‹ L'alexandrin d'apres la phonétique expérimentaleChapitre 6 sur 250 · PRÉFACE XV · texte numérisé non relu

PRÉFACE XV

gnage identique, n'ai-je point fait une expérience ? J'espère en avoir assez dit pour défendre et justifier l'épithète que je proposais : la métrique ainsi traitée, comme la phonétique dont elle emprunte les méthodes, cesse d'être empirique et devient expérimentale.

Cependant, il ne suffit pas d'employer des moyens nouveaux pour atteindre la vérité. Il faut encore que les investigations soient bien conduites. Il y a en effet beaucoup de mauvaises manières de mener une enquête, mais il n'y en a qu'une seule de le faire utilement. Pour ne prendre qu'un exemple, si l'on veut mesurer la densité exacte d'un liquide, on aura soin que ce liquide soit pur de tout mélange et l'on notera attentivement à quelle température il se trouve au moment où l'on procède. De même, j'aurais commis une lourde faute si j'avais raisonné sur la déclamation d'étrangers, si j'avais fait appel au concours de bègues ou de malades. Mais, sans parler d'erreurs aussi grossières, que de pièges ne devais-je pas éviter pour disposer de bons matériaux ! J'espère que sous ce rapport je n'encours aucun reproche. Mes appareils méritent toute confiance, et je suis heureux d'en apporter une preuve sans laquelle mon travail tout entier pourrait être tenu pour suspect. Les sujets que j'ai sollicités, loin d'être exceptionnels, offrent aussi toutes les garanties nécessaires. D'abord la diversité de leurs origines est un gage de certitude, puisque certains sont parisiens, d'autres provinciaux, et que, parmi ces derniers, quelques-uns viennent de l'Est, d'autres de l'Ouest ou du Midi ; de plus, parce qu'ils ont reçu des éducations différentes, ils permettent d'établir entre eux des comparaisons fructueuses. Je signalerai enfin que la valeur de mes remarques serait minime si elles ne s'appuyaient sur des documents assez nombreux. De ce côté encore, je ne crois pas avoir manqué aux exigences les plus légitimes.

J'aborde un autre point. L'observation et l'expérience ne sont pas les fins dernières que poursuit le chercheur. Elles ne lui livrent que des faits, mais il lui reste à interpréter ces faits, à les ordonner en un système dont toutes les parties soient solidement liées, en un mot à rendre compte de ce qu'il a trouvé et à dégager les raisons des phénomènes. C'est ici, à proprement parler, que l'esprit joue son rôle principal. Lorsqu'il faut observer, un œil attentif ou une oreille avertie suffisent, et, quand il faut expérimenter, certaines règles connues, mais dont le nombre est susceptible de s'accroître, guidçnt le chercheur. Survient alors une troisième opération, celle dont je parle, et c'est justement la plus difficile, celle surtout où les bonnes volontés — la mienne peut-être, — courent le risque d'échouer. J'ai déjà indiqué de quel danger sont les idées préconçues lorsqu'il s'agit de voir et de constater; elles ne le sont pas moins quand on veut construire une théorie.

Soit par exemple le problème du rythme. Il doit être examiné en toute indépendance et sans qu'on se laisse influencer par ce qu'ont écrit les critiques ; les tracés seuls enseignent s'il est isochrone ou s'il ne l'est pas, s'il privilégie à certaines places l'un quelconque de ses éléments et lequel, ou s'il ne le fait pas. Mais on n'a pas le droit d'éliminer certains exemples rencontrés dans telle déclamation qu'on voudra sous prétexte qu'ils ne correspondent pas à ce qu'on pensait trouver. On n'aura point d'avance une opinion ferme de ce que doit être un débit correct ou un débit incorrect, et, s'il arrive d'exprimer un avis, on ne se déterminera point selon des impressions ou selon des goûts personnels : on cherchera au contraire quel est l'ordinaire traitement des cas que l'on étudie, on tâchera d'apercevoir pour quels motifs des dérogations peuvent se produire, et seulement alors, en toute connaissance de cause, l'on approuvra ou l'on blâmera. Lorsqu'on possède un certain nombre de faits, — et ils sont fournis à l'état brut par les tracés issus de l'appareil, — il est indispensable de les délimiter et de les définir exactement afin de ne disposer que de matériaux sûrs. Mais d'autre part, une fois que ce travail est accompli, il faut éviter, soit qu'on reste en deçà des phénomènes, soit qu'on aille au-delà, de leur faire dire ce qu'ils ne signifient point.

