FORTES ET FAIBLES. — VERS MONOSYLLABIQUES ET SYLLABES FEMININES 3O
Quand une main si chère eût essuyé mes larmes.
Kà tu n(œ) nie si fèr u te su ye
Cependant un tel phénomène est relativement rare et le principe général subsiste : le rythme d'intensité est essentiellement ascendant et il est constitué par une succession de syllabes faibles terminée par une forte ; dans chaque pied ainsi composé, les atones, considérées à partir de ia première, se suivent le plus souvent selon une progression continue d'énergie ; sauf les accidents dus à l'emphiise, elles ne présentent jamais une force décroissante.
Ces remarques ont déjà été faites à propos de la durée et de l'acuité, et les formations rythmiques, quelle que soit leur nature, sont identiques. La cause en est que les mètres, considérés soit au point de vue temporel, soit au point de vue musical ou dynamique, sont conditionnés par la construction grammaticale du vers, de telle sorte que les temps marqués tombent sur les arêtes du sens. C'est là une règle qu'on peut dire absolue, malgré un petit nombre d'exceptions. Pour répéter une formule déjà employée, le texte détermine automatiquement la position des accents, du moins dans une déclamation simple et abstraction faite des modifications dues aux différences du timbre. Ces accents groupent certains éléments de la phrase, les dissocient de certains autres, selon l'ordre de la pensée et l'importance des parties constitutives. En effet, le hasard dans l'enchaînement des syllabes, l'arbitraire dans le choix des places où doivent tomber les crêtes d'intensité auraient pour résultat de rendre le vers inintelligible et insupportable à l'oreille. La nécessité gouverne le rythme.
Il en résulte que les observations présentées à propos de la durée et de l'acuité trouvent leur application sur le terrain de l'intensité. D'abord les alexandrins composés de monosyllabes ne se distinguent en aucune façon des autres, et la disposition typographique du texte imprimé ne saurait rendre vaines les exigences du sens. Qu'il y ait douze mots dans le vers, ou seulement quatre; on verra toujours apparaître des pieds métriques qui diviseront le texte en fragments logiquement établis. Il suffira de cet exemple :
Au ciel, aux vents, aux rocs, à la nuit, à la brume...
syèl
va
rok
la
nii/i
la
la
Irru
Ce vers, malgré le déplacement oratoire qui affecte la huitième syllabe, est du type 2-(-2-|~2-f3-|-3, schéma que l'on rencontrerait fréquemment dans des alexandrins non monosyllabiques. Les mots ont perdu leur individualité pour composer des groupes rythmiques semblables à ceux que nous avons signalés. Il n'y a pas le moindre embarras dans les formations constatées.
Quant à la syllabe féminine qui suit immédiatement l'accent, l'examen de l'intensité confirme ce que nous en avons dit au point de vue de la durée et de l'acuité. Contre M. Grammont, contre Lubarsch, Becq de Fouquières, Clair Tisseur et la plupart des théoriciens, nous avons montré que cette syllabe se rattache au membre métrique antécédent, et non à la mesure suivante '. Nous avons donc proposé les coupes suivantes :
I. On pourrait seulement discuter au cas où un pied monosyllabique suit la syllabe féminine en question. Peut-être alors y a-t-il formation d'un iambe. Rien cependant ne le prouve d'une façon certaine.
LoTE. — L'alexandrin. }9
3o6 l'alexandrin français
Lui dérobent — l'aspect — des peuples — furieux,
au lieu de celles-ci généralement admises :
Lui déro — bent l'aspect — des peu — pies furieux. (Baudelaire.)
L'analyse des audibilités aussi bien que celle du travail effectué n'autorisent pas à admettre la scansion traditionnelle, et la syllabe féminine, à l'intérieur comme à la fin du vers, est liée intimement à la tonique précédente en vertu de la loi rythmique selon laquelle le sens est le principe générateur des combinaisons métriques.
•Sans doute ici encore quelques exemples paraissent donner raison aux théoriciens précités et quelquefois la progression dynamique a l'air de s'établir de forte à forte :
Et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouit.
de mé si tô ko nà ju i
(Ciit., 11, 8 C.)
De même, si l'on se contente de mesurer les amplitudes, la quatrième est plus faible que la cinquième (sœ = 10, de =^ 18). Croit-on cependant que ce mot métrique -se d'aimer satisfasse soit l'oreille, soit l'esprit ? D'ailleurs puisque l'on est convenu de rattacher l'élément féminin de la rime à la tonique dont il est précédé, pourquoi se refuser à faire de même à l'intérieur du vers ? On ne voit pas bien la cause de deux traitements différents.
De plus, comme nous l'avons déjà fait observer, outre que le silence, quand il apparaît, ne peut jamais trouver place qu'après la muette dont il s'agit, et jamais avant elle, la progression dynamique, dans un grand nombre de cas, confirme les scansions proposées par nous. Nous transcrivons. deux vers :
Qui glisse sur les eaux par un beau soir d'été... Donc, vous n'avez ici pas d'autres intérêts. .
ko
Ki
Sli
sur
le
pa
bo
swàr
de
lé
(Ha-ii.,
Dô
na
ve
Ki
si
pa
dô
le
rè
IIO
IIO
(RB., 6 E.)
