CONSCIENCE PROFESSIONNELLE
La conséquence inévitable de cette situation devait être, en général, l’absence de conscience professionnelle. Ceci n’est pas spécial aux aliénistes. Nous retrouvons le même défaut chez la plupart des médecins ayant, avec la qualité de fonctionnaire, le bénéfice d’une autonomie complète. Un fonctionnaire, ayant une rémunération et une retraite assurées, ne remplit ses fonctions avec scrupule que dans la mesure où il est soumis à un contrôle hiérarchique. D’une façon générale, l'expérience a révélé que la notion de médecin-fonctionnaire était incompatible avec celle de conscience professionnelle (1). La plupart des médecins d’asiles accomplissent leurs fonctions d’une façon rudimentaire. La classique « visite quotidienne des malades » prescrite par les règlements de 1857 et 1938, consiste à traverser successivement chacun des pavillons de l’établissement, en s’y arrétant le moins possible. Il y a 75 ans, CHARMETTON s’indignait de ce peu de conscience (2). Rien de changé à l’heure actuelle. On peut noter, que, dans certains hôpitaux psychiatriques, le médecin-chef « soïgne » 250 malades en 20 minutes par jour ! Pour alléger encore l’abondarce de leurs occupations, les nouveaux malades sont dispensés d’un examen médical ; il est statué sur pièces à leur égard : c’est beaucoup plus vite fait et beaucoup plus sûr puisque le médecinfonctionnaire n’a pas besoin de s'engager en osant émettre une opi-
201 - (1) Charmetton (Préposé au transfèrement des aliénés du départ. de la Seine), « La vérité sur les aliénés. Leur traitement et la loi du 30 juin 1838 » (Paris 1876), p. 17.
(2) Doct. Dubief (Ancien Ministre-Vice-Président de la Chambre), « Le régime des aliénés » (Paris 1909)-, p. 136.
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202 - (1) Nous pourrions en citer de nombreux exemples depuis quelques années ; certains, judiciairement constatés.
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nion personnelle ; bien au contraire, en recopiant, parfois textuellement, le certificat d'admission, il est dégagé de toute responsabilité et a accompli les formalités légalement prescrites par la loi du 30 juin 1838. Quant à la libération des malades, le procédé le plus simple pour ne pas « avoir d’histoires » consiste à passer sous silence l’article 13 de cette loi et à déclarer non guéris ou incurables les individus que personne n’a réclamés. Le fameux « Livre de la Loi », nous savons avec quelle conscience y sont inscrites par le médecin les mentions légales ; des magistrats y ont relevé des observations concernant des malades décédés depuis plusieurs années (3).
L'art. 87 du règlement modèle des Hôpitaux Psychiatriques (refondu en 1938) précise que « Les médecins-chefs de service doivent se consacrer exclusivement à leurs fonctions. Il leur est interdit de faire de la clientèle. Toutefois, ils peuvent être appelés exceptionneilement en consultation par un confrère et être désignés comme experts par les autorités judiciaires ou l’administration ».
Or l’expérience révèle que la majorité d’entre eux font principalement de la clientèle et, subsidiairement, s’occupent de leur service. De telle sorte que leur présence à l’asile doit être nécessairement terminée à midi, la soirée étant normalement consacrée à la clientèle privée. Cette dernière est, évidemment « bien soignée », car il y a le terrible danger de la concurrence ; au contraire, la clientèle de l’établissement peut faire l’objet d’une thérapeutique sommaire, la rémunération du praticien étant régulièrement assurée.
Cette question semble avoir pris, tout récement, une certaine acuité : dans une réponse du 17 juillet 1952 (« Information psychiatrique » 1952-298), le Ministre du Travail et de la Sécurité Sociale a déclaré que son collègue, le Ministre de la Santé, avait fait effectuer une enquête à ce sujet et qu’ « il a rappelé aux médecins du corps des hôpitaux psychiatriques qu'ils ne pouvaient faire de clientèle particulière et donner, sous cette forme, des soins aux malades non hospitalisés ».
Pour excuser le peu d’attention qu’ils consacrent aux malades de leur service, ces médecins seraient donc mal fondés à invoquer, comme certains l’ont fait, l'abondance de leurs occupations à raison du nombre de malades hospitalisés, puisqu'ils ont tout le temps de se consacrer à une clientèle extérieure.