On me permettra encore un exemple. L'une des questions les plus discutées de la versification mo4erne est celle de Ve muet. L'observation montre qu'ils ne sont pas tous articulés; des expériences dont on peut varier les conditions prouvent qu'ils subsistent en maints endroits tandis qu'ailleurs ils disparaissent. Doit-on prétendre que toute déclamation est mauvaise qui ne les conserve pas, ou bien, au contraire, qu'aucun d'eux ne devrait se maintenir? Non point. L'on constatera d'abord que la prononciation française est variable, on recherchera en quels groupes, dans quelle situation se manifeste la persistance ou la chute. S'il n'y a pas loi constante, on déterminera la fréquence, on établira la règle générale en notant qu'elle souffre des exceptions plus ou moins nombreuses; seulement alors on jugera des cas particuliers, on louera ou l'on condamnera, ou bien encore, s'il y a lieu, l'on s'abstiendra.

due doit donc être la théorie? Tout simplement l'ordonnance des faits apportés par l'enquête sous une formule qui les embrasse parfaitement et qui se calque sur la réalité. Par conséquent, pour rendre compte d'une série de phénomènes, il n'y a qu'une seule théorie possible, je veux dire qu'une seule bonne, celle qui traduit la nature et qui, exprimant l'évidence absolue, fixe définitivement la connaissance. Ici encore, étant donné que la parole est essentiellement mobile, qu'elle apparaît avec des caractères changeants, on ne saurait en aucune façon la soumettre à des catégories étriquées et universelles, ni édifier à propos d'elle une de ces constructions rigoureuses auxquelles se complaît trop souvent l'audacieuse raison humaine. La prudence est de règle, car il n'y a pas de vérités nécessaires, ou, .en d'autres termes, de vérités métaphysiques, il y a seulement ce qui est.

Tels sont les principes qui m'ont guidé, et j'ai tâché, par une volonté durable, de leur rester obstinément fidèle. Si j'ai réussi, l'enquête dont ce livre contient les résultats n'aura pas été vaine. Ses apports sont en effet nombreux. Dans le domaine de la philologie, le problème de l'accent français s'éclaire d'un jour nouveau, et les toniques que l'oreille reconnaît dans le discours, au lieu de demeurer à l'état de simples perceptions acoustiques, se décomposent dans leurs qualités temporelles, musicales, et dynamiques, selon des proportions exactement évaluables. Au point de vue de la versification, on peut se rendre compte de quels éléments résulte le rythme poétique, quels en sont les degrés, les nuances et les conditions, et les constatations ainsi faites, justement parce qu'elles reposent non plus sur les impressions d'un organe faillible, mais sur des mesures précises, sont de celles qu'on n'a plus le droit de négliger si l'on veut raisonner du rythme en général, et en donner une définition où l'arbitraire n'ait point de part. Enfin, sous le rapport de la psychologie et de l'esthétique, les acquisitions ne sont pas moins importantes : comment la parole varie dans sa durée, son acuité, son intensité, selon les sentiments qu'elle veut exprimer, comment la joie, la douleur, la colère ou la tendresse agissent tour à tour sur le langage, comment elles exaltent la mélodie verbale, l'atténuent, l'accélèrent ou la ralentissent, ce sont là autant de questions auxquelles le présent ouvrage fournit une réponse.

Sans doute beaucoup de points restent à élucider, beaucoup de détails à mettre en lumière. On voudra bien pardonner à l'insuffisance de cet essai si l'on réfléchit que la matière, du moins traitée comme je l'ai dit, était neuve, et que, par conséquent, j'ai dû me limiter à décrire les faits les plus généraux. On excusera aussi les répétitions inévitables qu'un tel sujet, par la force môme des choses, entraînait avec lui. L'exposition en particulier aurait gagné en rapidité si les phénomènes temporels, musicaux et dynamiques avaient fait l'objet d'un seul développement, avec une brève indication des points par lesquels ils se distinguent : mais alors il en serait résulté des confusions qu'il fallait de toute nécessité prévenir, et la clarté exigeait que l'accent, au lieu d'apparaître comme un concept simple, fût envisagé successivement comme durée, comme acuité, enfin comme intensité, selon les trois caractères qu'il possède. Une autre tâche était ensuite d'étudier l'ensemble, d'examiner la composition du mélange et

Page 1