LA DESTINÉE DU MOT " LAÏQUE
l/idce laïque en 1882 el l'idée luïque eu 1!)0.';. — Le Congrès de Tours. — La preuiière victiuie de révolution de l'idée la'i'que : Dieu. — L'iiervéisuie au (longrès de Tours. — La seconde v'irliuie de l'évolution de l'idée ia'ique : la patrie.
Un l'oit joli livre d'Arsène Darmesteter s'intitule : L(f rie (les nn)ls. On y voit des mots qui naissent, d'autres qui croissent, d'autres qni vieillissent; ils font ligure de personnes; symboles vivants de certaines nuances d'idées, ils se colorent ou se ternissent, prennent de rt'cl.it ou pâlissent de désuétude, suivant ([ue les idées mêmes qu'ils habillent sont en passe de i'es|)lendir ou de s'éteindre. On y voit des métaphores, coquettes jadis, qui sont comme fripées : l'image sur laquelle elles reposent a cessé de parlera notre esprit; elles sont des anacbronismes, et ne font plus que desservir l'idée dont elles voudraient être la parure. Chaque siècle nouveau s'annonce par une chute de mots comme chaque automne par une chute de feuilles : l'Académie s'abstient de recMieillir ces
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Irc'passrs ; et, d'entre ray<''s du dictionnaire, c'est, polir eux, nioiirii' mit' seconde fois.
l'ji jxdilitiut' siirtoiil, il en est des mots comme (les liomnies; lenr vie est courte, et l'on en fait une extraordinaire consommation. Les mots (jui veillent ilurer, comme les lioiiiiiies (jui veillent durer, doivent ôtre d'une complaisance infinie : ils doivent, avec quelque chose de lâche, accepter dans lenr déliiiition juemière une foule d'interpolations gênantes, de gloses surchargeantes, qui encomhrent la signification primitive et qui, parfois, la dénaturent. 11 fut un temps où u être n*j)ublicain » voulait dire : aimer la Hépuhlicjue ; puis cela signifia, par surcroît : aimer les lois intangibles, la militaire et la scolaire; et nous pouvons nous attendre, aux élections prochaines, à voir dénier aux adv(Msaires de la s(''paiation de ri^lglise el (le rillal. I;i (|nalilicalion de républicains. A mesure (|ue le sens (11111 leriiii' [»olili(jue se conipli(jue, s'enrichit, et se montre jjIus exigeant, le nombre des ciloyens (|ui peuveni saluer dans ce mot, sans réserves, une eli(|iielle jiour leui> |)ropres opinions, va nécessairenn'ut (liniiniianl : la j)oi-tée du mot se rétrécit ri mesure ([ue sa contenance grossit. De même que cerlaius hommes deviennent sectaires pour garder hur ni.indat, ceilains nuds di-vieniirnl sccliiire^ poiii- g.iiiler leur di'oil il la vie; mais, pour les mois comme pour les hommes, t'csl l;i. [(.iifois, un calcul décevant,
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ainsi (pic nous lo prouvera, tout de suite, l'histoire tlu mol laï(fi(i' et de la récente et j)érilleusfi aventure dans laquelle il est sinj^ulièrenient compromis.
La vie de ce mot se résume en une sorte de palinodie : il force d'accumuler sous cette rubriijue des idées nouvelles, qui s'y blottissent comme des intruses, on iinit par étoutFer d'autres idées, plus anciennes, auxquelles elle servait de pavillon; et le bréviaire actuel du vrai « laïque » — je peux bien user de cette image, puisqu'il est en train de devenir une sorte de prêtre, voire même de pontife — est sinsfulièrement difl'éienl du laïcisme d'il y a vinj^t-cinq ans.
Professer V « idée laïque » à cette date, cela voulait dire : s'élever au-dessus des morales confessionnelles, pour s'essayer à trouver, dans nn déisme vague, certaines notions acceptables pour tous les citoyens; et se donner ensuite la joie maligne de défendre Dieu contre les sacerdoces, de l'exailei- par-dessus les lilglises, de ré'pudier comme un mensonge réactionnaire l'opinion d'après laquelle l'école sans prêtre était l'école sans Dieu. Et c(da voulait dire aussi : défendre jalousenuMit l'esprit de civisme français contre toutes les iiilluences qui n'étaient pas slriclen)ent nationales et sptH'ialement, disait-on, contre les k ingérences ultra montai nés... » Ressuscitez le Vicaire savoyard; puis naturalisez-le français en lui donnant cjetle
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sorlc (le pliilosophio. à (Icnii-nalion.ilislc. à demianliclérit'iil(>, dans laciucllc se funnulail le patriotisnK' dr l*uul Hcil ri do sos disciplos, vous aiiroz le laï(|iH' d il y a un (|iiail de ^iTMlc drislo cl patriote.
