‹ L'Alexandrin Français: D'après la Phonétique ExpérimentaleChapitre 156 sur 282 · L'INTERVALLE DES TONS : RAPPORTS DES VERS ENTRE EUX · texte numérisé non relu

L'INTERVALLE DES TONS : RAPPORTS DES VERS ENTRE EUX

De plus, moins sensible aux coupes suspensives, la hauteur minima se laisse aussi influencer assez peu par lés éléments pathétiques contenus dans le vers. Notons enfin que, à l’encontre de l’opinion avancée par quelques-uns, la voix ne descend pas, au terme des périodes, sur une note toujours identique. M. Bourdon l'avait déjà indiqué en des termes excellents qu’il est convenable de répéter ’. « À la fin des phrases énonciatives et en général des phrases réellement terminées, écrit-il, il y a chute de la hauteur comme de l'intensité de la voix... On a prétendu que, quant à la hauteur, la voix tombait, en finissant, toujours sur la même note. Il y a là, à notre avis, une légère erreur; la voix tend simplement vers l’annihilation plus ou moins complète, selon que l’idée est plus ou moins achevée... Si l’on prend une phrase isolée, le fait alors est que l’on tend vers l’annihilation complète et de l’intensité et de la hauteur. J'ai fait sur ce point un assez grand nombre d'expériences qui toutes m'ont conduit à cette conclusion : la voix tombe en finissant une phrase isolée de plus en plus vers la note la plus basse qu’elle puisse donner. La chute des hauteurs, quoique soumise à certaines lois, présente des variétés individuelles. De même qu’il en est qui abrègent plus leurs signatures que d’autres, de même certains laissent plus vite tomber leur voix que d’autres. »

LANTERVALEESDESETONS

« La mélodie du langage ordinaire, dit M. Verrier *, ne saurait se comparer au chant véritable. Elle ignore la carrure des phrases. Elle module à travers des modes probablement très variés. Les intervalles .sont peu considérables, en général, et ils nous échappent parce que nous passons presque toujours de l’un à l’autre par degrés presque insénsibles, par des glissés et des portamentos. En outre, nous ne maintenons presque jamais un son à la même hauteur; la voix ne cesse presque jamais de monter et de descendre. »

Nous avons déjà reconnu, tant dans les pages précédentes qu’au cours du chapitre où nous avons traité du rythme musical, l'exactitude de ces assertions. Elles contiennent cependant une indication que nous nous proposons de développer. Dans l’ascension et la descente de la voix il y a deux points extrêmes entre lesquels se meut la déclamation, ou bien, si le vers n'offre pas un sens complet, il y a toujours une acuité minima et une acuité maxima. Elles permettent de calculer le nombre de tons qu’embrasse la mélodie de l’alexandrin, de savoir pourquoi un écart insignifiant succède à un intervalle plus grand ou inversement, enfin de rechercher si dans quelque mesure les sentiments exprimés par la poésie exercent une influence sur la musique de la parole.

La question n’est pas sans intérêt. Il y a une beauté certaine dans les modulations du langage, dans le passage des notes graves aux notes aiguës : c’est là qu’on peut apprécier toute la souplesse de l’organé et aussi toute son étendue; cet organe est essentiellement un muscle en travail, tour à tour contracté ou relâché, tour à tour déployant ou modérant son effort selon le but qu’il se propose et l'effet qu’il veut produire.

On sait que le violon peut fournir tous les sons compris entre sol, et utç, mais tantôt il joue dans des gammes moyennes sur un petit nombre de notes rapprochées les unes des autres, tantôt au contraire il parcourt plusieurs octaves dans une même phrase musicale, tantôt enfin, utilisant seulement une partie des ressources qu’il possède, il se confine soit dans les tons bas, soit dans les tons élevés pour obéir à la volonté du compositeur.

C’est ainsi que procède la voix, et elle est, elle aussi, un instrument délicat. Dans une série de vers successifs, ses mouvements peuvent se limiter à une partie du registre et se développer sur un faible intervalle, ou bien au contraire ils peuvent être considérables et embrasser à la fois

1. Bourdon, L'expression des émotions et des tendances dans le langage (1892), p. 56-58. 2. Verrier, Métrique anglaise, 1, p. 88.

l’aigu et le grave. Il y a des choses que l’on crie et d’autres qu’on étouffe. Ces oppositions peuvent se rencontrer à l’intérieur d’un même morceau, et, par leur nombre et leur richesse, elles sont un élément du plaisir ressenti par l'oreille. Le mélange des écarts de tons, le déploiement ou le resserrement de la modulation, entrent pour une bonne part dans les satisfactions esthétiques qui nous sont imparties.

