GÉNÉRALITÉS SUR LA HAUTEUR MUSICALE
« L'organe de la voix, dit Cicéron, produit et doit produire des sons aigus et graves, vifs et lents, hauts et bas ; ce sont pour l'orateur comme les couleurs qui servent aux peintres pour varier leurs tableaux. » Fénelon juge à peu près de même ; il estime que « la diction est une espèce de musique et que toute sa beauté consiste dans la variété des tons qui haussent ou qui baissent, selon les choses qu'ils doivent exprimer ». Nous nous proposons donc, comme pour la durée, et dans une série de chapitres parallèles, d'étudier le rôle de la hauteur musicale dans la déclamation de l'alexandrin.
L'élément principal du vers en est, comme on sait, la syllabe. Nous aurons donc à rechercher quelles sont les plus aiguës et quelles sont les plus graves, s'il existe en français un accent musical, si les élévations de la voix sont seulement liées à l'expression de certains sentiments ou si elles sont conditionnées par certaines constructions grammaticales. Ce sont là autant de problèmes dont nous essaierons de présenter la solution.
Cependant ici encore notre enquête risquerait de nous entraîner à des explications inexactes et à des conclusions fausses, si dès le début nous empruntions nos exemples à la poésie. Dans ce langage particulièrement soutenu et nuancé, les phénomènes sont naturellement complexes et se modifient selon le degré d'émotion ou d'éloquence inhérent au texte déclamé.
La syllabe elle-même résulte souvent de la combinaison de plusieurs sons. Il importe par conséquent de distinguer soigneusement les articulations, consonnes et voyelles, qui la constituent. Nous examinerons donc ces divers éléments à l'état isolé et nous observerons selon quels rapports ils s'unissent. Alors seulement nous passerons au mot, puis à la phrase. Comme pour la durée, nous remonterons des faits les plus simples à ceux qui le sont moins, et si nous ne procédons qu'avec lenteur, ce sera du moins en toute certitude.
Le français le plus vulgaire nous servira de point de départ. Nous utiliserons, comme nous l'avons déjà fait, des formations factices afin de mieux dégager les lois générales; nous nous inspirerons des modèles fournis par M. l'abbé Rousselot dans l'important volume qu'il a consacré à son patois ', et nous tirerons parti le plus possible des tracés que nous avons déjà étudiés dans le chapitre préliminaire où nous avons traité des valeurs temporelles. Il sera facile ensuite d'exposer selon quelles conditions la hauteur musicale évolue dans le vers, quand on aura noté et commenté les aspects divers qu'elle revêt dans la prononciation la plus courante.
Il n'y a pas eu d'étude sérieuse avant les travaux qu'a produits la phonétique expérimentale.
Sans doute quelques psycho-physiciens ont abordé la question, mais ils ne l'ont fait que d'une manière fugitive et sans beaucoup de détails.
1. Abbé Rousselot, Les moJijkalions plmiéligues du Uni;age vtudit'es dam le Ihilois d' une famille de Cellefrouin.
L ETAT DF. LA QUF.STION I 5 I
Du côté des linguistes, l'abstention est presque de règle, et il semble que les variations d'acuité aient été considérées comme de nul intérêt dans l'étude des langues, sauf quand ces variations ont une importance au point de vue du sens, comme c'est le cas pour certains idiomes d'Asie. Et c'est à M. l'abbé Rousselot que revient l'honneur de recherches exactes dont il a consigné les résultats soit dans sa thèse, soit dans son Précis de prononciation française, soit surtout dans ses Principes de phonétique expérimentale.
