‹ Jacques Amyot, traducteur des Vies paralleles de PlutarqueChapitre 66 sur 164 · AMYOT ET BACHET DE MÊZIRIAC · texte numérisé non relu

AMYOT ET BACHET DE MÊZIRIAC

quisquam hoc tempore Plutarchum tam vertat (irnatc lingua latina quam vertit ille sua... »

Ces éloges d'hommes aussi compétents nous rendent n priori quelque peu suspecte la diatribe de Meziriac qui relevait dans la traduction d'Amyot plus de 2.000 contre-sens. Je n'entrerai pas dans le détail de cette discussion. A. de Hlignières a montré avec précision (i) que Méziriac reprochait souvent à Amvot de n'avoir pas fait certaines erreurs dont lui-même se rendait coupable. Il serait de mauvaise guerre sans doute de se servir de cet argument pour refuser au sévère académicien le droit de juger notre traducteur ; mais nous pouvons du moins en conclure qu'un bon nombre des points sur lesquels il insiste ne méritaient pas de sa part un aussi violent réquisitoire. — Cette restriction fiiite, nous n'hésiterons pas à reconnaître qu'on rencontre en effet dans la traduction d'Amvot des inexactitudes et des erreurs. Mais de quel traducteur ne pourrait-on en dire autant, et lorsqu'on considère ces deux énormes infolios qui ne contiennent pas moins de 3.000 pages ne convient-il pas dédire avec leur auteur :

I' Hn œuvre longue il n'est pas de merveille Si quelquefois l'entendement sommeille 2 »?

Xous noterons dans les prochains chapitres des faux-sens qu'une revision faite trop souvent sans se

(i) Sur Mcziriac, critique d'Aïuyot, et. de Bligiiières, o/y. til., pp. 200 sq. et note T; il y a du reste dans cette note quelques inexactitudes au sujet des corrections insérées dans les éditions successives publiées à\j vivant d'Anivot.

(2) Kpitic au lecteur, en tête de la trad. des l'iei, 13 59.

reporter au texte a introduits .soit dans la première édition, soit dans les éditions suivantes. — Pour le manuscrit de Philopœmen nous avons relevé, outre les infidélités de nuance indiquées plus haut, quelques erreurs de sens. Les unes, provenant de l'interprète latin, ont déjà été mentionnées; en voici d'autres, qui sont propres au traducteur français :

250, H. Ajij.f',vï70a'. y.2'. y.aTïoïAîw.

'1 de brùslcr et dcniolir. »

Guurinus ; diruta ne vastata.)

2)1, C y.a'.pîi; aèv cj y2voaivr,;.

« et combien que le coup n'entrast pas fort avant

dedans la chair. ■> (Y a-t-il eu dan.s Fe.sprit d'Amvot contusion entre

xa'.pîa; et un mot dérivé de xoia; ?) (l).

(i) On peut à peine ratifier sous le nom d'inexactitudes quelques interprétations contestables comme celles-ci :

256, E. Ac'yîTai TÔv cp'.AOTOÎu.cva ■tkotîv àxo'Jovxa xal |ïapî(.)î ïépc'.v.

(' Philopœmen ainsv qu'on Jict se teint quelque temps et le lessa dire, coinhirn qu'il en fini fort dapit m .ii'.i cciiras^e. u 2)6, r. xal 3TpatT,y(I)V sîî TOÙT'.ov.

« luv mesme depuis estant capitaine. » (Cf. (îuarinus :

postmoduni ipse crealus imperator).

Il semble qu'il faille entendre avec Xylander « l'année suivante » (îÎî ToCcn'.ôv).

256, H. [126' i,[xéoi:; oè ôX(yaç o£'.voxpiTT,; ô ;x33-7t,vio; à'vftptoTO;...) T->,v ta ii33ïV,vr|V ir.éi'zr^zi''/ tiTjv à/ai(i)V, y.ai -/(.'jar,-/ tt,v -/aAO'jasvTiV xoXojvîôï, ï:poaT|-;'Y£)vf)T, ;xiX).wv xaTaAaixêivsiv. Il Peu de jours après vindrent nouvelles que Dinocrates messenien (homme...) avoit desja distraict de la communaulté des .-Kchaiens et fait révolter la ville de Messene, et qu'encore estoit il près d'envahir ung certain bourij, qui se nommoit Ckilonis. »

L'idé'C de rpOTYiyyiXOT, ne doit retomber que sur ij.éXXtov Xati6av£iv, et non sur àr£TTT,Tîv tt,v |i£7ïr',vT,v. Mais la diti'érence de sens est, on le voit, imperceptible.

CON'TKE-SENS 26)

Enfin citons pour terminer une erreur qui ne peut s'expliquer que par une lecture très rapide du texte :

2^9» ^ • '"' '•'^■•- '-''-''''■ ■'■'•~/y'''- '■'' '"'-O'. vo;i(!^o.iï.v... TTV ôà

■î'.' E'JxoAiav...

