LA CRISE DU PATRIOTISME A L'ÉCOLE
.4. — f.i: CRI d'alarme de M. Charles Duphy
(Revue politique el parlemeiilaire, 10 novembre Ht03, p. 219-220.)
Giiorre donc aux tableaux d'histoire, produits d'un art antisocial et d'une conct'ption barljare! Quand on conduira if's enfants dans un Musée, on les enipAcliera de s'arriHer devant un «épisode héroïque ou un vivant combat. La «Galerie des batailles », que les souverains italiiMis admiraient hier à Versailles, leur est interdite. Nous mettrons des t'-crans aux toiles comme le vieomte Sostliènedela Hochelbiirauld niellait des feuilles -le vifîiie aux statues, et nous passerons au noiiles « Dernières cai'touche.^ » ! A ce compte, il faudrait donc dissimuler à l'enfant ce qui pourtant doit émouvoir et faire réfléchir l'homme; il faudrait, au nom d'une sensibilité qui craint pour ses nerfs, empf'cher d'arriver jusqu'à lui les péniissemenls de l'Arménie, l'exaspération de la .Macédoine, la délens.- glorieuse du peii[)le Roer? Qui ne voit ([u'on enveloppe ainsi dans la même ré|)robalion le droit et la force, le bourreau et la victime, et qu'on soustrait à la fois le crime au jugement indigné de la conscience, le dévouement et le sacrifice aux applaudissements du patriotisme et du cœur? N'oublions pas, ne craignoiLs pas de montrer à nos enfants ceux qui ont lultépour la France, eu des batailles immorlellcs. Ne leur cachons pas « ceux qui pieusement sont morts pour la l'allie », dans le fracas des armes, face à l'ennemi.
Nos congressistes ne se sont pas assi,'z souvenus qu'ils ont à enseigner la Pairie, dans l'ensemble de sa vie indivisible,
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avec ses joies el ses deuils, ses revers el ses gloires, ses regrets el ses espérances. Au lieu de céder à un penchant sentimental, car je me refuse à leur supposer d'autres mobiles, il leur aftpartient de voir l'humanité telle qu'elle est. L'histoire n'est pas une idylle. Trop souvent elle fait et elle laisse ouvertes des blessures qu'on ne cicatrise pas en fermant les oreilles ou en détournant les yeux. En mémoire du passé el d'illusions dont nous portons encore la peine, parlons un peu moins de la fraternité entre les peuples et pratiquons-la un peu plus entre nous, fils et citoyens de la même Patrie.
L'instituteur a vraiment autreehoseàfaire quede se mettre à la remorque des internationalistes.
B. — Le cri d'alarmk dk M™*" Paci, Rert {Annules de la jeunesse laïque, juin i'JU4, p. 18 et suiv.)
Il y a deux ans environ, un éditeur qui a rendu des services signalés à la cause de i'enseignecnent laïque m'a lait part de son désir d'augmenter, par une vie de Paul lîert, une collection qu'il publiait sous ce tilre : Les Graiuls Français. Cette collection, destinée aux distributions de prix, comprenait déjà (jauibelta et Burdeau.
Il me demandait l'autorisation de faire faire ce livre et me priait de donner à celui qui l'écrirait tous les renseignements nécessaires sur la jeunesse et la famille du bon citoyen que lut Paul Bert.
J'ai toujours tenu la reconnaissance envers les défenseurs de nobles causes comme une des grandes vertus civiques, et con.-iidéré qu'un pays s'honore en rendant hommage à ceux qui l'ont honoré. Et je trouvais que peu d'hommes méritaient mieux que Paul Bert la haute récompense d'être proposé en exemple aux <( enfants de France », personne n'ayant plus vaillamment, plus constamment soutenu leur cause. Je pensais aussi qu'on ne saurait confier la mémoire de Paul Bert à des mains plus pieuses que celles des Instituteurs, qui, en septembre 1881, dans une grande réunion, « une Assemblée nationale d'Instituteurs », l'ont ainsi apprécié (je cite textuel-
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loiiKMily : ■• l/hotniiie qui a le plus l'ail, nous ne dirions pas poui- améliorer noire, condilion.ce si'rait peu dite, mais pour la relever, en faisant coniprendre à la France et à nousmômcs le caractère civique et palriolique de noire rôle. »
Puis je me disais : ce livre sera comme l'exaucement d'un vœu exprimé à la fin d'une conférence sur « l'inslruclion dans une démocralie " : " Et lorsque tous les enfants de la pairie seront véiilablemenl libres et maîtres d'eux-mêmes, parce qu'ils seront insltiiils, nous ne demanderons qu'une chose, bien ambitieuse, il est vrai : c'est qu'ils se rappelleni (|uelquefois le nom de ceux qui auront consacré àcelte grande œuvre toutes les forces do leur esprit, loub' l'ardeur de leur àmo. "
.le n'ai pas besoin de vous dire avec quelle joie j'ai donne l'autorisaiion ; avec quel empressement je me suis miseàia disposition de l'auteur pour les renseii:nemcnls désirés.
