‹ Jacques Amyot, traducteur des Vies paralleles de PlutarqueChapitre 99 sur 164 · I.A RHKTORiaUE AU XVI'^ SIHCLE · texte numérisé non relu

I.A RHKTORiaUE AU XVI'^ SIHCLE

Et quand raiirciJlc, à qui ou s'oi doit rnpporlcr, nous jut^cra que la clause sera trop plate, ou trop aspre, en changeant l'ordre des mots, et les arrangeant d'autre sorte nous trouverons à la lîn qu'elle en deviendra plus ferme et plus douce. »

Nous ne voudrions pas, à propos de quelques corrections d'Amvot, introduire ici, sans compétence d'ailleurs, des corrections générales sur le style des écrivains du x\ r siècle ; mais il nous semble néanmoins qu'il n'est pas sans intérêt de marquer, par quelques citations précises, l'importance qu'a eue, à cette époque, dans la théorie comme dans la pratique, ce souci du « jugement de l'aureille », c'est-à-dire de l'euphonie et du r\thme, dans la prose française. Ort peut, par exemple, rapprocher du passage cité du Projet d'éloquence royale, une page signihcatix'e d'un traité de Rhétorique composé également pour Henri III, et que le professeur Giulio Camus a même attribué à Amyot. Cette hypothèse n'est, à notre avis, nullement fondée, mais l'analogie des idées exprimées par ces deux ou\rages n'en est que plus caractéristique (i). L'auteur de ce traité commence par affirmer que, pour avoir des qualités différentes de celles du grec et du latin, notre prose vulgaire ne laissse pas néanmoins de donner lieu à des « observations méthodiques sur le nombre des clauses et périodes ».

(i)Ce manuscrit, iiialhcurcusuniciit incomplet, a été retrouvé dans l.i bibliotlièqiic ti'i^ste et publié par M. Giulio Camus dans les Mcnicric dfUa Ri'gia Acaih-iiiia ili Modtnnt en 1887. Nous devons à l'obligeance de M. Cil. Heaulicux d'a\oir eu connaissance de cette intéressante publication.

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<i Les périodes, dit-il, ne doihvent estre si longues que l'on ne les puisse prononcer qu'à plusieurs halaines, car c'est chose fort \itieuse d'aller chercher le point de closture si loing, et d'avantage elles sont aussy vagues, disjoinctes et démembrées, et n'ont ainssy estandues au long, nert, ni pesanteur; partant il les fault serrer le plus que Ton peut et autant que la chose et le propos le permet. Il ne fault toutefois affecter une briefveté affectée ressentant son laconisme, car telles phrases ainssy concises n'ont aulcune beauté et sont incapables des belles fleurs d'éloquence, des figures et variations, et ne délectent point les aureilles comme font les clauses pleines,

sobres et bien remplies L'on doit aussy garder les

trop fréquentes parenteses et entrelassements de .propos qui rompent la continuation d'un sens. Nous debvons fuir, tant en vers que en prose, la rencontre de plusieurs mots rudes et pierreus, comme de ceulx qui commencent par ceste lettre R, ou qui en sont composez, et ou se trouve réitération de mesmes consonnes ; et pareillement fault avoir ceste discrétion qu'un mot finissant en voyelles, autres qu'en ieminin, rencontre immédiatement im autre mot commencent aussy par la voyelle, parce qu'il s'en faict une mauvaise et lâcheuse lieson, car les dictions n'ont point un son sollide, ferme et rempli, si les voielles ne sont liées avecques leurs consoimes, comme la chaus avecque le sablon ou si ment. — Entre les moins virilles dont la rencontre et fréquente suitte ait plus mauvaise grâce est la lettre S, T, Z,