« il n'estoit point laid de visage, comme aulciins

estiment... Et iv i;»V/^ allegiieul de Terreur de

son hostesse megarique... cela advint... •< [ce contre-sens est maintenu dans l'édition

de 15)9 i'^

Nous pourrions sans doute relever dans cette traduction d'Amyot, d'autres inexactitudes et d'autres erreurs ; mais elles ne modifieraient pas l'idée qu'au terme de cette étude nous devons avoir de la méthode et des procédés de traduction d'Amvot vers 1)4). Nous pouvons^ je crois, la résumer ainsi :

Bien inférieur pour l'étendue des connaissances (2) à un Estienne — ou à un Méziriac, étranger surtout

(I) Je r.ipprDchcr.ii de cette véritable ctourderie la traduction suivante de du Vair. que l'on rcfjarde d'ordinaire comme un helléniste estimable. Demosthéne, au début du T.zy. ttïïj'^j^. dit au.v juges :

0 ixèv S3-T'. T.ofj^ •f|Ô0'/+,V •Zfj-jtU) OcôoTS'.. ô Oc TÎJ'.V (( ('•>; ï~Qi

EÎTrîîv p> svo/Aeî ÀO'.TOv syioi.

et du Vair traduit :

«. Ce qui peut plaire et agréer (a) est du costé de ccluv-cv, et ce qui est aussi t'ascheux et importun (b| «y» 'khc vicillf clxinsoti demeure en mon partage ».

(.a), (b) Remarquons les redoublements plaire et agrrrr. f'tisihfiix et iiiiporttnii.

Cf. de même des contre-sens de Loys le Rov, relevés par H. Beckcr (thé'se sur Loys le Roy, pp. 94-95, et noieV

{2) Remarquons, du reste, que le reproche que Méziriac adresse .i .\myot n'est pas tant d'ignorer les finesses de la langue grecque, que de ne pas connaître les détails de l'histoire et de la mythologie antiques, qui lui eussent évité plus d'une fois de prendre le Pirée pour un lx>mine.

à toute préoccupation dÏTudition (i), Anu'ot cherche avant tout h traduire fidèlement hi pensée de son auteur et au besoin, par une discrète collaboration, à en rendre la suite plus nette et les détails plus clairs aux lecteurs français auxquels il s'adresse. Cette préoccupation explique les principaux caractères que nous avons notés dans son oeuvre. — Additions explicatives, logiques ou historiques, renforcements d'idées ou de mots, transpositions, modifications parfois, ou même omissions, tout cela n'a d'autre but que de produire une œuvre qui serve non pas aux érudits qui veulent s'aider dans la lecture du texte grec, mais à ceux qui ne pouvant lire le grec désirent avoir en leur « vulgaire » une traduction qui puisse se comprendre sans le texte (2). C'est ce qu'ex-

(i) M. Dcjoh, dans le ponctraiit cluipitrc qu'il ;i coiisacrù à notre traducteur ( Hist. de la Langue et de la Littérature française publiée par 1^. de Julleville, t. III), a fort justement noté ce caractère : c Une preuve décisive qu'Aniyot ne tenait pas à la gloire de l'érudit est dans l'usage qu'il fit de sa découverte de plusieurs livres de Diodore : il les traduisit, mais ne les publia pas. Voilà certes une conduite caractéristique chez un savant du xvi"-' siècle! Avoir la curiosité, la patience, le flair sans lequel on n'a guère la main heureuse, apprécier l'importance du document qu'on a la bonne chance de lire le premier, et ne pas en mettre immédiatement le texte sous les yeux des savants ! (xtte détermination d'Amyot frappe d'autant plus qu'il n'est pas de ces érudits qu'on accuse, à tort ou à raison, de renverser un encrier sur les fragments qu'ils découvrent pour être sûrs qu'on ne les chicanera pas sur la manière de les lire. Il n'a pas l'orgueil de croire que sa traduction dispense à tout jamais de recourir à l'original, mais la besogne d'érudit ne lui sourit pas. » — Plus tard, nous le verrons, il y songera peut-être un instant; mais il laissera néanmoins à d'jiutres, à L'ed. Morel, p. ex., le soin de publier ses variantes grecques.

(2) Nous avons plus d'une fois, au cours de ce chapitre, comparé les procédés de traduction d'Amyot à ceux de ses contemporains ou de ses successeurs. Q.u'on nous permette encore de rapprocher de ce jugement d'ensemble celui que M. Radouant, dans une page concise, a porté sur du Vair traducteur de Demosthène : « Comme du Vair écrit pour des gens du monde, il explique, développe, délaie même, pour

primera plus tard de THstani; en écrivant : « Une traduction pour être excellente ne doit point paroistre une traduction, niais un ou\rage naturel et tme production de notre esprit. »

plus de clarté. Il iiiotlLTiiisc les iu)ms des ni.igistr.itiires, les termes rel.itit's .uix mesures, .uix monnaies, au calendrier. Pour la même raison, il atténue les invectives ou « convices « qu'éclianj^ent liscliine et Demos-

théiie Comme la plupart de ses contemporains il croit que deu.\ à

peu prés équivalent au terme propre, ou simplement, que deux mots valent mieux qu'un... Il ignore l'art de taire entendre avec un certain af^encement des mots et des phrases un peu plus qu'on ne dit... » (Introduction à l'édition de V Ëloiiiiciice fiaiiaiisc lie du Vair. Paris, 1908, in-S'\ p. 107.)

Page 1