EGOÏSME ET LACHETÉ
Les médecins d’asiles agissent, généralement, par lâcheté, plus que par complicité ou intérêt. Leur diagnostic est fonction moins de l’état de santé du malade que de la puissance de ses protecteurs. Si un malheureux, considéré à tort comme aliéné, est placé dans leur service, les certificats et les annotations sont catégoriques quant à la nécessité de son maintien ; mais si un individu, serait-il complètement fou, possède de puissants protecteurs, le diagnostic est beau-
(2) Charmetton, op. cit., p. 19.
(3) Supra n° 86.
coup moins rigide et, à la moindre amélioration, la sortie est bien vite accordée.
Si l’aliéné est fils d’un cultivateur ou d’un manœuvre, l’internement « ne saurait être inférieur à telle durée » impérativement fixée par le médecin-chef. Mais s’il est le neveu de M. X... riche industriel, qui fait intervenir M. Y..., conseiller général, alors brusquement l'individu violent « dont l’internement est justifié et doit être maintenu » devient un être inoffensif « amélioré et dont la sortie peut être envisagée ».
Et ceci, même en cas de danger public ayant entrainé un internement d'office. Nous n’en citerons qu’un exemple, parce qu'il est à la fois récent et typique : le dénommé P. B.., alcoolique invétéré, est capable au cours d’un accès d'ivresse de commettre les pires violences. Il y a quelques années, il tirait des balles de fusil au ras des toits ; dans la localité où est domiciliée sa famille, il a causé pas mal de scandales ; puis il a été condamné à deux mois d'emprisonnement. Rentré chez lui après avoir purgé sa peine, une nouvelle crise de furie, provoquée par l'ivresse, oblige encore une fois la police à intervenir ; il est interné par arrêté préfectoral avec certificat médical à l’appui. L’individu figure désormais au « Livre de la Loi » avec cette mention du médecin-chef : « éthylisme chronique avec violences ; à maintenir ». Mais il réussit à s’évader de l’asile. Par téléphone, l’alerte est donnée : toutes les brigades de gendarmerie sont à ses trousses. Il est capturé. On envoie pour le ramener une ambulance avec deux infirmiers de l’asile ; mais il leur échappe. Toutefois son repaire n’est pas très sûr et, pour mettre un terme à cette situation désagréable, sa famille a l’idée de faire intervenir M. D... Conseiller Général, et M. Z.., avocat. Aussitôt, le médecin-chef change d’avis : le fou n’est plus dangereux ! Les gendarmes n’auront plus besoin de le rechercher comme un brigand : sa sortie est signée... Il y a quelques années, les hebdomadaires humoristiques parlaient beaucoup « d’histoires de fous » ; nous constatons en effet que certains cas ne manquent pas d’imprévu. Précisons que des exemples de ce genre ne sont pas exceptionnels ; personnellement, nous en connaissons déjà un certain nombre.
L’INTERNEMENT DANS LES ASILES PUBLICS, APANAGE DES CLASSES SOCIALES DÉFAVORISÉES
204 - Il en résulte, malheureusement, que l’internement devient une sanction prononcée non à raison de l’état pathologique ni même de l’état dangereux des individus, mais uniquement en fonction de la situation sociale et politique de ces derniers.
L'examen d’un grand nombre de cas nous amène à cette triste constatation : l’internement dans les établissements publics d’aliénés est l’apanage des classes sociales défavorisées.
Sont enfermés et maintenus sine die dans les asiles, les individus qui, sur les plans social et politique, n’ont à leur disposition aucun moyen de défense. C’est ici qu’on comprend le sens de cette maxime
de SCHOPENHAUER : « Le droit n’est que la mesure de la puissance de chacun ». C’est dans les asiles qu’on trouve l’application intégrale de la philosophie allemande du x1x° siècle (1). Et nous savons combien les médecins en sont les grands responsables.
La bravoure des psychiatres consiste à retenir sans pitié les individus qui n’ont aucun protecteur ; mais lorsqu'une intervention puissante est à redouter, la durée de l’internement et la rigidité du diagnostic sont beaucoup plus modérés. On conduit dans les asiles de nombreux éthyliques en état de crise (par exemple accès de delirium tremens). S'il s’agit de manœuvres agricoles, de petits artisans, la durée de l’internement consécutif à un accès éthylique est souvent de six mois ou d’un an, le double en cas de récidive. Mais s’il s’agit d’un ouvrier d’une grosse usine, d’un employé d’une firme importante ou d’une entreprise nationalisée, à la première amélioration la sortie est accordée. Les médecins ont trop peur des syndicats et de la force politique des syndiqués. Que ceux qui doutent de nos affirmations veuillent bien se donner la peine de consulter les registres des préfectures : ils y constateront que les séjours des ouvriers des villes, et employés sont généralement très brefs à l’asile ; mais que, par contre, les internements maintenus pendant des mois et des années frappent principalement des classes sociales bien définies : ouvriers agricoles, petits exploitants, artisans des campagnes, constituent la population stable des hôpitaux psychiatriques. Nous renonçons à croire que ces catégories soient, plus que d’autres, sujettes aux maladies mentales. Nous avons vécu dans de grandes villes et nous y avons rencontré tant en liberté qu’à la barre des tribunaux correctionnels, un nombre considérable d’alcooliques dangereux et de fous notoires, compromettant sans cesse « l’ordre public et la sûreté des personnes » au sens de l’article 18 de la loi du 30 juin 1838. Nous savons que certains d’entre eux ont été momentanément — voire plusieurs fois — internés ; mais que ces internements n’ont pas été maintenus. Nous avons vécu également dans les campagnes ; les gens n’y sont pas plus fous que dans les villes ; la proportion d'individus dangereux pour la sécurité publique n’y semble guère plus élevée que dans les agglomérations urbaines ; il n’en est pas moins vrai que la population des asiles départementaux est essentiellement agricole.