Les auteurs les moins préoccupés de faire « cvuvre littéraire » usent et abusent comme les autres du redoublement. M. H. Dupuy l'a montré pour Bernard Palissy. Voici le début du proloo;ue du Bon berger de Jehan de Brie (Ed. Liseux, p. 5) : « Selon l'usage et eoiiimuiie obiervauce des anciens, aulcuns qui faisoicnt esrrils ou Irnicfe;, vouloient nictire et assigner les causes de leurs procès... »
Mais c'est surtout chez les traducteurs que cette habitude devient fatigante. Je reproduis ici les premières lignes des Préceptes conjugaux lie Philarijue, traduits en 1536 par Jehan Lodé, de Nantes : « Apres la
donc de distinguer quelques groupes de redoublements chez Amyot en 154).
Nous ne serons pas étonnés d'en rencontrer dans lesquelles l'expression ajoutée à pour but, ou bien d'amener l'idée exprimée par l'autre, ou inversement d'en déduire la conséquence : c'est en effet ce que nous avons déjà noté pour les additions explicatives logiques.
Ex. du i^'cas : 251, K. ô-^-îtst/jx'..
« qui s'arrestc et prend pied au fond. »
Ex. du 2" cas : 251, A. i-ibiz'i^:.
« charger et escarter. »
Parfois l'un des mots rend exactement le terme grec ; l'autre est une explication ; p. ex :
249, G. T-r,v oOvaix'.v.
<i sa puissance et son armée. »
250, C. Tov oè rjTxov.
(' quant à sa maison et à son bien (i). »
roKJ'Ii et //(•); mipti;il par lequel le j'ichslrr et iniiiisti r tle la noble dccssc Ccres vous a acoiijth'i et conjoiiir/i par mariage, selon la teneur et tiiiclorité de la lov du pais, mon jugement et réputation est que le doux parler et amoureux langaii^c entre vous deulx commun et mutuel vous est moult proffitahle et nécessaire, aussi pareillement à vostre loy très convenable et Correspondant. Les anciens et primitifs de l'art et science de musique... » [Aucun terme n'était redoublé dans le grec].
Lorsque ces traductions (comme c'est le cas pour la plupart), sont faites sur une version latine, il n'est pas rare que, celle-ci ayant employé déj.i deux expressions pour rendre un torme grec, le français croie devoir à son tour redoubler les mots de son texte et en mette ainsi quatre pour un seul de l'original grec.
(I) Notons que, souvent en 1559, Amyot, ne se reportant plus au texte, rejettera le terme qui correspondait exactement au grec pour ne
KKDOUBLEMENTS I) i:\PRKSSIONS 237
D'autres tois les deux mots servent à indiquer deux éléments de l'idée exprimée d'une manière plus ijénérale par le i^rec :
249, B. •;v/o-j;, -t,M-ryj.
'• de Tune des plus nobles et plus ancienes hiniilies. »
Il ung sage et vaillant capitaine. »
2)7, II. 7'j;xïOoàv TO'.0'j|i.£voi ii.zyi\r,^/.
<< qui en menèrent grand deuil et estimèrent que c'estoit bien grande perte pour eulx. "
Pour certains cas particuliers on pourrait peutêtre donner de ces redoublements une explication plus précise. M. Ernest Dupuy(i) a relevé chez Bernard Palissy un assez 2;rand nombre d'exemples dans lesquels il semble qu'un mot savant soit associé, plus ou moins intentionnellement, à un mot populaire, ou un terme rare à une expression courante et déjà usée. \'oici chez Amvot quelques exemples analogues :
249, B. Ô-xrr,f)zi;.
Il qui avoit autant de crédit et d"autliorité. >«
249, C. è'tps'^ev.
Il dressa et institua. »
249, C. Tçia-ff,va'..
<i nourrv et instruici. »
conserver que l'explication ; par e.veniple pour ces deux passages, il écrira « quant à son bien », et « la qualité de son armée ». (i) Ct. H. Dupuy, Bernard Palissy, p. 248.
JACQURS AMYOT
" la nourriture et Tinstitution. »
" dcbats L'i contentions. »
" les grands proffictz et emolunK
a-rpaxTov.
<( sans rien faire nv exploicter. »
" par ung seul proclamât et crv de herault. »
255, D. £;ap--jpijOsrTïv.
« vendu et adenaré. »
2) ), H. Tf|V yvoj[XT,v ïyv.v.
« avoir l'œil et (\-) tourner toutes ses cogitations. »
255, I^' 3t-OT£aoîj.£vo; (/(opav).
« leur irenchea et osta igrande partie... . »
Même dans ses additions explicatives, alors qu'il n'\a aucun terme du grec à préciser, Amyot use du redoublement ; par exemple il écrira :
258, B. " tut arse et bruslée. "
(corrigé en I5)9 en : <■ fut arse et destruitte »).
Et en ertet ce n'est pas, d\me manière générale, pour rendre plus exactement une idée de son texte que notre traducteur redouble ses termes; ce n'est pas non plus pour exprimer avec plus de finesse quelque nuance de sa pensée. Si les exemples précédents ne suffisaient pas à le prouver, nous serions convaincus par un argument encore plus probant. Nous possédons