Dans le premier, la troisième syllabe se rattache manifestement au premier groupe rythmique. Il en est de même de la seconde syllabe (en surnombre) dans le second alexandrin cité, tandis que la neuvième fait partie du pied pénultième. Les amplitudes brutes sont : sœ = 9, sur = 8 (l'accord est absolu); -kœ = 14, l'îi = 15 (ici c'est la différence des timbres seule qui produit l'effet indiqué); -Irœ = lé, ;;;è= 19 (l'effet résulte
LE SENS ET LE RYTHME : LA PLACE DES ACCENTS 3O7
de h constitution de la nasale) '. Concluons donc que dans les mesures semblables les progressions dynamiques établies de forte a forte sont uniquement l'effet du hasard et qu'il n'en faut point inférer que les droits du sens soient pour cela abolis. La syllabe féminine doit être considérée comme l'affaiblissement de la voix au terme d'un groupe rythmique qui s'achève.
D'ailleurs, au point de vue de l'intensité, elle ne constitue pas dans le rythme un élément négligeable. Si elle est prononcée, elle a, à l'intérieur du membre métrique, la même importance que les autres atones, et, comme elles, participe à la progression signalée par nous. A la finale de chaque pied, soit à la rime, soit dans le corps du vers, elle ne se révèle point comme étant de qualité spéciale : elle est seulement une atone, semblable aux autres atones. Soient ces deux exemples :
Est-il juste, après tout, qu'un conquérant s'abaisse... Et vous ne me cherchez que pour vous en vanter.
ji'is
la
pre
tu
ko
ke
rà
sa
bc
sai
éo
IIO
vu
eer
pur
im
là
va
té
{Andr., 5 et 8, A.)
Dans le premier, le sens est suspendu, dans le second, il y a conclusion ; la syllabe terminale du premier, féminine, est donc comparable à celle du second, masculine. Or, celle-ci est beaucoup plus faible que celle-là, et la finale treizième est égale ou supérieure en audibilité à six des autres syllabes de l'alexandrin qu'elle termine. Il ressort de ce fait que la faiblesse d'une articulation ne dépend point de la nature de sa voyelle, et que les timbres, quels qu'ils soient, peuvent descendre jusqu'à une énergie minime. Ce n'est point là un privilège particulier à IV muet : il compte autant que les autres éléments atones du vers toutes les fois qu'il est prononcé.
Ces constatations nous permettent de revenir sur les indications données par nous dans notre précédent chapitre : nous voulons parler du mouvement ondulatoire dont nous avons sporadiquement reconnu l'existence dans les combinaisons factices du type apapapa. Du moment que les temps marqués d'intensité, exception faite pour les fins de phrases, les modifications dues à l'effort oratoire et quelques cas particuliers dont il sera parlé plus loin, coïncident régulièrement avec une division nette de la pensée, il en résulte que l'accentuation binaire apparaît très rarement dans le vers. Elle ne peut en effet se manifester avec fréquence que si le même groupe se répète indéfiniment sans exiger une expression particulière. Alors le sens, n'existant pas, n'impose aucun rythme logique, et la voix, cherchant des points d'appui, les crée quand elle en a besoin selon un schéma très simple, en faisant alterner les syllabes faibles et les fortes.
Par contre, lorsque les éléments du discours ont une signification particulière, les sommets dynamiques ne tombent plus sur les syllabes de façon à composer un dessin aussi peu compliqué, ils choisissent les places qu'ils occupent afin de faire coexister l'effort de la parole avec les temps principaux du vers. Comme la durée et l'acuité, l'intensité n'impose pas à l'alexandrin un dispositif rythmique préexistant au texte et se le soumettant : le rythme se modèle au contraire sur la pensée afin de la mettre en valeur, il reçoit d'elle sa forme et sa vie.
I. J'ai cité ces deux derniers cas à titre de curiosité : l'accord de l'intensité-travail et de l'intensité potentielle est de beaucoup le plus fréquent. Bér., 27 C — Bér., 55 J — Hem., 30 R — P. G., 9 E, etc.
Par conséquent, si, dans une déclamation simple, l'accent de force est uniquement conditionné par le sens — sauf les exceptions signalées et celles qui résultent du timbre, le calcul des audibilités une fois opéré — , cet accent de force peut apparaître à tous les endroits de l'alexandrin, et il se rencontre en effet toutes les fois qu'il trouve un point où il est attiré. A cet égard il n'y a en principe aucune limitation, de quelque sorte qu'elle sôit, et l'on ne découvre que des fréquences plus ou moins grandes, semblables à celles que nous avons notées quand nous avons traité des valeurs temporelles et musicales. Nous énumérerons donc ces différents cas :
1° La première syllabe porte un accent.
Il peut en être ainsi du fait de l'enjambement, lorsque le rejet est d'une seule syllabe :
, j'ai déjà
Su comment votre main divine protégea Le destin d'Atys . . .
La progression rythmique, commencée à la fin du premier vers, s'achève seulement au début du second.
Mais le plus souvent le commencement du vers est indépendant de la rime antécédente, et le temps marqué, au lieu d'appartenir à un membre métrique étendu, comme dans le premier exemple, tombe sur un monosyllabe isolé ou sur l'initiale d'un trochée d'intensité.
Dis, ne voudrais-tu pas voir une étoile au fond ? Porte, porte chez lui cette mâle assurance...
vwàr 15-20 A
Di nœ
vu
dre
tu
pa
Par tœ
par
iéo-135
se
tiœ)
ne
twal
0 Jd
{Hern., 22 A.)
nâl
su
m siœ)
(Cm., 1,7 J.)
2° La seconde syllabe porte un accent.
C'est une des coupes les plus fréquentes, ainsi que les deux suivantes
Tu t'es, en m'offensant, montré digne de moi .. Un autre était chargé de l'empire du monde.
Tu
té
nio
fà
sa
niô
tre
di y(rt')
mu<a
{Cid, 27 J.)
nô
tre
ear
je
là
du
mô dœ
no A