LA GRÈVE DES ŒUVRES POST-SCOLAIRES
A. — Appel de LËmancipation de l'Instituteur
ET COMMENTAIRE DE CET APPEL (La Démocratie universitaire, 2o novembre 1904, p. 212-213)
A l'heure où le sérum anticancéreux fait tant parler de lui dans la presse, je désirerais attirer ralteolion de mes camarades de l'Enseignement sur un cancer spécial dont nous sommes redevables à la Ligue de l'Enseignement et qui, si l'on n'y prend garde, ne tardera pas à ronger complètement l'école et le maître d'école. Je veux parler des œuvres postscolaires, qu'il ne faut d'ailleurs pas confondre avec l'enseignement post-scolaire. Ce dernier, qui devrait être organisé oflicieilemenl dans une démocratie vraiment digne de ce nom, n'existe qu'à l'état d'embryon formé d'éléments divers, disparates, sans lien entre eux, souvent même jaloux les uns des autres.
Les œuvres post-scolaires .sociétt'-s d'anciens élèves, patronages, conférences, sections anti-alcooliques, etc.), malgré leurs résultats presque nuls, quelquefois môme malfaisants, ont rapidement pris leur essor; à l'heure actuelle cependant, le personnel enseignant commence à s'apercevoir du rôle de dupe qu'il joue depuis de trop longuesannées et essaye de se débairasser de cette écrasante et dangereuse sujétion. Ayant depuis longtemps déjà, partout où je l'ai pu, combattu ces œuvres néfastes pour nous, j'ai reçu haut et puissant conseil de me taire. Je me tais. Je n'attaque plus les œuvres post-scolaires, je me borne à combattre les œuvres parasi-
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laines de IT-cole. C'est pourquoi j'ai pn-senlt^. à rassemblée générale de VEmancipatiun de rinstUuteur, tenue le jeudi 10 novembre, les vœux suivants qui ont été adoplt''S à l'unanimité.
'.< ConsidéranI, d'une pari :
Que les l'onclions de l'Insliluleur consistent à donner six heures d'enseignement pendant cinq jours p;ir semaine ;
Que ce temps de service suflisant à l'activité des maîtres ne saurait ôlrc augmenté sans danger pour leur santé;
Que les œuvres cxlra-scolaires (sociétés d'anciens élèves, conférences, etc.), facultatives en principe, ont une tendance de plus en plus marquée à devenir obligatoires en fait;
Que ces œuvres, par le surcroît de fatigue qu'elles procurent, nuisent au bon fonctionnement de l'enseignement proprement dit et méritent ainsi le titre << d'œuvres parasitaires de l'école >»;
Considérant d'autre part:
Que le travail du personnel enseignant augmente de plus en plus sans que les émoluments suivent, comme il serait équitat)le, la même progression;
Que les instituteurs demandent la suppression du service illégal, mais cependant obligatoire, appelé « service des cantines », parce qu'il est fatigant, non garanti, ni rémunéré;
Qu'il est illogique de vouloir abandonner un service présentant une ulililé indiscutable pour la populalion ouvrière, lorsqu'on se charge, dans les mêmes conditions de latigiie, responsabilité et gratuité, d'œuvres po«l-scolaires d'une ulililé et d'un intérêt bi'aiKOU|) moindres;
Que cett(! manière d'agir ne peut qu'entraver la prise en considération de nos justes revendications conci-rnant le surmenage el l'insuffisance des traitements;
Les membres de l'Emancipation, sans vouloir discuter actuellement le priiicip<' des u'uvres post-scolaires,
Kmetlenl le vœu :
Que tous les Instituteurs el Institutrices cessent de prêter leur concours aux diverses œuvres post-scolaires;
Que l'atlministralion, dans l'intérêt même de la santé des maîtres et, par suite, du bon fonclionncnienl des écoles, s'interdise de faire appel à leur collaboration;
Et désireux de mettre d'accord leur conduite et leurs \œux,
S'eufjfagenl à. refuser toute participation aux œuvres parasitaires de l'b'colc.
