L'ACCENT ORATOIRE TEMPOREL : OBSERVATIONS GÉNÉRALES ET DÉFINITION
Plus loin nous lisons encore cette déclaration : « Souvent, à défaut d’accents toniques, et quand la quantité est ou incertaine ou distribuée de façon à ne pouvoir remplacer l'intensité, les poètes, obéissant à une mystérieuse intuition, créent une sorte d’accentuation en faisant attaquer la syllabe occupant la partie forte de la thésis par une consonne forte, explosive ou siffante. » Becq de Fouquières, faisant intervenir l’idée de dyna-
/ Ë J misme dans la prépondérance de certaines consonnes, transcrit quelques vers parmi lesquels ceux-ci :
Et lui-mê — me à la mort — il s’est — précipité. Des secrets — de Titus — est — le dépositaire.
Ce sont là les seuls textes de métriciens qui me soient connus, et la question resterait intacte si M. l’abbé Rousselot et M. Roudet, ce dernier dans un substantiel article, n'avaient apporté d'importantes précisions. Nous suivrons les développements de M. Roudet. Il expose qu'une syllabe normalement faible peut devenir forte sous l'influence de l’emphase. « Lorsqu'un mot à une importance particulière dans la phrase, lorsqu'il est ce que les acteurs appellent le mot de valeur, il subit dans le parler de beaucoup de Français un déplacement d’accent. Ce phénomène se remarque surtout dans les mots qui font antithèse, dans les énumérations, dans les adverbes intensifs (beaucoup, absolument, exfrémement, etc.), dans les mots qui expriment une sensation ou une émotion violente (épouvantable, misérable, pleurer, hurler, etc...) Lorsque l'accent d’un mot est déplacé, il se reporte ordinairement sur la première syllabe du mot commençant par une consonne, surtout lorsque la consonne est une occlusive ou une fricative. Ex. : vous êtes un misérable, — C’est barbare, etc.... On remarquera qu'en même temps la consonne initiale de lasyllabe renforcée s’allonge sensiblement. — Il arrive parfois que la première syllabe d’un mot commençant par une voyelle est renforcée. La cause essentielle du phénomène semble être un manque de synchronisme entre l'émotion et son expression par le langage. L’émotion est en avance sur la parole et renforce la voix dès que les conditions phonétiques le permettent. »
À notre tour nous traiterons de la matière, et nous apporterons un complément aux indications que nous avons données dans notre second chapitre, sans nous dissimuler qu’une monographie serait nécessaire pour éclairer certains points de détail encore obscurs.
L'accent oratoire temporel, nous l’avons montré, consiste essentiellement dans le renversement des rapports ordinaires de voyelle à consonne, la consonne, dans une prononciation normale, étant plus courte que la voyelle, tandis qu’elle devient plus longue lorsque l'articulation se fait empbatique ; si l’accroissement de durée frappe à la fois la voyelle et la consonne, celle-ci du moins augmente de valeur beaucoup plus que cellelà. Dans un groupe rythmique, la longue peut être de constitution oratoire, apparaître seule en l’absence de tout allongement régulier, et priver la syllabe dite tonique de sa durée prépondérante ?. Ailleurs l'allongement oratoire peut être accompagné de l’accent normal et même d’un temp marqué secondaire répondant à la définition que nous en avons donnée. Soient ces deux exemples :
Dès que ma triste main eût fermé sa paupière... Ma générosité doit répondre à la tienne.
De ka ma tris 1æ mè ul fer mé sa po pyè rœ) 10 9 17 30 15 30 8 29 20 16 19 49 Le] LU 2 VU — LV — VU (2 Ÿ — (Bér., 15 J.)
1. Roudet, La désaccentuation et le déplacement d’accent dans le français moderne (Revue de philologie française et de littérature, 1907); cf. également, abbé Rousselot, Précis de prononciation franc., p. 98-100. Il faut y ajouter M. Grammont pour les analyses qu’il donne de certains vers, sans qu’il ait traité la question d’une façon systématique.
2. Rappelons que l’accent oratoire tombe rarement sur un mot où une fin de mot, sauf quand il y a nécessité absolue et force majeure, par exemple dans certains pieds dissyllabiques (cf. Hernani, 29; vers cité plus loin).
Ma: -Yrsÿe ne ro 0 té dwa re pô dra la Lyê nœ 17 26 16 25 45 47 28 19 40 12 do) de 28 VU U 97 VU (1 = YU VU Ex (e] UV Es VU (Cid, 26 J.) Dans le premier, le groupe rythmique qui commence le second hémistiche, transformé par l’émotion, est passé à 7” Ÿ au lieu de rester ” ” .
Dans le deuxième, la longue de la césure a conservé la valeur qu’elle doit avoir, maïs il y a deux faibles accents intérieurs dont le second, à lPexamen du tracé, laisse apercevoir une voyelle prépondérante, tandis que le premier résulte d’une valeur plus considérable accordée à la consonne. De ces deux accents intérieurs, le premier est de nature emphatique, l’autre est un temps marqué secondaire.
L'accent oratoire, tout aussi bien que laccent secondaire, est essentiellement personnel et soumis à des variations individuelles infiniment plus fréquentes que l'accent temporel proprement dit. Il ne se rencontre pas dans tous les groupes rythmiques, car alors le déséquilibre produit rendrait la diction trop irrégulière. De plus il y a des coupes nécessaires à de certains endroits, et le texte perdrait en clarté si la déclamation, par une suite d'efforts continus, dépossédait toujours la tonique de la durée que nous lui avons reconnue. Il suit de là que les modifications du temps marqué original n'apparaissent pas inévitablement dans tous les pieds expressifs à un titre quelconque. D’autre part, il n’est pas absolument indispensable, comme le veut M. Roudet, que le mot possède dans la phrase une importance particulièré, qu’il soit un « mot de valeur », pour qu'il subisse un déplacement d’accent. Ce déplacement se constate parfois dans des groupes métriques assez indifférents au sens ou de couleur neutre : il suffit que la tonalité générale du morceau déclamé influence le diseur, qu’il se trouve plongé dans une atmosphère de passion ardente ou de tristesse, ou même qu'il soit sensible à la beauté des vers lus par lui, pour que, sporadiquement et au hasard de la parole, l'accent oratoire apparaisse. Je le découvre dans le premier mernbre métrique de l’alexandrin suivant sans que rien ne l’y appelle directement :
Fait l'âme harmonieuse, et comme un divin chœur...
Fe läm ar m0 ni zx e ko m® di vë kr 28 22 14 21 56 8 V7 17 23 19 36 = VU 102 VU = 9] VU VU ŸY
V = (Hern., 29 R.) De tels cas ne sont pas rares.
Comment se manifeste l’accent oratoire et sur quelles syllabes tombe-t-il ? Les faits peuvent être classés assez difficilement, car les manifestations de l’emphase ne sont point constantes, et l’altération dont il s’agit peut exister à tous les degrés, en proportion de l'émotion qui possède le diseur. Quelquefois le déplacement d’accent est seulement indiqué, mais laisse subsister la tonique longue : alors la comparaison des durées nous renseigne, mais les signes employés par nous, ” et , sont impuissants à traduire le phénomène. D’autres fois la tonique est dépouillée complètement de sa valeur ordinaire, mais alors encore elle l'est plus ou moins, et selon des nuances infinies. On comparera ces trois déclamations :
Bois, prés, fontaines, fleurs, qui voyez mon teint blême.
Bu pré fo tè nœ flèr ki vwa yé môû iè blè m(œ) S r° ro) US 27 27 15 53 19 30 30 21 29 50
® ES U Ÿ U re 2 VU = U V +