‹ L'ÉCHEC du SYSTÈME 'ADMINISTRATIF' d'INTERNEMENT des ALIÉNÉS: Etude critique de la condition juridique des étrangers et des garanties de la liberté individuelleChapitre 186 sur 349 · John Custance, loc. cit · texte numérisé non relu

John Custance, loc. cit

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tion inhumaine, qui remonte à la philosophie du xix' siècle (2) connaît, un siècle plus tard, une renaissance effrayante ; nous allons voir jusqu’où elle peut conduire le médecin (3).

I. —— 154 - MAUVAIS TRAITEMENTS PHYSIQUES : LES « MALADES-CO- BAYES >» LIMITES DE LA SCIENCE EXPÉRIMENTALE ET RES- PECT DE LA PERSONNE PHYSIQUE DU MALADE MENTAL.

Les aliénistes savent que la loi leur donne, pratiquement, droit de vie et de mort sur la personne de l’aliéné. Le médecin est donc maître absolu. Juge de l’opportunité de l’internement, il apprécie souverainement la nécessité du traitement qu’il choisit. Aucun contrôle n’est possible ; l’asile est une prison dans laquelle nul ne peut pénétrer sans l’autorisation du médecin-chef.

Tant que le traitement est simplement incarcératif, sans emploi de procédés violents, la critique est difficile. Il n’en est pas de même lorsque le médecin s’aventure à employer certaines thérapeutiques, incertaines et dangereuses.

Le problème est particulièrement grave depuis quelques années. Les progrès de la science médicale poussent les praticiens à l’expérimentation de techniques nouvelles. Les risques encourus sont énormes ! On hésiterait à faire de telles expériences sur les malades des hôpitaux ordinaires ; mais sur l’aliéné, tout scrupule peut être écarté : on sait que la loi l’a considéré elle-même comme un être inférieur et qu’elle a donné à son médecin une omnipotence absolue.

Un certain nombre de psychiatres n'hésitent plus, désormais, à faire de leurs malades des sujets d’expérience. Le système des « malades-cobayes » prend une extension extrêmement grave dans les hôpitaux psychiatriques. L'emploi de réactions artificielles est très dangereux : le choc électrique (électro-choc), le choc insulinique, le cardiazol, sont des méthodes qu’il ne faut employer qu’avec une extrême prudence. Or, en présence de résultats satisfaisants chez quelques malades, un bon nombre d’aliénistes se sont lancés dans l’utilisation extensive de procédés scientifiques. Les dangers sont

(2) Cf. supra n° 16.

(3) Dans 4 numéros successifs, un quotiiden a publié, au printemps 1952, une vaste enquête sur les mauvais traitements infligés aux aliénés à l’asile du Mans, sur la brutalité des infirmiers, les séquestrations arbitraires, l’indifférence des médecins, etc...

Poursuivis du chef de diffamation, l’auteur de l’article, et le gérant du journal à titre de complice, ont été relaxés par arrêt de la Cour d'Angers en date du 30 juillet 1953.

Toutefois, cette décision vient d’être cassée par arrêt de la Chambre Criminelle de la Cour de Cassation du 12 juin 1954 (Gaz. Pal. 10 novembre 1954). La Cour suprême retient que « les Juges d’appel ne s'expliquent pas sur le point de savoir si les prévenus, comme ils l'avaient proposé, ont ou non prouvé la vérité des allégations ». En matière de diffamation, la preuve de la vérité des faits allégués constitue, en effet, un fait justificatif.

I1 est possible que la cassation soit due simplement à une insuffisance de la motivation de l'arrêt : la Cour suprême statuant sur les principes d'application des textes et non sur les faits eux-mêmes, on ne peut en déduire que les abus ou scandales dénoncés étaient purement imaginaires. En tout cas, les Juges de fond ne semblent nullement en être arrivés à cette conclusion.

pourtant considérables ! Chez beaucoup de sujets, l’électro-choc doit être déconseillé ; l’insuline a des effets néfastes. Les médecins craignent, d’ailleurs, des échecs ; mais certains n'hésitent pas à faire, sur des aliénés, des tentatives dont l’échec éventuel serait couvert par un souci thérapeutique. Il y a, en outre, des querelles de doctrine, chacun préconisant son système : le respect de la personnalité humaine n’est guère un souci dans l’esprit des nouveaux techniciens (1).

Pourtant Je graves échecs, des accidents mortels, sont dus à l’imprudence, voire à l'ambition de certains d’entre eux. Il y a quelques mois, un Médecin-Inspecteur de la Sécurité Sociale nous déclarait qu'à Paris il avait eu connaissance, dans la même semaine, de deux décès survenus au cours d’électro-chocs chez des sujets auxquels ce traitement n’aurait jamais dû être appliqué (2).

Un aspect beaucoup plus grave encore des ambitions de la science moderne est dévoilé par la psycho-chirurgie (3).

