‹ L'alexandrin d'apres la phonétique expérimentaleChapitre 126 sur 250 · Poèmes barbares · texte numérisé non relu

Poèmes barbares

LoTE. — Valexatittriu. 19

146 l'alexandrin français

Bon appétit, Messieurs ! — O ministres intègres,

Conseillers vertueux ! voilà votre façon

De servir, serviteurs qui pillez la maison ! (i-3-)

Le développement n'est pas encore commencé; la voix de Ruy Blas est lente; il écrase les ministres par sa présence. Le véritable mouvement s'établit seulement avec le vers 4 — je parle ici en général — quoique le tableau des durées totales ne le laisse pas apparaître tout de suite, à cause des exclamations donc... donc... répétées aux v. 4 et 6. Il va ensuite en s'accélérant et dure jusqu'à la fin du fragment inscrit, à peine coupé par quelques repos, aux endroits où l'invective se fait plus forte et l'indignation plus émue, à ceux encore où Ruy Blas interpelle directement ceux qui l'écoutent.

Le morceau des Pauvres Gens n'est pas non plus sans présenter des diiférences caractéristiques. Il y a élargissement de la déclamation du v. 11 au v. 15 pour faire apercevoir la mère en prières, tandis que l'océan mugit sous la tempête. Au contraire il y a augmentation des vitesses quand il s'agit du labeur domestique accompli par la femme du pêcheur (v. 21-24). Enfin il faut noter la façon dont, à la fin du passage, les variations de durée servent à marquer les nuances du sentiment. Cette conclusion, à partir du v. 36 :

Comme il faut calculer la marée et le vent!

est tout entière dans la note émouvante et pathétique. Mais cependant il faut rendre les nuances différentes du texte, l'horreur des éléments déchaînés d'une part, de l'autre l'émotion intime du marin et la fermeté de son courage. Les divers sujets, sauf J qui préfère la progression constante, procèdent de façon analogue. Dans le premier des deux groupes que nous venons de définir, un seul vers (v. 38) supporte un retard de la voix, puis il se produit une accélération du mouvement afin de peindre la fureur de l'ouragan. La déclamation enfin s'élargit pleinement et définitivement dans le second groupe (v. 41-43), tant il est vrai que le diseur a la notion obscure que toute bonne récitation ou lecture est affaire d'échelle, ou, comme on l'a dit, de perspective.

Certains poèmes se prêteraient à des démonstrations plus complètes et plus décisives. Il y a, en poésie comme en musique, des adagios et des allégros, des andantes et des prestos. Voici une marche funèbre, majestueuse et lente :

Sire, vous reviendrez dans votre capitale. Sans tocsin, sans combat, sans lutte et sans fureur. Traîné par huit chevaux sous l'arche triomphale. En habit d'empereur ! ■

Par cette même porte où Dieu vous accompagne. Sire, vous reviendrez sur un sublime char, Glorieux, couronné, saint comine Charlemagne

Et grand comme César! (Hugo, Légende : Le retour de l'empereur.)

Les effets s'opposent nettement, pre.ito et adagio, dans cet autre morceau que nous allons citer. Il y a là une juxtaposition de deux mouvements contraires mûrie par un grand artiste : ainsi, dans une composition instrumentale, des phrases larges et magnifiques succèdent à d'autres plus rapides. Hugo rejoint Beethoven, et la poésie, dans ï Aigle du Casque, procède comme la musique dans la Symphonie pastorale. On comparera la vivacité de la poursuite, le défilé sans fin des âpres paysages qui fuient sous le galop vertigineux d'Angus et de Tiphaine :

Oh ! comment mettre ici dans des vers éperdus Les bonds prodigieux de cette chasse affreuse,

LE MOUVEMENT DANS LA DICTION

avec la sérénité d'une nature radieuse

Le coteau qui surgit, le vallon qui se creuse, Les précipices, l'antre obscur, l'escarpement. Les deux sombres chevaux, le vainqueur écumant. L'enfant pâle, et l'horreur des forêts formidables ?.. Ils vont. . .,

Le bois, calme et désert sous le bleu firmament,

Remuait mollement ses branchages superbes;

Les nids chantaient; les eaux murmuraient dans les herbes;

On voyait tout briller, tout aimer, tout fleurir.

Grâce ! criait l'enfant, je ne veux pas mourir.

(Hugo, Légende : L'Aigle du Casque.)

Les quatre octosyllabes suivants de La Fontaine sont construits sur deux mouvements analogues d'un contraste saisissant :

Un mort s'en allait tristement

S'emparer de son dernier gile.

Un curé s'en allait gaîment

Enterrer ce mort au plus vite. (La Fontaine, f(i/;/«.)

Les vers sont donc plus longs ou plus courts selon qu'ils traduisent une impression d'allégresse ou de tristesse, de majesté ou d'enjouement, de légèreté ou de lourdeur, soit dans le domaine moral ou dans celui de la sensation, ou simplement quand il s'agit de rendre par la voix les allures particulières d'êtres animés, comme dans le dernier exemple.