Ceci se passait, comme je le disais, il y a environ deux ans.
L'hiver dernier, de graves inc^uiéludes m'ont retenue loin de Paris. Je savais cependant (|ue l'éciivain avait écrit b^ livre. Je suis sCire qu'il l'a fait de lout son cœur; qu'il y a mis toute la vie, tout le talent que j'avais goûtés dans son Gamhctta, dans son bardeau, et je m'étonnais de ne pas voir paraître Pau! Bert.
Mais je trouvais délirât de m'en enquérir par lettre, moi. <liii n'avais eu dans l'allaire d'autre droit que de donner l'aulorisalion, d'autre rôle que de fournir quelques détails, el j'ai attendu de pouvoir me renseigner de vive voix.
I/occasion s'en est i.résenlée tout deiniérement, et alors j'ai appris, de la bouche même de celui qui m'avait demandé l'aiitorisalion défaire ce livre, qu'il avait fallu renoncer à le publier en raison du chauvinisme montré par Paul Hertdans la rédaction d'un petit livre : L'instruction civique à l'rcolr. ouvrage inscrit encore aujourd'hui sur la liste des livrefournis gratuitement par la Ville de Parisel adopté, au inoinautrefois, par les gi-andes villes de France.
Je savais fort bien que ce |)etil livre était passablenienl délaissé, et tout en b; regrettant jtour les (jualites sérieuseet charmantes (|tn lui a\aienl été universellement reconnues — autrefois - je ne m'en éinnnais pas.
Je sais comme les livres neufs succùdeiil aux livres anciens ; comment les vivants [)rennonl la place des morts; je sais que la voî^ue passe, que les prosi^rainmos changent. Tout cela est dans l'ordre. Mais qu'un livre destiné à l'éducation du peuple soit écarté pour cause de patriotisme, cela, Je l'avoue, m'a tellement stupéfiée, que j'ai cru avoir mal compris.
Comme, cherchant à m'éclairer, je disais que, dans un livre d'enseignement civique, le patriotisme me paraissait absolument à sa place, mon interlocuteur répondit nettement, et la phrase m'est entrée comme une flèche à la fois dans le cipur et dans le cerveau : « Il ne faut plus parler du patriotisme », et me cita des passages « inadmissibles ■■ du petil manuel.
Ahurie, endolorie, croyant rêver, Je ne sais comment J'ai eu le courage d'objecter que, comme les critiques du corps enseignant ne portaient que i^avV Instruction civique à l'école, je ne voyais pas comment ces dites critiques devaient nécessairement entraîner l'abandon du livre piojeté.
Il est possible (juo dans l'état d'esprit où m'avaient jetée les étranges paroles que je venais d'entendre, Je n'aie pas été capable de suivre utilement un raisonnemenl. J'ai continué à ne pas comprendre, et tout ce qui me reste dans la mémoire de la courte conversation qui s'en est suivie, est que la publication en question a été déclarée inopportune, impossible pour le moment.
Nous nous sommes quittés là-dessus, moi, troublée, attiistée et vraiment inquiète de l'influence que devait exercer sur la jeunesse un pareil état d'esprit chez les éducateurs.
Rentrée chez moi, j'ai voulu revoir dans le texte les passages signalés qui se trouvent dans le premier chapitre du petit livre : Le service militaire.
Paul Hert y explique à grands traits, sous forme de causeries familières, toute l'organisation de l'armée.