La jeune ^'éiiératioii laïque, en ;«ej)leiiihi'e l'.'<,»5, sesi n'unie à Tours, en un Congrès; elle a passé la icN lie de ses forces et de ses idées. La DrjK'chr de Tours, organe du parti radical, souligna dès le premier jour limporlance du infelinf/, et promit le concouis des <( républicains solides au poste »; un sénatt'ui' radical ouvi'il eu [M-rxinuc l'assemblée. Ainsi présidées, les Jeunesses laïques crurent avoir une sorte d'investiture pour émettre des décisions qui allaient devenir des excommunications, et pour meubler à leur gré ce mol laïque, dont elles t'taient inslitnées les lu'rilièi'es ; et ce lui un curieux spectacle de les voir taire (euvre d'anarchie, avec raiilorisation souriante des dépositaires de la Iradiiidii.
Si le Vicaire savoyai'd a\ait. au (iongrès de Tours, demandé la pai'ole. on l'aurail mis à la |)orte, au iiniu même de lidi'e laiijue. " La puissance de la pensée, iléclara M. Ilavet, a ébranlé d'abord le papisme ; après lui. b* cbrislianisnie en ^M-néiid : après le cbiistianisme. le déisme simple. Notre temps a devant lui la \ ision pairailement ueltt' du /.tMO ndigieux. >■ Les J»'unesses
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laïques, fondées pour '< faire face au tlaugei- (|ue fail jx'ser sur un Klal ealliolique rexislencf d un pape >', furent invilées par M. Ilavel à " «'largii' leur activilt' de lelle soi'lr que les liisloriens eussent à se souvenir d'(dles quand, sous le règne enfin venu de la raison pure, ils raconlei-aienl par quelle st'rie d"ell"orls la Franec el la lerrr furent libérées de la rtdigion >.
Ainsi, l'idée « laïque », dans la phase où elle est délinilivenienl entrée, exclut Dieu. On était laïque au temps des premières lois scolaires en extrayant des divers Credo religieux ce qu'ils avaient entre eux de commun ; on n'est laïque, aujourd'hui, qu'à la condition de pulvériser ce résidu suprême et de le faire balayer sans merci, par le sou file de la « raison ».
La première victime de cette évolution de l'idée laïque, c'est Dieu.
-Mais le Congrès de Tours a fait une seconde victime : la patrie.
Depuis longtemps on savait, — leurs Annales en témoignaient, — que l'attitude de nos Jeunesses laïques à l'endroit de l'idée de patrie était singulièrement indécise et vacillante. Un certain nombre d'esprits, parmi elles, rêvaient, à la suite de M. Alfred Naquet, d'une France qui désarmât « sans demander réciprocité à qui que ce fût ». et protestaient avec lui contre la « servitude intel-
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Icchicllc » protluile par rcnseigiicmenl du patriolisnif '. D'anlrcs. avec M. Srltaslicn-Cliarlos Leçon le. pic-sidcnld'iin do nos tril»iinaiix.f'xprM|iiai('nl en sultsiancc ([lie poiii' (ihlciiir, en cas de pt'i'il cxlcricui-, le concours de tous ses enfants, la pairie doil s"en rendre di^ne, et que le prolétaire, à (|ui la pali'ic impose le j)orl du fusil, a le di'oit d t'xi^iT ([lie celle pallie fasse quelque chose pour lui '. Daiilics eulin, comme M. Léon Vannoz, directeur des Aii/ta/vs^ all'ectaienl d'accorder à lidr-e nationale (jutdques hommages ', de crainte, peiit-(Mi"e. que la « rt-acliou » n'eût bientôt le moniqiide du patriotisme, et (pie. de ce monopole, elle ne recueillît un hénélice.
A Tours, sous les veux évideunnent impartiaux de M. l-'mneniont, le socialiste belge (jui présidai! la M'ance. uni' mêlée s'est produite entre jeunes lai(|ues de l'iance; rid(''e de pairie a été vaincue.
I. \(iir Ainntirs dr hi jctiiicssc lu'ù/iir, iiini 1901, p. !)60-36'2, lniticli' (le M. N;i(|ii('t intitulé : les Insliliilfiirs ri l'iili'r de patrie. M. NîKinct. dans cet article, iléveluppc de nouveau la thèse plus liinf.'mni<'nl soiitciuii- dans son livre : rilinniinilv et la patrie if. (loyaii, l'Idée de patrie et l'/minanitarisme. p. j;iii-xv\ et il dcMiaufle aux instituteurs d' « al)andunner résolument le vieil (•nsei;.'ncuient natiuualislc », d' « iMi|ilanttT dans les jeunes intelli<icnces. suivant le lanf;aj;e niétaph.vsi(iue des Braluues, la ^'rande Yoylia planrtaire », et de «les ai^'uiller vers l'avenir de I)iix radieuse, non vers les tueries patriotiques^). — Cf. Annales de la jeunesse lai<iue, novembre VMi, p. 168-175, l'article du iMi'nic .M. Na«piet sur l'évolution des pairies.
'J. Annules de la jeunesse laïque, juillet 100;i, ;>. 46-50, et août l'ju.;, p. 61-~0 (Voir, dans ce dernier numéro, l'article du Teiii/is en réponse à M. Séliastien-(;harles Leconte)