ROLE DU MÉDECIN DANS UN ASILE
Le rôle qu’il y joue effectivement est facile à qualifier : c’est celui d’un directeur de prison. Le respect formel du règlement, afin de « ne pas avoir d’histoires avec les autorités » constitue à la fois toute sa méthode et toute son activité.
Critiquant vivement l’attitude de ses collègues, DuBrer écrivait : « Le médecin chef de service, suivi de son adjoint, quand il yen a un, et des internes, parcourt le service de neuf heures à midi (et encore !) ; il expédie les paperasses courantes et puis c’est fini... ; les
malades ne reverront plus le médecin jusqu’au lendemain, à moins qu'un accident ne fasse appeler l’interne de garde dans les quartiers. A quelques exceptions près, c’est ainsi que les choses se passent dans la plupart des asiles français. Pendant au moins 20 heures sur 24, les malades sont abandonnés à la surveillance et au bon plaisir des infirmiers. Tant que durera cet état de choses, l’asile ne sera pas assimilable à un hôpital mais plutôt à une garderie d’aliénés » (1).
Historien, par excellénce, de la condition de l’aliéné à travers les âges, SÉRIEUX écrivait de son côté : « dans les asiles publics, on se préoccupe davantage de séquestrer les malades que de les traiter, et nous sommes ainsi arrivés, cent après Pinel, à ce lamentable résultat de voir les aliénés, dont sans cesse on proclame la dignité de malades, rabaissés à la triste condition de détenus » (2).
Il est pourtant un autre rôle que devrait jouer le médecin, rôle en raison duquel la loi lui avait fait confiance et a cru même nécessaire de lui accorder des pouvoirs exorbitants du droit commun : un rôle médical et social.
Or ce dernier est réduit a bien peu de choses ; il n’est devenu, en pratique, que l’accessoire de la profession. Non seulement il est négligé, mais il est détourné de son véritable but : au lieu d’être rempli pour le bien des malades, il ne sert qu’à renforcer la dictature du médecin.
Tout le travail d’un aliéniste consiste à classer ses malades en catégories.
Inutile de les examiner ; on statue sur pièces. Diagnostic, thérapeutique et pronostics sont déterminés, avec une précision mathématique, sur le papier d’un dossier. Ce système, appliqué dans la majorité des asiles, a conduit la psychiatrie à la ruine et les psychopathes à l’esclavage. « On ne saurait trop insister sur le mal que font aux malades les pronostics rigides. L’expérience montre d’ailleurs que ces pronostics sont souvent en défaut », écrit le professeur BARUK (3) qui déclare, par ailleurs, « on ne saurait jamais trop insister sur le danger de se fier aux apparences pour porter des jugements » (4).
M. STANICU écrit, de son côté, dans les Annales de Médecine légale : « Il ne faut pas oublier que ce sont les classifications qui ont été faites pour l’homme et non l’homme pour elles. La typologie est nécessaire, mais à condition d’en sortir pour arriver à l'individu, la station terminus de toutes les excursions scientifiques. Pour le faire valoir, il faut le mieux connaître. Il ne faut pas que les schémas de types et de caractères cachent l’individualité » (5).
161 - (1) Dubief, « Le régime des aliénés » (Paris 1909), p. 48. (2) Cité par le doct. Jabouille, « La thérapeutique des maladies mentales et nerveuses dans les asiles d’aliénés (Paris 1910, p. 110). (3) H. Baruk, « Psychiatrie morale, expérimentale et sociale », p. 19. (4) Ibid., p. 105.
() Stanicu, « Le style criminel », (Annales de médecine légale 1949, p. 215 et s.).
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