Ceux qui l'ont précédé ou bien n'avaient pas l'éducation nécessaire ou bien se sont bornés à des constatations superficielles : tous, sauf les psycho-physiciens, manquaient d'instruments. Becq de Fouquières, par ailleurs excellent critique, a bien mal rencontré le jour où par hasard il voulut traiter de la hauteur musicale en français : il la confondit tout simplement avec le timbre. « Dans le mot bondir, écrit-il, la syllabe dir est frappée de l'accent tonique et elle est musicalement plus élevée que la syllabe bon ; mais dans le mot diront, la syllabe frappée de l'accent tonique est ront, et elle est, au contraire, plus basse musicalement que la .syllabe di. » La confusion de ses idées éclate encore dans ces lignes : « Quant aux sons eux-mêmes et à leur hauteur musicale, la langue grecque, comme aujourd'hui la langue italienne, avait plus d'éclat et de sonorité que la langue française, qui, aux voyelles claires et pures, a ajouté toute une série de voyelles assourdies par la nasale et une voyelle muette '. »
Au xviii^ siècle, quelques esprits curieux avaient aussi tenté de présenter un système d'en.semble sur les faits que nous aurons à définir. Sans commettre la même erreur que Becq de Fouquières, ils n'avaient guère été plus heureux. Ils n'ont en effet abouti qu'à des conclusions purement négatives, et les déclarations de l'abbé d'Olivet, de J.-J. Rou.sseau et de l'abbé Batteux sont fort peu satisfaisantes. Nous aurons à les rappeler au cours de ce chapitre.
Aujourd'hui les ouvrages .scolaires, si fâcheusement prolixes en ce qui concerne la durée, sont absolument muets sur les phénomènes d'acuité. Mais les phonéticiens modernes, tels que M. Paul Passy en France, MM. Victor, Sievers et Beyer ' en Allemagne, ont e.ssayé d'apporter quelques précisions. Nous allons essayer de résumer leur théorie dans ses traits essentiels, ce qui sera facile, car elle se présente partout avec des caractères identiques. Le seul reproche qu'on puisse d'ailleurs lui adresser, c'est qu'elle se contente trop volontiers de constatations .sommaires et qu'elle ne descend pas suffisamment dans le détail des faits.
Tous ces auteurs remarquent qu'il y a une différence capitale entre le chant et la prononciation courante, à savoir que le premier se compose de sons tenus, tandis que, dans la parole ordinaire, la hauteur se modifie selon des variations insensibles, extrêmement nuancées, sans qu'il y ait passage subit d'un ton à l'autre. Mais les élévations et les abaissements de la voix sont seulement notés quand ils traduisent certains états affectifs nettement caractérisés, comme l'admiration ou l'étonnement, et quand ils paraissent attachés à telles formes de phrase, comme l'interrogation ou l'exclamation. Toutes les observations s'appliquent à quelques courtes propositions pour lesquelles on indique si l'acuité, à la fin de chacune, augmente ou diminue. La classification très simple est celle-ci "> : ton monotone ( — ), ascendant ( /), descendant (\ ), ascendant-descendant (A)> descendant-ascendant (V) : « Doppelt steigender oder doppelt fallender Ton, ajoute Sievers, bei dem die Silbe zwei steigende oder zwei fallende Tône enthalt, lasst sich zwar bilden, ist mir aber nicht aus der Erfahrung bekannt. »
Examinons d'abord les voyelles.
Il est évident qu'elles ne se distinguent pas, dans les limites ordinaires de la voix, par une hauteur musicale propre à chacune d'elles. Va peut en effet, aussi bien que Vi, être émis sur le /ûa, et n'importe quelle partition d'opéra suffirait à le prouver. Il est non moins évident que dans la parole courante les articulations isolées prononcées successivement peuvent être attaquées selon des tons variables, que si deux â séparés par un court silence se suivent, comme dans l'exclamation ah! ah!, le premier pourra représenter un sol^ par exemple, et le second un la ou inversement. Force nous a donc été, ici comme au cours de tout ce chapitre, de renoncer au procédé des moyennes que nous avions adopté pour la durée. Au lieu également d'analy.ser tous nos tracés, nous nous sommes bornés à une centaine d'inscriptions, cinq pour chaque timbre.