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pour ce qu'elles font un sifflement en les prononcent c]ui desagrèent ans oreilles. Une longue suitte de monosylhibes est odieuse pour estre comme petittes pièces descouseuës ou ramassées, et ne sentretenans l'une à Tautre. Les disinences et terminaisons des périodes ne peuvent estre semblables et ne tomber en mesmes voielles si non rarement, ains souvent les diversifier, voire ne sera mauvais, après une disinence de clauses en syllabe masculine que la suivante se tasse en féminine; toutefois je ne suis d'opinion que l'on soit trop religieux en cella. Sur tout nous debvons interposer le jugement de l'oreille, lequel deffaillant, il est impossible que par aulcunes reigles et preceptions nous tassions nombres et mesures d'oraison qui vaille (i). »

Déjà, au milieu du xvi" siècle, l'auteur d'une autre Rkctoriquc, Antoine Foclin (2) avait établi avec beaucoup de netteté ces deux principes de l'euphonie et du rvthme :

« Il y a deus sortes de figures : l'une est en la diction, l'autre en la sentence-. La figure de la diction est une figure qui rend l'oraison douce et armonieuse,

(i) Nous avons conserve l'ortliographc des plus lantiiisistes que présente ce manuscrit, d'après la reproduction de M. Camus.

(2) La II Rhetori [que franijoise || d'Antoine Foclin || de Chauny en Ycrmandois, |i a || très illustre princes'se Madame Marie Royne d'Ecosse. Il à Paris || De l'imprimerie d'André Wechel. || 1555. ||Avec Privilège. || in-8" (Bibl. Nat. Rés. X 2557). — ^" ^557 '^'^ •' P-^''" "'"-' nouvelle édition « augmentée » (Bibl. Nat. X. 5292).

Sur la rhétorique au xvi' siècle et d'une manière générale sur la théorie et la pratique de l'éloquence à cette époque, on trouvera des renseignements très nombreux et très précis dans l'excellente introduction que M. Radouant a mise en tète de son édition du Traite de ïélûijuouc Jrancaisc, de Du Vair (1908),

par une résonance de dictions apellée des anciens numbre, laquelle s'apperçoit avec plaisir et délectation. Farquoy si je dis du numbre, je dirov de la figure de la diction. Le nombre est une plaisante modulation et armonie en l'oraison. Le nombre se tait ou par une certaine mesure et quantité de syllabes, <i:ardée en Foraison ; ou par une douce résonance des dictions de semblable son (i). — L'observation des syllabes en Toraison est toute poétique, car en notre prose Françoise nous avons bien peu d'egart au nombre des syllabes, nv par quelle diction et de combien de syllabes est fermée la clausule et période : en sorte que d'en vouloir donner certaines règles ne seroit chose moins ridicule, que sont les préceptes que les Grecz et Latins ont donné, pour le regard des piedz qui doibvent estre gardez en la prose grecque ou latine... — L'autre manière de nombre, mise en l'accord et consonance des dictions de semblable fin et terminaison, convient tant à la prose qu'au carme, et d'icelle peut user l'orateur et le poète indifféremment, quand bon luv semble. En laquelle manière de suavité et armonie, quelquetoys nous gardons un certain lien et ordre entre les sons semblables; quelquefois non »

De ces divers passages, nous pouvons, je crois, dégager quelques remarques! Tout d'abord, il est facile de retrouxer derrière chacun de ces préceptes un

(i) l'oclin semble i\c pas admettre le nombre oratoire ; mais l'influence de la rhétorique latine, comme nous le verrons plus loin, explique que, dans la pratique, les écrivains du xvr siècle n'aient pas

partagé, en général, le sentiment l'.c l\)clin.

