DANGER DE L'OMNIPOTENCE MÉDICALE
Discutant le rôle du psychiatre dans une matière aussi délicate, le doyen EUZIÈRE conclut : « Dans tous les domaines, une conscience scrupuleuse est encore la meilleure garantie contre les abus » (1).
Certes, pour remédier aux lacunes de la législation, une conscience scrupuleuse peut permettre de régler équitablement le sort des aliénés. Toutefois, cette seule méthode est insuffisante ; le praticien le plus consciencieux n’est pas infaillible. Il peut, malgré bien des scrupules, commettre des œuvres regrettables. En une matière aussi délicate, les erreurs d’apréciation ne sont pas rares (2).
D'autre part, il faut redouter particulièrement le danger que crée la déformation professionnelle : un grand nombre de psychiatres ont une tendance innée à considérer tout sujet qu’on leur présente comme atteint de troubles psychiques (3). Ce n’est pas sans raison que les juristes manifestent à l’égard des praticiens une certaine méfiance. TROPLONG écrivait déjà : « La médecine légale affiche, depuis quelque temps, la prétention d'imposer ses oracles à la jurisprudence. Il faut avouer que ce que j'ai vu et entendu de certains médecins, dans ma carrière judiciaire, dépasse toute croyance ; il n’y a pas d'homme que l’on ne pourrait déclarer monomane en les écoutant.
Si Pascal n’était pas mort, il devrait prendre garde à lui, car je connais maint docteur qui le tient pour un halluciné. Enfin, faut-il le dire, combien n’ai-je pas vu de consultations qui rappellent trait pour trait les scènes de notre divin Molière ! Un mouvement nerveux dans le visage, un tic familier, une manière de parler, un geste, un mot, les choses les plus simples et les plus naturelles étaient tournées en diagnostic et en pronostic, comme sputation fréquente de M. de Pourceaugnac. Et l’on voudrait que nous autres, juges, qui tenons dans nos mains la liberté et la capacité civile des personnes, nous fissions dépendre de si frivoles symptômes ces grandes questions où sont engagés l’honneur des familles, la succession des biens et les droits les plus chers à l’homme (4).
210 - (1) Kuzière (doyen hon. Faculté Médecine, Montpellier), « Conscience et
psychiatrie d'aujourd'hui » (Médecine de France 1950, n° XII).
(2) Cf. exemple cité par le docteur Leconte in « Annales de médecine légale » 1946, p. 151.
(3) Voir diff. auteurs, notamment Faidides (thèse précitée), p. 61 ; Saleilles à la Sté d'Etudes législatives (Larnaude, op. cit., p. 73).
(4) lroplong, « Des donations et testaments », t. II, p. 35 (cité par Dayras, op. cit., p. 273).
Les psychiatres eux-mêmes reconnaissent cette déformation. THuLIÉ écrivait : « Il faut tenir compte de cette tendance fâcheuse de l’aliéniste à voir des affections mentales là où il n’y en a souvent que l’ombre, et là même où cette ombre n’existe pas ; l’habitude de diagnostiquer des maladies graves, incurables, mortelles même, d’après des signes très peu sensibles, lui fait regarder quelquefois comme symptômes des mouvements passionnels, des défauts inhérents au caractère. Combien de gens dans le monde, par leurs allures, leur originalité, leurs habitudes, courraient les plus grands dangers s’ils se trouvaient en présence de certains aliénistes qui élèvent toutes les bizarreries, tous les caprices, toutes les faiblesses, à la hauteur de signes pathologiques » (5).
Ajoutons que la tendance moderne des psychiatres est non seulement de considérer comme aliéné tout sujet qu’on leur présente, mais encore de considérer tout aliéné comme un danger public (6).
Une seule conclusion doit en être tirée : il y a nécessité à instituer, au-dessus des médecins, une autorité supérieure qui puisse trancher.