ALCOOLIQUES ET AUTRES TOXICOMANES
Dans certaines régions, bien que cette constatation soit aujourd'hui d'ordre général, les asiles d’aliénés sont encombrés d’alcooliques dont la séquestration n’a pas de raison d’être. La majorité sont des individus parfaitement normaux et le séjour qu’on leur impose ressemble davantage à une sanction pénale qu’à un traitement médical. Le traitement qui leur a été appliqué est terminé depuis longtemps. Néanmoins, on les conserve encore. Cette séquestration n’a plus de raison d’être. Il faut choisir entre deux solutions : ou bien les libérer dès que toute intervention thérapeutique est achevée ou bien les conserver jusqu’à la fin de leurs jours. Mais les relaxer à l'expiration d’une détention de 6 mois, 1 an, ou 2 ans, n’a absolument aucune signification.
Et pourtant, telle est bien la méthode utilisée. Certains psychiatres ont de véritables barêmes, établis d’une façon aussi méthodique et progressive que les tarifs des chemins de fer :
1 internement pour alcoolisme : tant de semaines,
9° » » tant de mois, 8° » > tant d’années, 4° » > séquestration à perpétuité.
Ces barêmes sont d’une logique formelle qui ferait l’admiration des meilleurs mathématiciens !
Il n’en reste pas moins que ces séquestrations sont arbitraires. Si leur durée devait entraîner une rééducation sociale du toxicomane, après désintoxication complète, la décision médicale aurait au moins une justification. L'expérience des hôpitaux nous enseigne l’échec complet de cette méthode. Des individus enfermés à l'asile depuis deux ou trois ans, recommencent à boire dès le jour de leur sortie. L'opinion publique s’imagine, naïvement, que ces individus sont « soignés » dans les établissements psychiatriques ; qu’ils en ressortiront « désintoxiqués » ; qu’il y a donc grand intérêt à y prolonger leur séjour, conformément à l’avis du médecin.
(2) Adam, thèse précitée, p. 35.
Ceux qui ont pénétré dans les hôpitaux psychiatriques connaissent la triste réalité. Les alcooliques qui constituent — surtout depuis quelques années — (1) une forte proportion de la population de l’asile, sont des individus non atteints de maladie mentale, qu’on conserve sans leur prodiguer aucun soin ni au point de vue physique ni au point de vue psychique. Ils forment le « personnel auxiliaire » de l’établissement, des équipes de travailleurs pour faire les corvées et entretenir les jardins, bref la main-d'œuvre indispensable. Certains sont là depuis dix ans : ils sont robustes et travailleraient aussi bien à l'extérieur.
Nous comprenons parfaitement que, s’ils ont été internés à la suite d’une crise éthylique (manifestée soit par accès de violence, soit par hallucinations délirantes, soit par delirium tremens) il ait été nécessaire, à un moment donné, de les enfermer, si toutefois leur état ne permettait pas de leur prodiguer des soins à l’extérieur. Mais le traitement terminé, leur séquestration n’a plus aucune raison d’être. L'efficacité du traitement lui-même, est très discutable. Nous avons vu depuis quelques années l’échec lamentable de certains médicaments nouveaux dont on avait vanté à grands cris l’infaillibilité.
Les psychiatres commencent actuellement à comprendre le problème : créer une aversion pour l’alcool au moyen d’une substance chimique est peut-être nécessaire, mais insuffisant. L'effet n’en est que passager. Il dure, selon les sujets, de quelques jours à quelques mois. Mais l’absorption de cachets ne peut être efficace que si elle est accompagnée et poursuivie par une psycho-thérapie. Cette psychothérapie a chance de réussir, surtout chez les malades internés pour la première fois, qui ne sont pas des fous, mais sont capables de réfléchir aux graves conséquences de leurs passions (2).
Cette psycho-thérapie — explique le docteur FELDMANN, de Genève — est une question de casuistique. Chaque sujet nécessite une thérapeutique différente. Elle consistera en prophylaxie, en traitement moral, en traitement psychologique (3).
Toutes ces thérapeutiques sont excellentes. Les revues médicales actuelles sont remplies de commentaires à ce sujet, ainsi que d’impressionnantes statistiques. Malheureusement, là encore, il y a, entre la théorie et la pratique, un abîme effrayant ! Dans les asiles d’aliénés, la thérapeutique est beaucoup plus simple : on y applique quelquefois des traitements chimiques, mais rien de plus ; le reste du traitement consiste à enfermer le malade, avec ou sans le consentement de sa famille, pour une durée conforme au barème du médecin-chef. Et s’il n’a pas de famille, la séquestration peut être à perpétuité. Sous prétexte d’alcoolisme chronique, des malheureux sont