PRÉFACE XVII
de marquer quels éléments y dominent. A y bien réfléchir, et l'on partagera peut-être ce sentiment, il valait mieux procéder ainsi, même sous le risque d'être trop minutieux et de rencontrer les même formules. On n'est point toujours libre de choisir les classifications que l'on souhaite et l'on doit quelquefois subir l'ordonnance commandée par les faits.
Je ne dissimulerai pas mes peines. Elles n'ont pas été médiocres, et j'aurais sans doute succombé si je n'avais pas été constamment soutenu par l'amour de la poésie française et par la très grande passion des lettres. L'effort a duré huit années d'un labeur presque ininterrompu, dont on appréciera suffisamment la monotonie souvent rebutante quand on saura qu'il ne m'a pas fallu moins d'une année pour séparer mes syllabes, que j'en ai employé une autre, armé d'une forte loupe, à compter des vibrations, une autre enfin, l'œil collé sur l'objectif d'un microscope, à mesurer des amplitudes. Certains, qui savaient mon entreprise, se sont étonnés que je n'aie point abouti plus tôt : mais ils voudront bien considérer que l'on ne gagne rien à aller trop vite, et que les affirmations hâtives ont bien des chance d'être inexactes : de même qu'on ignore tout d'une contrée si l'on se borne à la traverser au galop de chevaux de poste, de même un coup d'œil rapide jeté sur les phénomènes ne permet pas d'en juger.
Je n'insisterai pas sur les charges d'un enseignement parfois très lourd, sur l'éloignement où je me suis trouvé à plusieurs reprises d'un laboratoire convenablement outillé, sur la nécessité qui m'incombait d'apprendre un métier nouveau pour moi, enfin sur les tâtonnements inévitables où j'étais exposé dans une science sans cesse en progrès, et dont les découvertes agrandissaient de .jour en jour le champ de mon enquête. Mais je me souviens sans plaisir des conditions matérielles dans lesquelles j'ai poursuivi mon travail. Au bord de la mer Baltique, j'ai connu les longues nuits du Nord, quand, de décembre à février, le jour dure à peine six heures, de telle sorte que je devais déchiffrer mes tracés à la lueur d'une lampe, en luttant contre les reflets que jette la lumière sur le papier verni. Plus tard, à Paris, à l'époque où M. l'abbé Rousselot combinait ses expériences sur l'intensité, j'ai passé, en sa compagnie et en celle de M. l'abbé Rigal, d'autres journées pénibles. Comme il nous fallait fuir le bruit, c'est par de mornes jours d'hiver, dans une solitude que ne troublaient les pas de nul promeneur, au fond des bois de Clamart, que, debout et les pieds dans la neige, nous guettions sous le ciel gris les distances extrêmes où s'entendent les vibrations des diapasons et les timbres des voyelles françaises. Je dois aussi une mention spéciale à la baraque ruineuse où le Collège de France, auquel l'État mesure parcimonieusement ses largesses ', abrite — si l'on peut dire — la phonétique expérimentale. Malgré le zèle des ouvriers les mieux intentionnés et des réparations presque quotidiennes, cette masure délabrée viendra sans doute à bout des santés les plus robustes. En hiver, une aigre bise passe par les fentes des murs ; en été, il y régne une fraîcheur de cave; en toutes saisons l'humidité sévit, et, lorsqu'il pleut, toute une série de récipients aux formes pittoresques, ingénieusement disposés sur un plancher vermoulu, est impuissante à recueillir l'eau que le toit distribue abondamment.
Mais enfin, je ne veux songer qu'aux bons moments, à ceux où la réponse cherchée m'apparaissait avec évidence, et je me croirais suffisamment payé des heures les plus dures si la critique faisait bon accueil à ce livre. Je ne l'aurais sans doute jamais terminé, si, outre une bourse d'études du ministère français (1905-1907), bourse passée toute entière à Paris, des universités allemandes, Kœnigsberg d'abord, Bonn ensuite, ne m'avaient, à deux reprises, procuré les loisirs dont j'avais besoin en m'offrant
I . Il est juste de dire que c'est l'Etat français qui, le premier, a accordé les fonds nécessaires pour la création d'un laboratoire de phonétique expérimentale.
