L’ACCENT D'INTENSITÉ N'EST PAS LE FACTEUR ESSENTIEL DU RYTHME
et les chutes de sens, preuve certaine que le sentiment général est d'accord avec le nôtre. Du fait que l’accent dynamique remonte d’une place, il ne/s’ensuit pas que l'effet total soit troublé et que la rime ne paraisse plus supporter l’ictus ; on sait seulement que le membre final n’est point semblable aux groupes réguliers et que la période s’y termine, mais encore le sait-on plutôt par le régime de l’acuité que par celui de l'intensité. Pour l’oreille la tonique reste toujours la douzième syllabe, comme s’il n’y avait pas fin de phrase,
L'observation est analogue quand l’accent dynamique, au lieu de conserver sa position normale, tombe sur un e muet consécutif :
Immoler Troie aux Grecs, aux fils d'Hector la Grèce...
Im m0 le Trwa 0 Grè ka 0 Jis dEk lôr la Grè sœ 75 85 65 35 25-120 30 60-40 85 115 115 55 115-135 55 30-5 5 A A À139 A A A
(Andr., 14 A.)
Au milieu de ce vers apparaît un e muet en surnombre, et cet e muet est la voyelle la plus forte du groupe. Au théâtre une telle prononciation, dans la bouche de comédiens réputés, qui même l’exagèrent, s’entend fort souvent. Jamais cependant l’on n’a la sensation que la syllabe féminine, quand la voix la rend plus intense, est rythmique. L'effet total ne se ressent pas de l’anomalie constatée, et dans le cas présent tout le monde con-
viendrait que Gré est la tonique.
De plus, s’il est de règle générale que tout membre métrique possède un accent dynamique, ce n’est point là
point de vue psychologique ou potentiel, le seul qui nous intéresse actuellement — une nécessité absolue. Les exceptions, à cause de Paudibilité moindre de certains timbres, à cause aussi des voyelles à nasalité considérable, sont même beaucoup plus fréquentes que dans le domaine musical. Ces raisons ne sont d’ailleurs pas les seules à agir. Nous citons ces deux alexandrins dont nous donnons également les durées et les
et je parle bien entendu au
acuités :
Résolu d’accomplir ce cruel sacrifice.
Pas un nuage au ciel. Tout, comme nous, repose, Re x0 lü da kO plir sœ kru él sa kri fi s(æ) 15 17 26 14 24 48 14 42 30 18 19 39 V V Era VU V a+ V LEA LU 1#2 VU — 300 400 300 400 420 420 360 380 420 380 400 360 , 360 380 400 340 340 320 320 320 360-320 O [e) O O (Bérr,2261C)
Pa x& - nu aj 0 syél Tu … ko m(œ) nu TE pô zæ 25 20 AT 12 62 60 32 | 21 23 63 19 7 ‘W, —— 1°2 — 7! 44 — = VV LV Que. 192
- O O O O O 245 160 35‘110 230 60 45 145-85-40 50 140 220 160-105 15 A A PA\
On notera dans le premier, de la troisième à la huitième place, une progression d'intensité que n’interrompt nul accident, et cependant les pieds rythmiques réguliers sont parfaitement indiqués par les durées : le vers on quatre mesures anapestiques dont la troisième a subi une désaccentuation temporelle. À considérer les amplitudes (a = 8, 0 — 26, 9), la cinquième syllabe devrait posséder une distance d’ audition plus grande que ses deux voisines; mais elle est éteinte par sa nasalité et 1 son relief. Qu'on s'efforce donc d’articuler comme la fait le sujet C, et l’on reconnaîtra que pour l’oreille les groupes anapestiques second et troisième demeurent nettement distincts l’un de l’autre. La remarque à faire
est analogue pour le second vers : la onzième sy Ilabe, affectée d’un accent oratoire, a été si vigoureusement articulée qu’elle l'emporte sur la dixième et prive par conséquent le membre métrique, auquel celle-ci appartient, de son temps marqué normal. Cependant ici encore les groupes ne s'unissent pas entre eux par l'oreille — je dirai plus loin pourquoi —, et le dernier hémistiche se coupe avant repose, malgré l'absence du frappé dynamique.