Sans doute les morceaux que nous avons enregistrés ne présentent pas des oppositions aussi saisissantes. Mais nous devons cependant instituer une dernière enquête complémentaire, rechercher quels sont ceux dont la déclamation a été le plus rapide, quels sont ceux qui ont été dits le plus lentement, de quelle façon le mouvement de la voix s'accorde avec les différents sentiments à exprimer, comment enfin les diverses passions se distribuent sur l'échelle de la vitesse. Quoique tous les états affectifs ne soient pas représentés dans les passages inscrits, du moins quelques précisions sont possibles. Nous ne nous servirons pas, pour traiter la question, du temps total constaté pour chacun des fragments étudiés, puisque le nombre des alexandrins n'est pas égal pour tous. On peut par contre raisonner d'après la durée moyenne du vers, et l'on doit se souvenir, devant les résultats obtenus, que les valeurs sont intéressantes, non pas considérées absolument, mais seulement à un point de vue relatif et par comparaison.

Nous avons donc, pour chaque morceau, fait la somme de toutes les unités et nous avons divisé le chiffre obtenu par leur nombre, en négligeant le début de Bérénice et la fin de Ruy Blas, car l'un des hémistiches manque ou bien est incomplet. Ces deux fragments, dans notre calcul, n'ont été comptés respectivement que pour 36 et 40 vers. Nous avons dressé le tableau suivant, où tous nos sujets sont représentés, saut B et F, car nous n'avons sollicité qu'une fois leur concours : le tracé recueilli ne donne lieu par conséquent à aucune confrontation.

Sujet A — Sujet C —

Andromaque Hernimi Le Cid Ciiimi, I Bérénice Cinna, II

Sujet H —

Sujet G

Ruy Blcis

Hermini

Les Pauvres Gens

Ruy Blas

Les Pauvres Gens

Andromaque

Sujet I —

Sujet J

Bérénice Le Cid Hernani Ci n lia, II Aiidromaque Cimia, I Ruy Blas Andromaque Cinna, U Cinna, I Le Cid Bérénice

Sujet R

Sujet ». —

Hernani

Les Pauvres Gens

Ruy Blas

Cinna, II

Les Pauvres Gens

Le Cid

Bérénice

Cinna, I

Hernani

Le Cid

Bérénice

Il y a des divergences, et il serait étonnant qu'il n'y en eût pas. Elles éclatent surtout pour les deux morceaux de Cinna et pour celui des Pauvres Gens, déclamés tantôt à voix lente, tantôt avec plus de vivacité. On les examinera ailleurs. Une classification cependant est possible. L'on distingue en effet des mouvements extrêmes. Le monologue àt Ruy Blas et, à un moindre degré (sauf, semble-t-il, pour A), le passage à' Andromaque, ont été prononcés d'une voix rapide. Viennent ensuite les fragments du Cid et de Bérénice, tous les deux dans une allure moyenne et plutôt lente, avec généralement (sauf pour G) au bénéfice du second, un certain appesantissement de la parole. Enfin le duo d'Hernani et de Doiia Sol manifeste la durée moyenne la plus considérable. Un commentaire s'impose.

La colère exige un débit rapide. Elle précipite les groupes rythmiques, surtout quand elle se manifeste par une série d'énumérations véhémentes et de reproches pressés comme les vagues d'un flot impétueux. C'est le sentiment qui anime Ruy Blas et aussi Hermione. Leurs invectives se succèdent, passionnées et violentes, toujours les mêmes sous une forme différente. C'est un torrent qui force les digues où il était contenu. Toutefois l'examen des vers pris en particulier tend à prouver que ce mouvement se modère quand la colère se teinte d'indignation et de douleur ' ou quand l'ironie prédomine \

Cette ironie, forme extérieure de la fureur d'Hermione, explique la lenteur relative de sa parole par rapport à l'explosion de Ruy Blas. La raillerie insultante implique en effet une part de réflexion dans le choix de l'argument qui peut blesser l'interlocuteur. La voix est dans l'obligation de retenir son élan afin de distiller avec plus de force le mot injurieux et vengeur; elle conserve une modération voulue .pour mordre avec plus de cruauté. Ainsi se vérifie l'opinion citée plus haut de M. Verrier.

La détresse sentimentale et la douleur morale demandent un débit un peu ralenti. Ce sont à la fois les sentiments de Chimène et de Titus, mais ils se manifestent chez ce dernier presque sans aucun mélange, tandis que la tristesse de Chimène se tempère par une volonté très ferme et par l'affirmation vigoureuse du devoir. Elle parle en général un peu plus vite'.

Enfin dans Hernani le vers est extrêmement lent, et l'effet à produire a été uniformément senti par tous les sujets. Spontanément l'un d'eux, quand je lui ai présenté le morceau qu'il devait déclamer, s'est écrié : « Ici, l'archet à la corde ». C'est par la tranquillité de la diction que s'est traduite la passion des deux personnages, tour à tour frénésie, apaisement du cœur, joie de l'âme épanouie et frémissante, adoration tendre et pour ainsi dire pâmée où s'exprime un amour longtemps contrarié, mais maintenant triomphant. Pour l'expression de sentiments analogues l'on usera toujours et nécessairement d'un mouvement semblable, et Mathô dans sa tente, aux pieds de Salammbô;, ne saurait exhaler son désir en paroles sèches et précipitées.

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