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LE RYTHME DE LA POÉSIE FRANÇAISE EST-IL BINAIRE

D’après tout ce qui précède, le sens règle donc le rythme total, et nous avons montré comment il le fait. Or, cette théorie, si elle est généralement adoptée, ne l’est point universellement, et certains admettent qu'il existe, en dehors et comme au-dessus du vers, un schéma qui s’impose aux syllabes et les modèle selon sa convenance. C’est la doctrine du rythme alternant.

Nous avons nous-même découvert l’alternance dans les combinaisons artificielles du type apapapa, mais nous avons fait ressortir que ce mouvement ondulatoire, qui frappe d’un accent les syllabes de deux en deux en partant de la finale tonique et avant elle, se maintient peu ou point dans la poésie ‘ à cause des sollicitations impérieuses qu’exercent les divisions logiques de la pensée.

La doctrine alternante ne paraît point soutenable, et seuls quelques vers exceptionnels pourraient la légitimer. Elle trouve sa source dans certaines habitudes d'esprit que nous avons constatées maintes fois : on bâtit ün système dont la simplicité séduit, on adopte une idée qui paraît d’une écrasante évidence, et l’on veut ensuite y plier les faits, tandis qu’il faudrait agir inversement, examiner les faits sans rien préjuger d’eux, et en tirer ensuite les lois qui les régissent. Parce que certains critiques ne peuvent imaginer un rythme qui ne serait point basé sur l’alternance des accents ( 7 ou *), ils en concluent faussement que le vers français est régulièrement coulé dans ce moule, et leur oreille finit par se persuader de ce que leur volonté désire.

Une autre cause encore doit être signalée : c’est que la plupart des critiques qui défendent la théorie dont il s’agit sont des étrangers, qu’ils apportent dans leur enquête des dispositions naturelles et nationales propres à troubler leur jugement. Je ne connais guère qu’un seul Français qui ait commis la même erreur, c'était Rochat :. « Bien que les langues romanes, dit-il, d’après la nature de leur formation, aient adopté dans leur poésie le système accentué et en outre l’alternance des accents, elles ont donné une telle influence au frappé qu’il détermine, en grande partie, la cadence des vers. Loin donc que cette dernière dépende absolument de l'accent tonique. les mêmes syllabes sont tantôt accentuées, tantôt dépourvues d’accent, selon la place qu’elles occupent dans la période rythmique, au lieu d'y avoir celle que leur assignait l’accentuation naturelle. Telle est ici la conséquence inévitable d’une modulation basée sur l’alternance des accents. »

À part Rochat, les critiques qui tiennent pour l'alternance ont appris notre langue assez tard, après une longue éducation qui ne leur permettait plus d'entendre comme nous. Naguère encore, M. Grammont ÿ rappelait qu’il avait étudié de l’autre côté du Rhin et racontait plaisamment comment un jeune Allemand lui avait déclamé des vers français :

Oui, cest Agamemnon, c'est lon roi qui t'éveille… Cette façon de prononcer nous paraît assez ridicule.

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