Il débute ainsi (justement par le plus honni des passages) :
H Mes enfants (c'est l'instituteur qui parle), M. l'inspecteur m'a écrit de vous donner congé demain. Les grandes manœuvres ont lieu, et le village sera occupé par le 82*= régiment de ligne, un escadron du ."î- hussards et une demi-batterie du 5'= d'artillerie. Il faudraque nous soyons tous là pour
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saluer le drapeau français, et pui?, il y a parmi ces jeunes soldais des enfanlsdii pays, et vous serez bleu cnnleiils d'embrasser vos frères, vos cousins, etc. •>
El il conlinue son exposition en y mêlant des réflexions surla guerre et les misères qu'elle entraîne; disant comment et par qui elle pouvait être déclarée avant la Uévolulion, et depuis; montrant cunibieu sont criminels ceux qui, «par ambition, sottise ou simple caprice ", osent exposer leur pays à un lléau pareil ; rej^rellant quc« IfS peuples eux-mêmes ne soient pas toujours assez raisonnables ; ils ne d(3vraient penserqu'à s'enlraider, às'aimcr, et cependant ilssedéleslcnt trop souvent, sous prétexte qu'ils ne parlent pas la même langue el ne sont pas de la môme race »; enseignant qu'uti citoyen doit être toujours prêt à défendre sa pairie el << qu'un peuple libre doit être juste el brave <♦.
Puis, à la fin de sa leçon-causerie, revenant sur le salut au drapeau, il dit : <■ Diunain, quand le drapeau tricolore l»a=sera devant vous, n'oubliez pas d'(Sler votre casquette el de saluer le symbole de la Patrie. »
Et voilà pourquoi non seulement les inspecteurs el insliluleurs liésileraicnl à melire entre les mains des jeunes Français des écoles primaiios l'Instruction civique à l'école, niais, cliose plus surprenante, pourquoi un (idileur, qui a pourtant fait ses preuves, croit nécessaire de renoncer à donner en exemple à ces écoliers de belles, de liautes el fécondes vies comme celle de Paul Borl!
Parce que ce patriote qui a assez aimé sa patrie pour la servir toujours de tontes les forces de son intelligence, de toute l'ardeur de son àme, se dépensant sans compter jusqu'à en mourir, a voulu inspirer aux jeunes générations l'ai(l<'nl et clairvoyant patriotisme dont il était lui-même a ni (né!
Kl ce patriolisme, il ne le leur propose pas comme un article diî foi qu'on ne puisse discuter; un dogme intangible à accepter aveuglément. Il le raisonne, il leur ex|)lique pourquoi c'est chose néccssaiie. 11 leur fait comprendre l'œuvre lenle de la formation de nolie patrimoine national. I'"l s'il avait pu prévoir le reproclie qu'on lui adresse aujourd'hui, il y aurait encore insisté davantage et montre, comme il l'a
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lanl de fois l'ait, en s'adres^anl à la jeuness»», au prix de quels ellorls nos pères se sont alTranchis ; par quelles misères à travers les siècles, ils sont arrivés à constituer la patrie, << la polile patrie, celle qu'on appelle la patrie tout court » — comme dit Louis llavel — et dont il faut savoir défendre les frontières en attendant que soit donnée aux hommes la grande, sans frontières, qui n'esl pas née encore.
Après tout, que reproche-t-on à ce patriote?
Est-ce il'avoir voulu faire aimer cette patrie qu'il faut être prêt à défendre, et rpudre de la sorte moins lourds les sacrifices auxquels on pourrait être appelé à consentir?
Kst-ce d'avoir enseigné, alTirmé la nécessité d'être prêt à défendre sa patrie les armes à la main?
Bien téméraire serait celui qui, de nos Jours, oserait nier cette double obligation. Si aulimililariste qu'on puisse être, il est impossible qu'on n'en comprenne pas Tinéluclable nécessité
Paul Hert n'a jamais parlé que de la défense des Ironlières tant qu'il y en aura et de la défense de l'honneur, sans lequel aucune nation ne saurait vivre.
Alors qu'y a-t-il?
Est-ce parce que Paul Bert a voulu qu'on témoigne au symbole de la patrie le respect qu'on doit à la patrie ellemême?
... Pensant à toutes ces choses, me remémorant ce? paroles qui m'avaient tant émue — Paul Bert presque renié par les instituteurs à cause de son patriotisme! — je me demandais si, dans la conversation que j'ai rapportée plus haut, mon interlocuteur, tout en acceptant le mot de patriotisme que j'avais employé, ne lui avait pas dans sa pensée inconsciemment attaché le sens du mot c/Kiuviniftme dont il s'était servi. Je savais ce qu'on entend généralement aujourd'hui par ce dernier vocable et combien les sentiments qu'il recouvre seraient inconciliables avec cette nature droite et sage.