La mobilité de l’accent d’intensité est aussi grande que celle de l'accent d’acuité. Comme ce dernier, il est particulièrement instable sous l’emphase, et il remonte alors de façon à occuper une position très éloignée de celle que lui accorde une prononciation régulière. Le voici sur le premier élément d’un membre de quatre syllabes (cinq avec la syllabe féminine), tandis que la coupe suspensive est exigée par le sens :
Dans les brisants, parmi les lames en démence...
Da le bri zà par mi Le la mœ za de mû sœ 75 125 125 100-30 120 100 65 50 45 30 45 30-5 S A A A (P°G::7294B?)
Ailleurs ce sont des séries entières de groupes métriques qui sont transformées par l’effort oratoire, et l’on rencontre certains vers dont toutes les mesures ont perdu leur physionomie primitive :
Bérénice a longtemps balancé la victoire.
Be re ni sæœ a lô tà ba la sé la vik twa ræ 195 120 110-105 S 85 100 75 30 135 25 25 80 25 6 4 ÂÀ ÿ 20 A A A
(Bér., 6 J.)
Nous pouvons répéter ici l'observation faite plus haut à propos des hauteurs musicales : lorsque les circonstances sont telles, il n’en résulte pas que l'oreille accorde une valeur rythmique aux syllabes ainsi affectées d’une intensité dominante. Sans doute l’effet n’est point le même que si ac T l'accent dynamique conservait sa place ordinaire; dans ce dernier cas les pieds métriques posséderaient des arêtes plus saillantes. Du moins les accidents que nous venons de signaler ne détruisent-ils pas acoustiquement l'impression d'une cadence régulière.
Nous avons indiqué dans notre premier chapitre que nous traiterions ici de l'intensité vraie. La question se pose comme lorsqu'il s’est agi des hauteurs musicales. Elle a même une bien autre importance.
Faut-il croire que tous les accents notés dans nos analyses sont réellement perçus par l’oreille ? Non sans doute, et l’on peut à l’appui de cette opinion invoquer de très vraisemblables motifs, sans être cependant tout à fait sûr qu’à tel endroit tel renforcement de la voix n’a pas été entendu. Soit par exemple ce vers : :
1. Nous renvoyons à notre dernier chapitre, où le problème est définitivement traité, et résolu dans le sens que nous indiquons. La démonstration est probante.
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L'Europe qui vous hait vous regarde en riant.
FLE ro pæ ki vu é vu 2 gar dû ri yà 30 70 40 40 45 40-65 25 40 45 40 75 30 20-30 A A A A
Supposons un auditeur placé à 20" du sujet déclamant. Se rendra-t-il compte que la neuvième syllabe est plus énergique que la huitième et la dixième ? Cela semble douteux, étant donné le peu d’importance de l'accident. Si cependant il en est autrement, est-on sûr que limpression produite est de cause exclusivement dynamique, qu’elle est pure de tout mélange ?
Nous ne le pensons pas. Le temps marqué d’intensité, comme celui d’acuité, n’est pas comparable au temps marqué de durée. Celui-ci est un bloc, résulte de la longueur totale de la syllabe, consonnes et voyelles calculées ensemble, d’après le groupe articulatoire qu’elles forment naturellement. Ceux-là au contraire ne peuvent se déterminer que d’après un fragment de la combinaison tout entière, d’après la voyelle devant laquelle se trouve une consonne toujours moins forte et presque toujours moins aiguë. L’intensité en particulier s'établit d’après la vibration de plus grande amplitude dans la tranche musicale la plus haute. Parfois la période d’énergie est aussi étendue que la période d’acuité ; le plus souvent au contraire elle ne l’est pas et se réduit à quelques centièmes de seconde. Affirmera-t-on, pour prendre un exemple, que deux 4 d’une portée maxima de 150" ont la même valeur dynamique, au jugement de l'oreille, si le premier conserve sa force extrême pendant 3° et le second pendant 205 ? Ce serait, semble-t-il, soutenir un paradoxe. |
Nous nous trouvons ainsi conduit à faire intervenir le concept de durée afin d’étayer celui d'intensité, à montrer que celui-ci est en fonction de celui-là. Nous avons fait ressortir comment, au point de vue général de l'expression, l'intensité agit surtout par masse : il n’y a aucun inconvénient à penser qu'il en est de même en ce qui concerne le rythme. D’après cette proposition, une lutte existe acoustiquement entre le point de force réel, celui où la voix fournit sa plus grande énergie, et le volume dynamique d’un ensemble dont chaque partie examinée séparément est de moindre vigueur, mais dont la valeur globale l’emporte. L’effort maximum peut être entendu à la manière d’un contre-temps, mais de son côté le volume dynamique agit lui aussi sur les organes de l’audition et il est prépondérant pour l'oreille. Soient en effet ces vers que nous transcrivons en soulignant le membre métrique intéressant :
Il gouverne à lui seul sa barque à quatre voiles. Il s’en va dans l’abime et s’en va dans la nuit. Je voulais que ton zèle achevät en secret.