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modèle antique, un souvenir précis des théoriciens grecs ou latins (i). Ces humanistes, qui s'étaient mis avec tant d'entiiousiasme à 1 "école de l'antiquité, et dont la studieuse jeunesse avait pâli sur tant de discours latins, ne pouvaient pas rejeter cette influence, lorsqu'il s'agissait précisément de déterminer les lois de la rhétorique. En faut-il conclure qu'ils n'ont fait que transporter sans reflexion et sans discernement, pour les appliquer à notre langue, des préceptes qui n'étaient bons que pour les compatriotes d'Isocrate ou de Pline? Xous trouvons la preuve du contraire dans maint détail de leurs traités, et en particulier dans ce tait que l'auteur de la Rhétorique anonyme, et avant lui déjà Antoine Foclin empruntent presque tous leurs exemples à des auteurs français. Ils ont donc su adapter avec intelligence et approprier à notre « idiome vulgaire » les règles qu'avaient jadis énoncées les anciens. Cette adaptation s'est accomplie grâce à un nouvel élément, qui tient dans leur œuvre une place caractéristique : cet élément, c'est la poésie. La plupart des exemples, dont ces théoriciens illustrent leurs préceptes, sont empruntés à des poètes ; lors même qu'ils s'adressent au futur orateur, ce sont les vers de Marot, de Ronsard, ou de Carnier qu'ils lui allèguent.

(i) (^t. p.ir exemple, Aristote, Rhitoriqui'. début du livre III ; (licéroii. Oriitot, (if Oriitorc, etc. ; Quintilicn, 7«s/. Oral.. L. IX; et Dcnys d'Halicarnassc; sur ce dernier, cf'. Egf^er, Denys d'Halicariiassf, 1902. Suivant Dcnys, « on auf^inente la force des nicnibrcs de phrase par des additions inutiles au sens, ou par des retranchements qui rendent la pensée incomplète, mais qui, les unes et les autres, donnent à la phrase plus d'harmonie. » Nous avons plus d'une fois relevé ce procédé chez Aniyot.

Cette assimilation de la prose et de la poésie se manifeste déjà dans les traités poétiques de la fin du xv^ siècle. Leurs titres mêmes sont significatifs à cet égard : arts de rhétorique, ou de seconde rhétorique ; ils nous montrent que l'art des vers était regardé comme une partie de la rhétorique, tandis que la rareté des traités de « première rhétorique » atteste combien celle-ci était alors négligée. Ce n'est pas sans doute que jusqu'en 1550 « l'art de la prose» n'existât pas : M. Lanson a montré qu'on le trouvait, au moins par endroits, dans les œuvres de Christine de Pisan, d'Alain Chartier, et même de Lemaire de Belges. Mais c'étaient là de rares exceptions, et surtout, sauf pour ce dernier, c'étaient des ouvrages ignorés de notre xvr' siècle. Au contraire, si la poésie du moyen-âge n'était guère connue que de nom, celle des grands rhétoriqueurs fournissait un arsenal de tous les procédés et de toutes les tîgures. Et, lorsque le talent de leurs successeurs eût su tirer parti de leurs essais, on crut que le soutïïe oratoire et la véritable éloquence s'étaient réfugiés dans les œuvres poétiques des adeptes de la jeune Pléiade (i).

(i) Voici, par exemple, ce que dit l'ocliii, (p. 152) : « Ce que [ces préceptes] je declarcrois vouluutiers p.ir exemples domestiques des aucieiis et reccntz or.iteurs et advocatz de notre Palais, lesquelz ont acquis quelque bruit et louengc de bien dire, si l'éloquence avoit esté en si haut degré en l'rance que nous lisons avoir esté en (jrèce et en Italie ; ou pour mieus dire, si noz ancêtres eussent estez si diligens à. rédiger par escrit l'cstude, la diligence et labeur des orateurs l"rani;ois, comme à traiter les fais et gestes héroïques de Roland, .\yniond, Huon. Maugis, (^gier, et d'autres intinitz. i> Le témoignage de Louis Le Rov. cité par M. Radouant (i»/". ri/., p. 106, note 2), est encore plus caractéristique : il écrit, en présentant sa traduction du Timée et des Olvnthiennes (i))r) : « Hstant donc cest autheur tel, j'ay pensé qu'il proti-

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