Des techniciens prétendent qu’en pratiquant certaines opérations dans l’encéphale, on peut guérir, sur le champ, différents troubles mentaux. Leur méthode consiste généralement à sectionner certaines fibres blanches qui relient le thalamus aux lobes frontaux. D'où le nom de lobotomie donné à cette délicate opération. Elle aurait pour effet de faire disparaître notamment les symptômes mentaux à base de tension nerveuse (anxiété, agressivité). Une propagande considérable est faite, actuellement, en faveur de cette nouvelle technique. Depuis 2 ou 3 ans, les revues sont remplies de photographies et de statistiques, impressionnantes. Aux U.S.A. notamment, on pratique ces opérations sur une grande échelle et on affirme un pourcentage élevé de succès (docteur FREEMAN). Mais cette technique est extrêmement dangereuse ! Si les résutats immédiats paraissent satisfaisants, des conséquences insoupçonnées sont entrainées par l'opération. A tel point que certaines nations (Pays-Bas, Irlande, Russie) l’ont interdite sur leur territoire (4). La psycho-chirurgie amène fréquemment, chez ceux qui l’ont subie, des modifications profondes de la personnalité, du comportement. On constate chez eux une indifférence, parfois une absence totale de sentiments. Le professeur BARUK souligne le défaut d’affectivité, l’inconscience, parfois le cynisme que l’on constate chez l’opéré ; en outre, de nombreux échecs sont signalés ; loin d'améliorer l’état d’irritabilité du malade, cet état s’aggrave après l’opération. Le docteur WILK estime que les

154 - (1) Cf. Euzières, e Conscience et psychiatrie d’aujourd’hui » (Médecine de France 1950, n° XII).

(2) 11 s’agissait de sujets traités dans des cliniques privés : mais la situation est la même pour les aliénés placés dans des établissements publics. Les abus de l’électro-choc ont été vivement critiqués ainsi que son emploi systématique. (Voir, par ex., l'ouvrage de M. de Hautecloque « Le fou » (édit. Bière, Bordeaux, 1948). |

(3) En raison de l’abondance des études sur cette question d'actualité, nous ne pouvons, dans le cadre d’um ouvrage juridique, en donner une bibliographie. A titre d’indication, on trouvera une explication complète sur la psycho-chirurgie, par le docteur Raymond Houdart, < Bases Anatomo-physiologiques de la psycho-chirurgie » (cahiers Laënnec 1951, n° 1).

(4) Cf. J. Durtal, dans « Guérir », mars 1952.

risques encourus sont pire que le mal lui-même : les lobotomies provoquent un développement extrême de l'imagination créatrice, de ambition, de l’indifférence envers autrui, entratnant parfois l’irresponsabilité du sujet (5).

Contre une propagande dangereuse en faveur de la psychochirurgie (notamment de la part du docteur Ey), certains psychiatres et principalement le professeur BARUK se sont vivement élevés. Pour ce dernier, les lobotomies et topectomies rentrent davantage dans le cadre de la médecine expérimentale que dans celui de la thérapeutique. En outre, ces opérations apparaissent formellement contreindiquées dans les psychoses et névroses ; elles sont encore plus inconcevables dans la délinquance. A la suite d’une longue étude qu’il vient de consacrer à ce sujet, cet éminent psychiatre conclut catégoriquement en ces termes : « 1l nous paraît urgent de revenir à la sagesse en ce qui concerne de tels essais ; et il faut maintenant s'attacher à soigner et à apaiser les malades qui en ont été l’objet, et à prendre probablement des mesures de protection sociale nécessitées par ce nouveau danger qui risque encore d’augmenter les internements » (6). Puis dans un ouvrage tout récent, intitulé « La désorganisation de la personnalité » (Paris - Presses Universitaires de France, 1952), le même auteur estime que le conflit d'opinions sur la psycho-chirurgie « est beaucoup plus un conflit philosophique qu'un conflit scientifique » ; pour lui, le problème de la psychochirurgie est véritablement « la crise d’une civilisation ».

La psycho-chirurgie a été mise en application dans les asiles. On a déjà créé des centres régionaux pour pratiquer ces opérations (Sainte-Anne, Toulouse, Lyon, Rennes).

Pour laisser libre le champ d’action des psychiatres et les dégager de toute responsabilité, les docteurs RAYNTER et BEAUDOIN, dans leur traité sur « L'assistance psychiatrique française », recommandent au Chirurgien de se munir, avant chaque opération, d’une autorisation écrite du représentant le plus autorisé de l’aliéné (7). Reste à savoir quelle compétence possède cette personne quant à la nécessité de l’opération. La plupart des familles sont ignorantes des dangers de la médecine expérimentale et se rangent facilement à l’avis du médecin de l’établissement où l’aliéné est interné.

Il semble que la gravité de la décision est telle qu’elle ne puisse pas être prise par un seul homme, mais par une commission dans laquelle les autorités administratives et judiciaires seraient représentées.

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