‹ Jacques Amyot, traducteur des Vies paralleles de PlutarqueChapitre 60 sur 164 · REDOUBLEMENTS D EXPRESSIONS · texte numérisé non relu

REDOUBLEMENTS D EXPRESSIONS

quelques morceaux dans lesquels Amyot n'étant plus asservi à un modèle, parle en son nom et exprime ses propres idées : ce sont surtout les préfaces de ses traductions, et son Projet d'Eloquence royale. Or il suffit d'en lire quelques pages pour être frappé de la fréquence de ce procédé de style que nous cherchons à expliquer. Mn voici des exemples que je tire du début de la préface des Vies, publiée en 1)39 •

" Car c'est une règle et instruction certaine qui par exemples du passé nous enseigne à juger du présent et à prévoir Fadvenir, afin que nous sachions ce que nous devons suvvre ou appeter, et ce qu'il nous faut fuvr et éviter. »

« Aussi le fait elle avec plus de pois et plus de gravité que ne le font les inventions et compositions poétiques. )>

« Comme sont guerres, batailles, conquestes de villes et de pais, traittez de paix ou d'alliance. ■>

« Selon qu'ilz se sont trouvés avoir entre eux conformité dénature, de mœurs et d'adventures, en examinant ce que l'un a de meilleur ou de pire, de plus grand ou de plus petit que l'autre : le tout avec tant de beaux et graves discours partout tirez des plus profondz et plus cachez secretz de la Philosophie morale et naturelle, tant de sages advertissements et de fructueuses instructions, si affectueuse recommandation de la vertu et detestation du vice, tant de belles allégations d'autres autheurs, tant de propres comparaisons, et tant de hautes inventions. »

Pour toutes ces phrases, il ne saurait \enir à l'esprit de chercher dans la précision des idées et dans la finesse des nuances la justification des redoublements. Le goût de la redondance, la recherche du balancement oratoire suffisent à les expliquer (ij.

(i) Pcut-ctre est-ce pour cette raison que les redoublements sont si fréquents dans les préfaces du xvi"-' siècle, lorsque l'auteur expose et

240 JACQ.UKS AMYOT

Mais ne pouvons-nous pas assi,uncr le même motif aux redoublements analogues que nous avons relevés dans le cours de la traduction. Cette explication paraît d'autant plus admissible que nous rencontrons fréquemment en 1545, dans le manuscrit de Philopœmen, par exemple, des redoublements non plus de substantifs, de verbes ou d'adjectits, mais de termes invariables pour lesquels il ne peut être question de précision ou de nuance.

P. ex. : 249, D. ;xàA'.7Ta Tojv.

" autant ou plus que nul... »

2)0, L). TÔjv aAAwv àvayvtjj7|j.iTwv.

Il de toutes et sus toutes aultres lectures. »

2573 ^ï' '"' [il", ~i''"2 /.ay-w; r.ir.'jw/'x't.v/.

" puisque nous n'avons pas este malheureux en tout et partout. »

De même : 257, D, ouxe bCpz; j'/ov.

K qui n'a porte ne demve(i). »

prcsentc son œuvre au public ou à quelque gnnui personnage. \'oici par exemple le début du Discours de Houchet sur son livre des Si'iirs : « Entre plusieurs plaisirs et honnestes passetcmps qu'on recherche pour l'allégement du corps et récréation de l'esprit, j'ay opinion que le-banquets et convis non somptueux tiennent le premier lieu, principalement ceux qui se tout entre familiers, voisins et amis, sans grand appareil, lesquels le Poëte blpigrammatairc propose pour une espèce de bonheur et félicité de nostre vie : estans tels banquets contits en toute amitié, soûlas et repos, comme au contraire ceux qu'on célèbre avec grande solennité, bobans et despense sont tumultueux et pleins de confusion. »

(l) Cette locution n'est d'ailleurs pas personiiellc .\ .\myot : on la rencontre dans un vers de Sagoii contre M a roi :

Ta langue ou bouche à moi tant ennemie, Ne me dit onc parole ne demie.

KFDOUBI.EMENIS d'kXPRESSIONS 24 1

Dans ces exemples l'intention de l'écrivain est évidente : il espère obtenir par le redoublement de l'expression un renforcement de Tidéc, en même remps qu'il se sert de ce procédé pour arrondir sa phrase et donner plus de tenue à sa période (i).

Il convient de rapprocher de ces exemples d'autres passages où ce goût du renlorcement verbal est d'autant plus manifeste qu'il est parfois malheureux.

Ainsi : 252, C. v.:t-z-j-C/î:-^ h toï; -A2L-T0'.; àyiÔTiv.

Il iivoir tousjoius du meilleur en la pluspart de leurs rencontres. ■>

2)6, L). T.zy. ôi Twv zAïi-Tfov ôix-j£pôucvo; toj; tiô Xsyïtv •/.ai -pâTTî'.v ÏT/'JovTa; àvT'.j-âv £-£ipixo -pô; T>v iAî'jOîpiav.

« niais neantnioins en la plus grande partie des atïaires il leur contrarioit loiisjoitrs et taschoit... »

L'addition — souvent plus heureuse — - de Ions, toujours, etc., est très fréquente dans la traduction de

(i) Le souci de la svnnjtrie et du b ihinccnient de la phrase en deux, ineinbrcs équivalents, est visible dans l.i traduction d'Amyot dés 1545, p. ex. dans la plirase suivante :

2)4) ^' ''"1^ aTpaTT,yf/.-f,v xal -o'/^z<x^.^/.■ry àpiTT,v v/z:^/ o'.à iravrô; £v ypf^it: V.3.': Tp'.Sr,.

