ABSENCE D’ORGANISMES DE RECLASSEMENT SOCIAL DES MALADES
Cette lacune s’expliquait en 1838, à une époque où l'assistance aux malades dépendait à peu près uniquement de la charité publique et non d’organismes administratifs. Depuis un siècle, l’intervention administrative en faveur des malades et convalescents, l’assistance médicale gratuite, ont pris une extension considérable dont on doit louer les propagateurs. Malheureusement, les aliénés sont restés « hors classe ». Les psychopathes convalescents, qui pourraient sortir des asiles, ne bénéficient d’aucune organisation qui leur vienne en aide. La loi considère qu’il y a des fous et des individus normaux ; elle n’envisage aucune situation intermédiaire. C’est une erreur grossière, dénoncée depuis longtemps, mais qui n’a pas encore été corrigée. Il appartenait pourtant à l’autorité administrative de créer des établissements de convalescence et des organismes de reclassement des malades. Elle l’a fait pour les tuberculeux ; elle l’a fait pour les vieillards (loi de 1905). Des difficultés financières, d’une part, et d’autre part, le préjugé absurde de l’incurabilité de la folie, ont abandonné les aliénés à leur triste sort. Ce préjugé est, en effet, ridicule. De nombreux psychiatres affirment que le coefficient de récupération sociale est plus élevé chez les malades mentaux que dans d’autres maladies (1).
(2) Re « La liberté individuelle et les aliénés », thèse Paris 1902, p. 236.
152 - (1) Cf. Thire, thèse précitée, p. 3, et différents auteurs, notamment le docteur Agnès Masson, op. cit.
Un grand nombre de psychopathes ne sortent jamais des asiles parce que la transition est trop brusque entre la séquestration complète et la vie trépidante de l’extérieur, à laquelle le malade ne peut s'adapter que très progressivement.
Le reclassement des malades mentaux est un problème capital que l’autorité administrative semble avoir volontairement laissé sans solution.
L’explication tirée de difficultés financières est insuffisante, puisque d’autres malades, nécessitant un traitement beaucoup plus long et beaucoup plus onéreux, bénéficient de subventions qui sont refusées aux malades mentaux (2). Une aide matérielle provisoire, une assistance post-hospitalière pendant quelques mois et même quelques années, accablerait moins la dette publique que l’internement à perpétuité de dizaines de milliers d’individus.
L’attitude routinière et peu compréhensive de l’administration s’explique non par les seules difficultés budgétaires, mais par deux raisons majeures : d’abord l’existence d’une législation spéciale aux aliénés (aucun texte ne s’appliquant aux autres catégories de malades, il a fallu élaborer une réglementation qui, dans son ensemble, est assez récente) ; ensuite le préjugé de l’incurabilité des maladies mentales. Beaucoup d'individus, même des plus cultivés, ont encore l’esprit borné par la vieille formule du droit romain : « semper furiosus praesumitur furiosus ».
Le jour où cette conception erronée, qui subsiste même dans le corps médical (3), aura pu être effacé, un grand pas sera accompli.