Peut-être, pensais-jf, restait-il dans la mi'moire de celui qui me parlait, qu'à la lin d'un discours à l'Union française de la Jeunesse. Paul Bert exhortait ces jeunes hommes à aimer leur patrie d'un amour ardent, chauvin, comme on disait autrefois. Mais, dans ce cas, il n'aurait pas fallu oublier
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qu'à peu près à la même époque, dans une conférencL' au Trocadéro sur l'éducation civique, traitant de l'éducation militaire, il décrivit le (•iiauvin tfl qu'il l'cntcMidail et aussi tel qu'il ne l'entendait i)as.
Ct's deux silhouettes, les voici : « El d'abord, dit Paul |{cil, qu'appelez-vous chauvin? Esl-ce que c'est, par hasard, cet éti'c ridicule et bruyaul, qui parie haut,leciiap<'au sur l'oreille, se tient soigneusement éloigné du danger, gourmande les braves, raille et insulte les prudents? Celui qui ne veut pas entendre parler de l'ennemi, tant il le méprise, tant il le dédaigne? Celui qui déclare qu'il n'est pas nécessaire de se préparer et de réfléchir, et qui croit qu'il sutfit que le pantalon rouge se montre, que le drapeau tricolore se déploie, pour qu'accourent la gloire et la victoire, et que les lauriers ceignent les guerriers?
'i Si c'est ce l'anlaron riiliciib; que vous appelez chauvin, ne craignez lifii, l'éducation inililaire ne vous fei-a pas des chauvins.
« Mais, si vous entendez par chauvin celui qui porte dans son cœur le culte de la patrie; celui qui est décidé à sacrifier tout |)Our elle, môme sa vie; celui pour qui l'honiiuur de sa patrie est le sien propre;... si c'est celui-là que vous appelez chauvin, oui, ce patriote sincère, l'éducition civi(|ue vous le iera. ■•
IJi aliiine inlVancliissable sépare ces diMix chauvinismes, car l'un est le patriotisme, l'autre sa caricature. Je pense (lu'il ne viendra à personne l'idée de reconnaître Paul Herl dans la première de ces deux esquisses...
... (Juoi qu'il en soit, veillons, nous aussi, agissons et gardons-noii'î dt; laisser déconsidérer notre drapeau, car, si comme le dit le petit livre condamné, « un régiment est déshonoré pai' la perle de son di"ipoau, à moins de sélre lait absolument écraser ", un pays est perdu s'il laisse manquer de ies|)ecl à son symbole.
D'ailleurs le dra[)eau est autre chose aussi qu'une enseigne guerrière. C'est cette terre française (ju'elle marque à l'étranger, aux légations, aux consulats, partout où habite un représentant de la France, terre, en bien des cas, de refuge et de liberté.
On sait de quell(? touchante façon de lîraz/.a, au cours de ses explorations aventureuses, achevait de rendre la liberté aux prisonniers qu'il délivrait. Il les amenait auprès du drapeau, et dès que leurs mains en saisissaient la hampe, on enlevait leurs fers, unissant ainsi, dans les cœurs et le souvenir de ces malheureux, leur délivrance avec la France, notre drapeau avec la puissance et la justice de notre pays.
Mais pour taire respecter notre drapeau au dehors, il faut <'ommencer par le respecter chez nous.
Il faut que ce respect soit chose enseignée dès l'enfance, comme aussi tous les devoirs que ce respect comporte et tout ce qu'il exige d'esprit de sacrifice et de courage, qui, ni lun ni l'autre, ne sont naturels à l'homme. Ce n'est pas d'hier qu'on a écrit : " Il est peu d'hommes qui naissent courageux; la plupart des braves le sont devenus par l'éducation. >■■
VA, qu'on ne s'y trompe pas, ce n'est pas toujours par pur amour de l'humanité qu'on voudrait proscrire toute préparation militaire. .Même de bonne foi, pareil humanitarisme indiquerait chez ses adeptes un singulier manque de réflexion, car l'humanité, en l'état actuel de la société, se compose, en dehors de la patrie, de nations rivales. Se désarmer tant que les adversaires restent armés, c'est se mettre de gaieté de cœur en état d'infériorité, c'est se livrer
... Le corps enseignant est-il à la hauteur du beau rôle qui lui échoit?
S'il fallait le juger sur l'incident qui a motivé cette trop longue lettre, je ne le croirais pas. .Mais quant à moi, je m'y refuse et ne veux considérer que comme exce[>tionnelle la mentalité qu'elle indique.