« exercitcr tousjours de plus en plus sa vertu militaire et maintenir en action son s^avoir de laire la j^uerre et conduire armées. »

Mais c'est surtout dans la revision de i>59 que cette préoccupation se manifeste, comme nous le verrons dans le chapitre suivant.

(2) Cette remarque du reste ne doit pas être restreinte à ,\myot. Si, suivant l'expression de Rivarol, une traductioir française est toujours une explication, c'est aussi le plus souvent, nous semble-t-il, un ren-

242 JACQUES A. M Y or

Il semble d'ailleurs dans certains cas que ce soit moins le mot fort que le mot pour lui-même que recherche notre traducteur, sans songer que souvent ce mot, tout long et redondant qu'il est, risque d'aftaiblir l'idée exprimée par la phrase (i).

1 . ex. : 254? ^- ''■^'- ~''"'' "OAîuîiov r/soov £v -zi'.t, -v/,a:;

TTpaTOTcOc'jôvTOJV.

« les ennemis qui campcioient oïdifiaireiiien tout contre leurs portes. »

Ici pourtant « ordinairement » a un sens assez fort. Mais il n'en est pas de même de la traduction suivante :

252, A. fJEoa—ôov-::,-.

i< faisans joug <'« plusieurs choses et se soubmettans. »

Nous saisissons bien ce que ces renforcements on de purement verbal dans la correction suivante fliite en 1559 sans se reporter au texte grec.

Celui-ci était :

Ce qui était bien traduit dans le manuscrit par :

« Va puis cela fait, il s'en retournait... »

forcement. Déj.i, ainsi qu'on l'a noté, -le traducteur des Quatre livres des Rois employait iiioll sans aucune raison, et lorsqu'il avait à traduire un renforcement du latin, tel que iiiiiiis (= beaucoup), il se servait d'un ternie plus fort et moins usé, forment, par exemple.

Cl) On a déj.i relevé chez d'autres écrivains, comme Hugo, pour qui le jugement de l'oreille joue un grand rôle, de ces additions malheureuses, qui, tout en paraissant renforcer l'expression, affaiblissent en réalité l'idée.

RFDOUBLEMKNTS I) EXPRESSIONS 243

Mais en 15 59, Amvot ne comprenant plus rutilité lie « puis cela t'ait « qui peut-être lui paraissait lourd, le supprime; pourtant, afin de rendre à sa phrase ainsi écourtéc un peu de tenue et de rythme, il substitue à cette expression qui avait sa raison d'être le mot « parfois » (« et parfois il s'en retournoit ») qui n'est justifié par aucune indication du contexte, et n'a d'autre avantai^e pour Amyot que celui d'arrondir sa phrase.

Xous aurions terminé cette étude des redoublements et des renforcements d'expressions dans la traduction de 1545, s'il ne convenait de dire quelques mots d'un procédé analogue de notre auteur : je veux parler des séries de trois expressions coordonnées.

On en rencontre de très fréquents exemples dans les ouvrages originaux d'Amyot : En voici quelquesuns que j'extrais des premières pages de la préf;ice de 1)59 :

« soub/. une juste, légitime et héréditaire principauté. « << soubz lequel la vie, l'honneur, et le bien de chaque particulier sont compris. »

« C'est en somme le recueil abbregé de tout ce qui a esté de plus mémorable et de plus digne, laict ou dict par les plus ^randz Roys, plus excellents capitaines et plus sages hommes des deux plus nobles, plus vertueuses et plus puissantes nations ■qui jamais furent au monde. »

<( Et si le fait avec plus de grâce, d'efficace et de dextérité. »

« C'est un signe infaillible de lasche, basse et vile nature que

ne sentir point les étincelles du désir d'honneur, et que ceux

qui estiment chose impertinente, superflue ou malséante que

d'estre loué, ne font... »

«, ...par quelles loix, quelles mœurs et quelle discipline, les Hmpires. Royaumes et Seigneuries, .se sont jadis premièrement establies, et depuis maintenues et grandies, ou au contraire changées, diminuées et perdues... (i). »

Ces séries de trois expressions coordminées se rencontrent aussi, quoique moins souvent que les redoublements, dans la traduction de 1545. \'oici les principaux exemples que j'ai relevés dans le manuscrit de Philopœmen (2) :

249, !• ô-Aoaa'/îrv y.aî '.r-.zùz'.'j.

" d'escrimer, picquer chevaulx et voltiger. »

2)1, K. TOA'.TïOTiasvo; £AAf,v'.y.'r,v y.al ç'./.ivOow-'jv -OA'.Tsiav. f< V establvt une manière de gouverner véritablement gnvcque, tempérée et humaine. »

2 3 3) ~''''' ^■•''''-.^'' ^■^"'^'J ''■^'- ~'''yt'j'y^ ôîôo'.xoTa;.

" duquel ilz craignoient le nom, la réputation et la gloire. »

" plusieurs de leurs petites villes, villages et bourgades qui sont à l'entour de leur cité. »

j •'2 0 T|V ;j.'.y.pov.

Cl car ce n'estoit pas petit accroissement de dignité, puissance et authorité... »

2)7, I\. aj~r,v ôi tt,v 'jôoiav -JTO -a//)0'j; Ta'.v.ojv t3 xal

<' et l'urne tant couverte de lleiirs, de couronnes et de chappeaux. ■)

(i) Ou trouve éij.ik-nieut dans les prct'.iccs dWuivot des .iccunuil.itious de quatre, cinq ou six expressions coordonnées, qui dénotent le même souci de riuirmonic, du rvthmc et de la redondance.

(2) Je ne signale naturellement que ceux pour lesquels le texte grec ne fournissait pas lui-même trois expressions coordonnées.

Page 1