XVIIl L ALEXANDRIN FRANÇAIS
avec une situation de lecteur, une hospitalité que je me plais à reconnaître. Je ne saurais oublier que ces deux nominations successives, en 1904 et en 1908, ont été le résultat des efforts concertés de mon cousin M. J. Loth, de M. l'abbé Rousselot et de M. F. Brunot en France, du regretté M. Edouard Koschwitz et de M. Wendelin Foerster en Allemagne. De ces deux derniers savants l'un n'est plus, et l'autre, après une illustre carrière, a cessé d'enseigner, mais tous les deux, à cause de l'assistance efficace qu'ils m'ont donnée, occupent dans mon souvenir une place qu'ils ne perdront jamais. J'ajoute que leurs successeurs, MM. O. Schultz-Gora et H. Schneegans, m'ont toujours marqué un bienveillant intérêt.
Et, puisque j'ai commencé d'énumérer mes dettes, je dirai toutes celles que j'ai contractées. Je dois aux encouragements de mes maîtres, à l'intérêt que m'ont toujours témoigné des philologues comme M. F. Brunot et comme mon cousin M. J. Loth, des poètes tels que mon ami M. André Spire, d'avoir persisté sans défaillance dans l'œuvre commencée. Je remercie tous ceux qui m'ont aidé. M, Lioret par exemple, dans la partie matérielle de mon travail, tous ceux qui ont attiré mon attention sur des particularités linguistiques qu'ils pressentaient, tous ceux enfin qui, à quelque degré que ce soit, m'ont fait profiter de leur expérience. M. Panconcelli-Calzia, docteur de l'Université de Paris, aujourd'hui directeur du laboratoire de phonétique au Séminaire des langues coloniales de Hambourg, m'a facilité mes débuts et m'a appris le maniement des appareils. M. l'abbé Rigal, dans les longues années que nous avons passées ensemble, m'a toujours prêté un concours dévoué. Le meilleur des collègues, M. H. Heiss, privat-docent à l'Université de Bonn, a dépensé sans compter un temps précieux pour relire mes épreuves ; son rare dévouement m'a évité des fautes innombrables. M. J. Chlumsky, privat-docent à l'Université tchèque de Prague, a eu l'extrême obligeance de hâter un travail qui devait m'être utile et de m'en communiquer les résultats avant qu'ils fussent publiés : c'est grâce à lui que j'ai pu terminer mon dernier chapitre et rencontrer une preuve ardemment désirée. Je remercie également tous mes sujets, MM. l'abbé Rousselot, Roques, M. Grammont, G. Faure, G. Décis, Français, OUagnier, Le Flem, R. Lote, Vuillermoz, Boureau, Breu, Hirsch, Blanche et Terracher, M"^ Corbé, enfin MM. Brémont et Truffier, tous ceux dont la bonne volonté ne m'a jamais fait défaut et dont la déclamation m'a fourni de précieux matériaux. Je leur sais un gré infini à tous, amateurs bénévoles ou comédiens, à ces derniers surtout, qui n'ont pas hésité à passer du théâtre au laboratoire, et qui, en se soumettant volontairement à une torture dont je demeure confus, m'ont apporté des documents de choix.
Je signale tout le soin dépensé par la maison Protat, de Mâcon, pour mener à bien une composition et une impression particulièrement difficiles. Les ateliers de photogravure de M. Bertin, de Paris, ont fait de leur mieux pour reproduire les tracés ' qu'on trouvera dans ce livre : si l'on reproche à quelques-uns d'entre eux de n'être point tout à fait excellents, on voudra bien réfléchir que depuis huit ans ils ont été soumis à des voyages sans nombre, et qu'ils ont été maniés bien souvent. Ce n'est pas impunément que des originaux souvent admirables ont servi à mes analyses : le temps a fait pâlir les couleurs, le papier, sabré de traits à la plume et de marques au crayon, mordu par les pointes du compas, coupé par des plis quelquefois inopportuns, a perdu de sa fraîcheur première. Je n'ai pu donner que ce que je possédais, et, après tout, les meilleures photographies ^ du monde sont toujours imparfaites.
Je dois beaucoup, je l'ai déclaré et je le répète, aux ouvrages de mes devanciers, et je ne voudrais pas, à cause des contradictions que je leur inflige, qu'on se méprît sur ma pensée. Si j'ai vérifié avec soin leurs affirmations, c'est qu'ils avaient écrit des œuvres
1. M. l'abbé Rousselot a eu l'amabilité de nie communiquer im certain nombre des figures qui ornent ses ouvrages.
2. J'ai dû en retoucher plusieurs avec, hélas ! une trop visible maladresse.