A l'aide ! camarades ! Et comme en Vendée, dans les llaiites-Alpes, les Boucties-du-Rliône et autres départements, proclamez avec nous tau grève des Œuvres Post-scolaires ».
Lucien Boutet, instituteur-adjoint à Paris.
B. — Article contre les oeuvres parasitaires {Jm Ih-mocratie universitaire, 10 avril 1905, p. 41-43)
L'article publié ici même le 25 novembre dernier sous le titre Ln grève des iviivres post-scolaires a l'ait un certain bruit dans la presse pédagogique. Divers journaux ont combattu ma proposition et j'en suis heureux ; cela prouve que la question vaut la peine d'être disculée, et les arguments produits de part et d'autre ne l'ont qu'augmenter la propagande de l'idée qui m'est chère. J'ai répondu dans quelques-uns de ces périodiques qui ont bien voulu insérer mes premières réponses. Je citerai entre autres le Journal des instituteurs et le Bulletin des institutciirs. Dans ce dernier, notre ancien collègue Carnaud, député des Bouches-du-Rhône, Taisait suivre (non article d'un nota dans lequel il disait : *> Attirer les adultes et les hommes dans les écoles pour les instruire, fera plus pour améliorer la situation matérielle des instituteurs que n'importe quel autre moyen.» Et il ajoutait : « Nous attendrons longtemps que M. fioutet essaie de réfuter ce point essenliel.» Par suite de circonstances indépendantes de ma volonté j'ai dû attendre jusqu'à aujourd'hui la publication de la réponse demandée, et c'est à la Démocratie universitaire que je viens demander l'hospitalité pour ma réfutation. J'espère prouver en elfet que notre considération et notre situation peuvent être améliorées sans cela. Je pren-
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(irai pour exemple nos collègues de renseignement secondaire. Chacun sait que les professeurs de lycée, à Paris comme en province, Jouissenl d'une considération et d'un respect bien supérieurs aux nôtres, de la part de la pO|)iilalioii; leurs émoluments aussi sont supérieurs aux noires; liiirs fonctions se bornent à renseignement proprement dit dégagé de surveillances stipplémenlaires qui nous incombent sinon l(-galeinenl liu moins en l'ail; ils ont plus de slabililé dans leurs postes, plus de garantie dans les cas disciplinaires, ils sont enfin traités d'une façon plus correcte, plus respectueuse par les autorités municipales, préfectorales ou académiques. Qu'onl-ils fait pour cela".' Sont-ils donc allés avant nous et plus que nous vers le peuple, pour concourir à son instruction o.[ à son éducation? Ont-ils fondé et soutenu des palionagcs, des associations d'anciens élèves, ontils fait dos conférences popiilaiivs, organisé des promenades hebdomadaires ou dirigé des représenlalions théàliales ?N"(Hi, car ils restent plus que nous renfermés dans leurs allribul ions professionnelles, bien moins lourdes cependant que les noires. Le devoir pour eux ne serait-il pas comme pour nous de -e mulliplicrpour l'éducation populaire? Si, n'est-ce pas; mais ils montrent peu d'empresseuient à nous imiter. Personne ne le leur reproche et pourtant leur position est meilleure que la nôtre sans être plus nécessaire à la collectivité. Pour(|uoi donc celle différence toute à leur avantage? Parce qu'ils sont les éducateurs des rejetons de la boui'geoisie dirigeante et non ceux des fils du proltHariat. ils jouissent de la considi'ration qui s'attache encore à la fortune de leurs élèves, ils ne la doivent point à leur dévouement posl-scolairc. On ne veut pas qu'ils soient des parias an milieu de leurs disciples, et on les paie en conséquence. Ils sont, permettez la comparaison, les bourgeois de l'enseignement dont nous sommes les serfs, .le ne réci-imine pas contre cet état de choses, je le (MMislale simplement.
