L’ACCENT ORATOIRE TEMPOREL
Nous pouvons maintenant passer à l’étude de laccent oratoire proprement dit, différent de l’accent rythmique (et par conséquent de l'accent de rhétorique) par ce fait qu’il met en relief non plus des sens, mais des sons. Il ne coïncide pas avec un arrêt de la pensée et n’affecte pas une syllabe tonique. Il peut se présenter sous trois aspects : temporel, musical et dynamique, et nous l’examinerons d’abord dans l’ordre des durées.
L'accent oratoire proprement dit a été plus ou moins confusément noté par quelques critiques, et ils lui attribuent naturellement le caractère qu'ils reconnaissent au temps marqué rythmique : pour eux il est avant tout un phénomène d'intensité, mais le plus souvent ils négligent de le définir exactement. Nous citerons quelques opinions de théoriciens estimés.
Il y a dans Guyau' une page qui pourrait nous retenir. « Un rythme régulier, dit-il, étant considéré comme l'expression physiologique d’une certaine tension nerveuse, la rupture morentanée de ce rythme marquera une brusque rupture d'équilibre entre l'organisme et comme l'invasion d’une émotion nouvelle et tumultueuse qui se transmettra à l'auditeur. Aussi, dans la musique passionnée des. modernes, les contre-temps, les syncopes, tous les effets du rythme, jouent un rôle de plus en plus grand. Seulement, remarquons-le bien, le contre-temps ne supprime en aucune façon la mesure; l’impression qu'il produit vient précisément de ce que l'oreille, ayant le sentiment exact de la mesure, devine où devait tomber le temps fort; déçue d’abord dans son attente, elle éprouve un certain plaisir à le retrouver, quoique en retard. Appliquons ces principes de toute musique à la musique du vers. Les poètes qui se modelaient sur Boileau ressemblaient à des musiciens auxquels on interdirait tout contre-temps ; aussi leur phrase mélodique avait-elle fini par devenir d’une banalité, d’une monotonie extrême. Les effets de rythme devaient au contraire permettre aux La Fontaine, aux André Chénier, et surtout aux V. Hugo de varier indéfiniment la mélodie du vers; mais ces effets ne doivent en aucune manière déranger la mesure et rompre l’équilibre de la phrase musicale. »
Il y a là certains termes, « contre-temps et syncopes », qui, comme nous le verrons, pourraient admirablement s'appliquer à l'accent oratoire. En réalité Guyau n’a point en vue le phénomène que nous allons décrire; il songe seulement à la disposition des membres métriques, au respect de la césure et de la rime, au ternaire romantique et aux enjambements qui portent atteinte à l’intégrité des hémistiches.
D’autres auteurs au contraire ont fourni quelques indications, Lubarsch ? assez vaguement au début de son volume, MM. Saran ; et Rudmose- Brown: en afhirmant que l'accent oratoire ne dépouille pas la syllabe normalement accentuée du temps marqué qui lui appartient. Cette dernière opinion fera d’ailleurs l’objet d’une discussion que l’on trouvera plus loin. : |
Mais voici quelques lignes intéressantes de Becq de Fouquières. Son oreille ne s'était point trompée en remarquant dans le vers certaines altérations d’une espèce particulière, seulement le commentaire qu’il en a fourni est en partie inexact. « Je me bornérai, écrit-il 5, à signaler l'emploi très heureux que doivent faire les poètes de syllabes longues, lorsqu'un élément rythmique manque d’accents toniques, » et il cite ces exemples :
Belle rei — ne et pourquoi — ‘vous offenseriez-vous. | Ne vous souvient-il plus, — seigneur — quel fut Hector ? Prit insensiblement — dans les yeux de sa nièce.