Mais il y a avec la musique une différence. Dans celle-ci les notes sont fixes et déterminées par l’auteur. Dans le vers elles ne le sont pas. Sans doute le texte écrit donne à la voix de précieuses indications, mais la collaboration du diseur est indispensable. Celui-ci doit évidemment mettre en valeur les mots et les hémistiches selon lintelligence qu’il en a. Cependant le « faire valoir » est différent selon le tempérament et l’éducation: Certains se contentent d’un strict minimum et n’ajoutent rien à ce que rend nécessaire la construction des phrases. D’autres savent calculer l'impression qu’ils produiront chez l'auditeur soit en faisant monter leur voix pour la laisser retomber ensuite, soit à d’autres moments.en réduisant la différence de la hauteur maxima et de la hauteur minima, de telle sorte qu’une longue suite d’alexandrins se trouvent comme enveloppés de la mème atmosphère terne, comme roulés dans la même tonalité grise. Contentons-nous pour le moment, sans indiquer les autres causes, celles-là plus particulières encore, qui réduisent la part du chant dans la poésie, de donner un exemple. La voix de l’illettrée, dans le morceau du Cid enregistré, varie de un à trois tons et demi; dans le même passage, on constate au contraire que C, à côté d’un déplacement réduit de trois tons, en connaît un autre très considérable de neuf tons et demi. Donc x déclame d’une façon monotone, € au contraire avec une grande richesse d’inflexions.

Il faudrait cependant apporter une légère correction à l’opinion de M. Verrier. Les écarts entre les notes extrêmes d’un même vers ne sont pas toujours aussi insignifiants qu'il le pense. Sans doute, sans parler de l’illettrée «, nous rencontrons parfois une modulation d’un ton et demi aux places suivantes : Bér., 9 R et 14 J — Cin., II, 1 Ï — Hern., 11 G, 30 G, 20 R — P.G., 27R, 30 B, 36 J. Mais ailleurs l'intervalle approche de deux octaves, exactement onze tons et demi, comme nous l'avons constaté à ces deux places : R.B., 3 J, Andr., 2 J. Les mouvements atteignant ou dépassant l’octave ne sont pas rares ’. Ajoutons, d’après nos tableaux d’ensemble des hauteurs comparées, que le même écart entre la hauteur maxima et la hauteur minima se maintient rarement sur une suite de plusieurs vers.

Nous commencerons par étudier les rapports de succession, et nous rappellerons les deux grands principes que nous avons dégagés jusqu'ici : le premier, que toute coupe suspensive de sens, tout mot pathétique ou important tendent à faire monter la voix; le second, que toute fin de sens tend à la faire baisser. Nous avons vu quelles sont en poésie les conséquences de ces règles et comment celles-ci se confirment par la comparaison d’un vers à l’autre. D'autre part deux alexandrins consécutifs qui possèdent chacun soit une coupe suspensive de sens, soit un mot pathétique ou important, peuvent présenter l'un ou l’autre, indifféremment, l'accent musical le plus aigu. Enfin la hauteur minima, dans une conclusion, est plus basse que lorsqu'il y a suspension de sens. E

Toutes ces observations devaient être répétées avant l'exposé qui va suivre. Elles servent en effet à éclairer la matière, puisque l'intervalle des tons d’un même vers résulte seulement de la différence entre l’acuité maxima et l’acuité minima. Indiquons de plus, que, s’il y a parfois difficulté, comme nous l'avons dit, à reconnaître la fin de phrase, à cause du déplacement oratoire de l’accent, du moins toutes les -exceptions notées l’ont été selon l'interprétation du graphique qui serait la plus défavorable aux règles énoncées.

Nous pouvons réduire les catégories qui nous ont servi jusqu'ici à classer les phénomènes et nous distinguerons trois cas.

1° Deux vers consécutifs se terminent l’un et l’autre par une suspension de sens réelle ou oratoire.

