LA CONQUÊTE DE LA DICTATURE
Cet impérialisme, que nous pourrions appeler sans exagération un véritable « fascisme médical » lutte pour instaurer au profit des psychiatres une dictature absolue. A l’extérieur, il attaque tout défenseur des aliénés ; à l’intérieur de l'asile, il cherche à exterminer tout concurrent : le médecin n’admet aucun contrôle, ni dans l’ordre médical, ni dans l’ordre administratif, ni dans l’ordre judiciaire.
Dans l’ordre médical, il y avait, à côté du médecin-chef, un personnage dangereux : le médecin adjoint. Cette institution paraissait pourtant bien logique : les psychiatres d’établissements publics excusent le peu de conscience dont ils font preuve dans l’exercice de leur profession par le motif pris du nombre considérable de malades qu’ils ont à examiner et à traiter. Même en ce qui concerne les soins de médecine générale, ils n’ont à leur disposition que de jeunes internes, peu expérimentés et préoccupés davantage de la préparation de leurs examens que de la guérison des malades de leur service. Le médecin adjoint semblait très indiqué pour remplir cette mission, très indiqué également pour examiner l’attitude des psychopathes et communiquer au médecin chef le résultat de ses investigations. En admettant que, seul, le médecin-chef ait qualité pour décider de la libération ou du maintien de chaque sujet, l’adjoint pouvait lui apporter une précieuse collaboration. Malheureusement, il y avait un danger : l’adjoint aurait été parfaitement au courant de tous les agissements de son chef. « Tout semblant d'autonomie accordée au médecin-adjoint — écrivait le docteur JABOUILLE — a paru un empiètement dangereux, une atteinte directe portée au prestige dictatorial. Que serait devenu ce dernier si l’adjoint se fût avisé de diagnostiquer, de soigner et qui sait — de guérir quelques malades ? » (1). Ce sont les médecins-chefs des asiles qui, dans une violente campagne, ont réclamé la suppression de l’adjuvat. Cet adjoint n’était, prétendent-ils, qu’un obstacle, « un rouage qui se meut dans le vide, quand il n’empêche le jeu normal du mécanisme » (2), « plus dangereux qu’efficace, qui procure plus d’ennuis qu’il ne rend de services... » (3).
La suppression de l’adjuvat (décret, 3 janvier 1922) fut une « victoire » sur l’administration.
— Dans l’ordre administratif, les psychiatres luttent pour la suppression des directeurs. Il semblait logique qu’un directeur administratif se préoccupat de toutes les questions et formalités administratives, le médecin ne conservant qu’un rôle strictement médical.
(8) Id. p. 199.
208 - (1) Dr Jabouille, « La thérapeutique des maladies mentales et nerveuses dans les asiles publics d’aliénés (Paris 1910, J. Rousset, édit.), p. 91. (2) Doct. Demay, « La suppression de l’adjuvat et le statut des médecins des Asiles » (In « Raynier et Beaudoin »), ouvrage précité t. I, Préface X'XXIX°.
(3) Id., p. XL.
C’est ce qu'avait compris l’ordonnance du 18 décembre 1839 (art. 1e) rendue en application de la loi.
Mais la présence de ce personhage parut dangereuse aux médecins, qui entreprirent une campagne afin d’en obtenir la disparition. Cet état d’esprit a été inculqué aux jeunes internes qui le laissent apparaître dans leurs thèses (4).
L'existence d’un directeur a été limitée aux établissements de plus de 1.000 lits (art. 14, décret 25 décembre 1938) : deuxième victoire des aliénistes sur l’administration ; mais le triomphe n’est pas complet et ils réclament, aujourd’hui, la suppression totale du directeur dans tous les établissements.
— Dans l’ordre judiciaire, la suprématie et l’autonomie médicale veulent également s'imposer. Depuis des dizaines d’années, les revues, les thèses de psychiatrie proclament l’incompétence des magistrats en matière d’aliénés (5) ou tournent en dérision le rôle que leur confie la loi (6). Les jugements qui déclarent un internement injustifié, disent les docteurs ABÉLY et LAUZIER, « ne reposent pas sur une culpabilité ou une négligence réelle, mais sur l'interprétation incompétente des juges » (7). Tout projet de réforme augmentant les pouvoirs de l’autorité judiciaire fait pousser des cris d’indignation aux aliénistes : à propos du projet STRAUSS, COLLART écrivait : « une pareille compétence attribuée au tribunal ne saurait présenter que de graves dangers sans compensation d’aucun avantage réel. Cette mission confiée aux juges ne pourrait aboutir qu’à une œuvre ou vaine ou marquée au coin de la déraison ; les effets en seraient nuisibles aussi bien à l’aliéné qu’à la société, à supposer qu’elle fut réalisable... » (8).