I*assons à un autre point, il ne mOt |»as possible de prouver que radmini^lr;ilinu nous impose les œuvres post-scolaires, c'est ceilaiii. lOlle ne le peut pas puisque ces œuvres sont extra-réglementaires; mais elle en tient compte poui' I avaiieeiiieiil, ce i|im e'^l une f.icdii détournée cr,d)ligalion, et j('
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maintiens que c'est uni', injustice. L'insliluleur doit être jugé [)()ur sa classe seule et non [)0U( autre chose, au point de vue adininisiralil du moins, (ir les circulaires de .\I. Catriot (Seine 1896), Mayot (Hautfs-.\lpes 1904], et d'autres encore, prouvent de l'açou indiscutable qu'il n'en est pas ainsi. Parce que j'ai émis cette opinion, — les instituteurs qui s'occupent des œuvres post scolaires et avancent ainsi au détriment de leurs collègues sont de mauvais solidaristes, — il n'est pas permis de dénaturer ma pensée au puint do dire que. je pourrais ajouter : les meilleurs solidaristes sont ceux qui travaillent le moins eu classe et en proiilent pourpréparer leurs intrigues, alin d'avancer quand même J'ai toujours dit an contraire que rinslitnlcur devait se ménager eu dehors de l'école pour pouvoir consacrer usa classe toutes ses forces, toute son activité, toute son énergie, Un des considérants qui accompagnaient les vœux présentés et volés à « rEmancipalion de l'instituteur », vreux qui sont le point de départ de ce débat, s'appuyait justement sur le tori occasionné à l'enseignement pro[)remenl dit par le surcroit de latigneque les œuvres parasitaires nous procurent. .J'ajouterai sans crainte d'être démenti que si des collègues obtiennent un avancement plus rapide par leur travail en classe, je n'en suis point jaloux et suis le premier à les en féliciter; mais je croirais pour fuoi manquer à mon devoir en me ménageant dans ma classe pour me prodiguer en dehors.
.Ma thèse et ma campagne n'ont pas pour but de condamner les initiatives qui dépassent le seuil de la classe élémentaire. Elles ont pour but de rappeler à nos collègues que leurs forces ne sont pas illimitées, que le surmenage et la tuberculose nous atteignent plus que tous 1 -s anti-es fonctionnaiies de l'enseignement, qu'ils ont le devoir de songer aux leurs et à eux-mêmes au moins autant qu'aux autres, qu'ils n'ont pas le droit de se dépenser entièrement pour la collectivité et au détriment de leurs familles; elles ont pour but aussi et surtout de les engager à ne pas jouer plus longleinps le rôle de dupes qu'ils ont accepté si bénévolement. Que l'on nous traite d'égo'istes, moi et les camaïadcs qui m"ai)prouvcnt et suivent mon mauvais exemple, nous ne protesterons pas. car nous usons simplementde récipr-ocité envers ceux qui nous leurrent
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dcpiii? laiit (i'anru^o?. JiiS([u"ici nous n'avions jamais marcliamii' noire concours, nous avions ilonné notre lornps sans cotiiplor ; aussi lorsque nous avons présenté le projet de Iraili'tneiit des Amicales, nous étions en droit d'espérer plus de bienveillance et d'équité de la part d^ ceux qui, nous Comblant de louanges, avaient si souvent fait appel à notre initiative et à notre dévouement. C'est parce que nous voyons reculei- dans un avenir de plus en plus lointain, de plus en plus incertain, l'adoption de nos modestes reven- (licnlions beaucoup trop diminuées par le projet Simyan, c'i'sl parce que nous avons de jour en jour lasensatioti plus intense que l'on nous berne et que nous n"oblieM()rons rien, que le zèle chez nous tail plac(! au mécontentement, je dirai même à la résistance. Nous avons fait beaucoup pour les anins, nous attendrons tnaintenanl que l'on lasse un peu pour nous; lali^'iiés d'ôlre les éternels quémandeurs parce (liic nous sommes les éieinels dupes, nous ne demanderons l'ien, mais nous m- donnerons rien non plus en d'hors dt; notre siM'^ice létral nous discuterons dans nos syndicats les olVri-s i|Mi nous seionl laites, mai-* nous secouerons auparavant le JMiiir ccr .i».!!!! di'S œuvre< [iira-ilaires de l'école.
l.nrit'M IViI'TKT, InstiliiU'ur dit adjoint ."i Paris.
VH