Le plus généralement l’intervalle suit la hauteur maxima :

Quelle honte pour moi, quel présage pour elle, Si dès le premier pas renversant tous ses droits. (Bér., 23-24.)

1. Les intervalles qui atteignent ou dépassent l’octave sont marqués d’un astérisque dans nos tableaux généraux.

L'INTERVALLE DES TONS : RAPPORTS DES VERS ENTRE EUX 255 Les acuités extrèmes sont : v. 23 C — 440, G— 540, J = 560, R — 480; v. 24 C — 380, G — 480, ] — 480, R == 340, et l’écart des.tons PONS nn mppOrt parallèle v25C = 4 Ga, )—=6, Roi 5024 C— 3.1/2, G— 3 2, ]J— 4 1/2, R =, 4 1/2: Autre exemple plus caractéristique :

Dans des ruisseaux de sang Troïe ardente plongée;

De votre propre main Polyxène égorgée. (Andr., 29-30.)

Acuités extrêmes : v. 29 À — 480, F — 420, G —= 500, de 300, 400,130 À "480, F —= 440, G — 480, IT — 320, R — 440. Écart destons : v..29 À — 6, F — 4 1/2,G— 3 1/2,1 = $ 1/2, J— 5; v. 30 À — 1/2, F — 5 1/2, G — 3 1/2 (en réalité un peu moins de 3 1/2 : cf. notre tableau d'ensemble) I — 4, J=— 5 1/2. En négligeant la déclamation de À, qu’on expliquera plus loin, on voit que la baisse de l'accent dominant amène chez I une réduction de l'intervalle mélodique.

En d’autres termes, le vers où la modulation est le plus étendue est ordinairement celui qui contient l’accent musical le plus aigu, que celui-ci soit d’ailleurs la conséquence d’une suspension de sens ou d’un relief particulier accordé à un mot important ou pathétique. Cette constatation est dans l’ordre naturel des choses et n’a rien de surprenant, puisqu'’au point de vue de l’expression, nous l'avons déjà montré, c’est la hauteur maxima qui joue le rôle décisif. La règle s'applique encore lorsque deux alexandrins se trouvent dans un étroit rapport de dépendance, le second servant à compléter le premier. C'est alors le second qui présente l’écart de tons le plus considérable ‘, car il est aussi, régulièrement, affecté de l’acuité dominante.

Cependant il y a des exceptions, et c’est parfois la note la plus basse qui décide. Ce fait se produit d’abord quand l'accent le plus élevé est identique dans les deux vers suspendus consécutifs :

L’endroit bon à la pèche et sur la mer immense,

Le lieu mobile, obscur, capricieux, changeant. (P. G., 30-31.) La déclamation de G est intéressante. On trouve en effet : hauteur maxima v. 30 — 400, v. 31 — 400; hauteur minima v. 30 — 260, v. 31 — 220. Écart des tons v. 30 — 4, v. 31 — 5. La limite inférieure de la voix, elle seule, rend l'intervalle mélodique plus étendu dans le dernier

alexandrin. Telle est aussi la raison pour laquelle, dans l’avant-dernier exemple, À se sépare des autres sujets. Ailleurs enfin le vers affecté de l’accent musical le moins aigu est celui où le déplacement de la voix est le plus ample

Elle à vengé ton père et soutenu ta gloire :

Même soin me regarde, et j'ai, pour m’affliger… (Cid, 10-11.)

Ici encore la déclamation de G nous retiendra. On trouve en efet : hauteur maxima v. 10 = 520, v. 11 — 440 ; hauteur minima v. 10 — 320, v. 11 — 260; écart des tons : v. 10 — 4; v. 11 — 4 1/2. Mais c’est là un fait rare et les exemples rencontrés sont assez peu nombreux. Dans le passage où les exceptions ? sont le plus fréquentes, et qui va du v. ro au v. 28 du morceau d’Andromaque enregistré, les cas où la hauteur maxima ne décide pas de l'intervalle mélodique ne dépassent pas 10 °/, du total.

2° Deux alexandrins à sens complet >, ou dont l’un forme un tout indépendant et l’autre une fin de phrase, se succèdent.