Maitre de mon destin, libre dans mes soupirs…
Il qu vêr na Ladi sœl sa bar ka ka træ __ vwa I(æ) 13 DEN 26 16 19 33 20 31 15 16 21 ; 52 VV d V EF — V V VU a VU VU Ü =:
ë O O O 10 90 s5 75 75 100 45 40 so 25 60 s5 25.5 A A A A Se S Ve AVE (P.G.;21E.)
Lore. — L'alexandrin. 58
Il sà va dä la bim e sû va dä la nai 18 31 18 16 15 48 15 29 26 16 15 22 (8 = #1 VU VV —— VU es VU VU 2) 200 200 340 240 320 300 320 320 320 300 300-340 320 280 300 260 260 240 240 240 260 220 220 220-200 O O O O 25 35 30 45 70 60-65 40 15 IS 15 s5 $ 30-5 A A AN A (P:GS27ÉS Jæ vu lè kœ tÔ zél a €œ va tâ sœ krè 18 18 36 13 39 45 12 22 26 Où 20 40 300 360 300 320 360 360 340 320-360 280 340 340 340 360 300 320 320 360 320 380-340 e O O O O 145 60 95 65 30-75 40 30 90 40 15 125 40-20 A A A A A (Bér., 4 C.) Me træ dæ môû des të h bræ dà me su pir 40 Hi 15 19 25 41 so 18 15 18 24 53 — VU [#1 #2 VU — ÿ/ 43 — VU V V VU — 280 400-440 400 400 400 360 400 320 400 420-380 280 420 280 280 280 280 320 320 340 320 360-320 280 O O O e O I10$- 120 95 95 195 190 120-I0 135 115 130 130 135 90-45 A A A VAN (Bér.; a2,CA)
Dans tous ces groupes l’accent dynamique s’est déplacé oratoirement et affecte une syllabe brève, la hauteur musicale de cette brève n'étant pas très éloignée de celle de la longue. L’intensité psychologique ou potentielle est-elle l'intensité vraie ? Nous dirons que non en invoquant la somme des amplitudes. Dans le premier alexandrin 100" de distance d’audition pour l' de Ai, 45" pour l’& de s®/ représentent un arc de vibration maximum de 60 dans un cas, de 48 dans l’autre’, chiffres extrêmes trouvés pour chacune de ces voyelles. Si l’on mesure au contraire toutes les vibrations de l? et qu’on les additionne, puis toutes celles de l’& et qu’on les additionne encore, on trouve i = 456, & — 600. Le plus grand effort s’est produit sur un ? de 7%, mais il y a un effort moyen sur & pendant 19%; la syllabe longue l'emporte; elle paraît plus intense que l’autre où cependant la morsure de la voix reste perceptible, et le dynamisme auditif se confond avec le temps.
Les trois autres vers donnent lieu à des observations analogues. L'a de äbimæ dure 75, l’i 21%. La somme des amplitudes de l'a est représentée par 204, celle des amplitudes de li par 532, soit plus du double. Semblablement, dans le mot sæcré, l’æ (s“) possède une force totale représentée par le chiffre 396, l’4 (23%) une autre force totale représentée par le chiffre 700, soit un peu moins du double. Il en est de même enfin pour le mot supir, où l’on trouve, en additionnant les arcs des diverses vibrations, # (8) — 836, i (38°) — 1840. D’après ces calculs le point d’énergie ne suffit pas à engendrer l'impression acoustique dominante, l'intensité vraie ne correspond pas à l’intensité potentielle, et celle-ci est peu de
1. En dixièmes, non plus en quarts de dixièmes de millimètres.