. Par exemple : Hern., 18-19. Andr., 25-26., 2. Voici le catalogue : CE. Et] 7 as 10 en 13 R— Cid, 7G—711G 18 C— 20 C= Ber., $s G — 30 R — 34 CR— 35 R — Andr., 1 À — 3 À — 7 À — NE BP Pie 250 —25]JF—27A G— 281 — Hern., 13] —18 G J — R.B., 18 G— 19 G — P.G., 24 E — 32 B — 35 G— 38E, soit en tout 37 exceptions. 3. Il faut assimiler pratiquement à l’alexandrin à sens complet celui où la chute de sens se trouve au milieu du vers, et la suspension à la fin. Cf. par exemple R.B., 27.

Tous deux, comme nous le savons déjà, possèdent chacun un accent principal, dû soit à une suspension de sens, soit à un mot pathétique ou important. Alors l’un ou l’autre peut présenter le déplacement de voix le plus considérable. L’acuité dominante détermine généralement la modulation la plus étendue :

Viens voir la belle nuit! — Mon duc, rien qu’un moment ! Le temps de respirer et de voir seulement. (Hern., 1-2.)

La hauteur maxima- est -v. 1 À — 380, E — 560, G — 480, ] = 480, R— 560; vw, 2 À =570/E—=500, G— 420, J— 380 K —520 L'écart des tons est dans un rapport parallèle : v. 1 A7}; E= 71}, G—= 71), J—=817% R= 71}; v2A — 61L,)E 71; G=— 2); J=— 61}, R — 3. Seule la déclamation de E est un peu différente, mais elle n’infirme pas la règle.

Cependant il y a des exceptions. Lorsque l’accent le plus aigu est identique dans les deux vers, l'intervalle mélodique peut en certains cas marquer la même constance, mais il peut aussi varier et la cause en est à la hauteur minima. Nous citerons un exemple :

.…. Où se plait le poisson aux nageoires d’argent, , Ce n’est qu'un point. C’est grand deux fois comme la chambre... (P.G., 32-33.)

On trouve pour J : hauteur maxima v. 32 — 280, v. 33 — 280; hauteur minima v. 32 — 180, v. 33 — 160 ; écart des tons : v. 32 = 3 !},; v. 33 — 4!/,. La note la plus grave fournie par l’organe, et elle seule, augmente l’ampleur de la modulation.

On constate parfois un phénomène beaucoup plus intéressant : la hauteur minima, en dépit de l’accent d’acuité principal, commande l’intervalle mélodique :

Tout s’est éteint, flambeaux et musique de fête. Rien que la nuit et nous. Félicité parfaite ! (Hern., 3-4.)

La déclamation de E appellé en effet notre attention. Les chiffres obtenus sont : hauteur maxima v. 3 — 380, v. 4— 340 ; hauteur minima

V. 3 — 240, v. 4 — 200; écart des tons : v. 3 — 4, v. 4— 4!/,. Les cas semblables constituent les véritables exceptions, mais ces exceptions sont très rares, et nous n’en avons rencontré qu'un petit nombre *.

3° Deux alexandrins se succèdent, dont l’un seulement contient à la fois une suspension de sens et une fin de phrase. Ici la matière est particulièrement délicate. De tout ce qui précède, il ressort que la fin de phrase fait baisser la voix, que la coupe suspensive la fait au contraire monter. Le vers, quand il réunit ces deux conditions, doit donc présenter un intervalle mélodique beaucoup plus considérable

que s’il possède seulement une suspension de sens. C’est en effet ce qui arrive, nous allons le démontrer, et l'ampleur de la modulation pen cette fois être totalement indépendante de la hauteur maxima comparée. Soit en effet ce passage :

Tout à l’heure on fuyait la lumière-et les chants! Le bal! Mais un oiseau qui chanterait aux champs ! Un rossignol perdu dans l’ombre et dans la mousse. (Hern., 25-27.)

Dans la déclamation de G, le seéond de ces alexandrins possède à la fois un fort accent d’acuité et une chute de la voix. Il est encadré par deux vers où le second de ces caractères est absent. La hauteur maxima pour le v. 2$ est de 520, pour le v. 26 de 400, pour le v. 27 de 560 y. s.

1. En voici le catalogue : Cid, 10 J — Hern., 4E G, 5-J, 12 G, 25 A, 27 AJ —R.B.,34E, 36E— P.G., 18 J, 20 B, 16].

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