Si cependant je me trompais, quelle étrange et cruelle destinée serait celle de Paul Bert! Excommunie et mis à l'index de son vivant par l'Eglise, après sa mort, par une partie de la démocratie française qu'il a passé sa vie à détendre contre l'Église! Et par quelle pai-lie de celte démocratie? Par celle qu'il appelait la « démocratie éclairée », par les instituteurs 1
C'est là, j'en conviens, un des petits côtés de cette question si grande; mais un côté symptomatique qui dénote un état d'àme d'une singulière gravité...
Que les instituteurs soient sur leurs gardes. L'heure est
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solonnelle ; Jamais la lulle dos partis autour des questions d'ensoi^rnemenl n'a é\^ plus aipiit", plus désespc^n^e de la part des ennemis de nos inslilnlioiis. Qvie ceux dont la tâche est de préparer l'avenir, ceux auxquels « la Convention avait donné ce beau nom dont l'habitude de tous les Jours a émoussé la noblesse, ce beau nom d'instituteurs, de fondateurs même de la nation », soient les vigilants et prudents gardiens de ces institutions. Qu'ils se rendent compte de liinporlance des principes qu'ils représentent pour mieux savoir les défendre. Qu'ils veillent à ce que leurs adversaires ne puissent prétendre au monopole d'aucun senlimenl élevé, d'aucun senlimenl généreux ; qu'on ne puisse surtout lléirir du nom de " sans-patrie n ni leurs écrits, ni leurs partisans, ni leurs écoles, car non seulement ils encourraient la plus grave responsabilité en livrant des armes redoiilables qu'on retournerait d'abord contre eux, mais ils seraient en contradiction avec les principes qu'ils auraient l'illusion de servir, puisqu'en attendant l'ère de la solidarité universelle, l'amour de la patrie est ce qui rapproche le plus de l'amour de l'humanilé.
Qu'ils écoutent l'echo de la grande et vibrante réunion de 1881, dont Je vous parlais, où Paul Mert résumait ainsi ce (|ue doit enseigner l'instituteur laïque : « l/amour et le culte de la Patrie ttxit d'abord; l'indépendance de la société civile, le respect de la souveraineté nationale, l'égalité dans l'accession à toutes les charges et en même temps à tous les droits, le respect de la liberté il tous les degrés, voilà ce que vous serez chargés d'enseigner; voilà ce que vous aurez l'honneur (l'être chargés d'enseigner. •■
Les instituteurs venus de tous les coins de la France qui avaieni écouté ce discours l'ot)! recueilli el |»ublié, parce que, déclaraient-ils, « il fallait qu'un monument demeurât pour rappeler au public et à chacun de nous les engagements que nous avons pris en applaudissant à cette déclaration di;s droits et devoirs de l'inslituleur français ».
Voilà quelle était la mentalité des instituteurs en 18KI. Quelle est celle des instituteurs de 1904?
''. — Ll.IlKi: l)K M"" l'VLL hERT A M. IJOOyi ILLON L'École pali'iole, 20 juin l'JOo)
Je reslt> dans C hiquiclmU' /jatriotiqnc qui m'étreignail en écrivant la Icttro par laquelle vouis me l'aile? l'Iiouiieur de conimencei' et à laquelle vous n'pondez dans voire conclusion.
Je communiquerai el l'épandrai de mon mieux votre livre et suis convaincue qu'il arrive à V heure voulue ^oiir accentuer el fortifier le mouvement de réaction contre les principes insensés autant que criminels des sans-patrie — mouvement qui se dessine et s'étend déjà.
C'est riionneur el la récompense que je vous souhaite ardemment.
/). — Le ciu d'alahme ue René Goblet
:Kxlrails de la préface au livre de M. Bocquillon : Lu crise du patriotisme à l'école Paris, Vuiberl et Xony, 1905'.)
L'auteur de ce livre m'a fait l'iioiineur de me demander une préface. Lorsque j'ai reçu de lui VAiniel îles instituteurs laïques patriotes, je lui ai, en effet, en le remerciant, adressé ces paroles qu'il rappelle : « Il y a longtemps que je suis excédé de ces campagnes internationalistes cl pacifistes par lesquelles on énerve notre pauvre pays. > Je ne m'en dédis pas et ce ne sont pas les injures et les accusations perfides dont les internationalistes poursuivent les instituteurs qui onl eu le courage de protester contre leurs funestes doctrines qui m'empêcheront d'apporter ici à ces vaillants mon témoignage. Ce livre est moins une œuvre de polémique que de
1. Nous remercions MM. Vuiberl et Nony pour l'autorisation qu'ils nous ont donnée de reproduire tes passages.
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documentation. A ce point de vue, il est viipital^ilemenl efTiayaiil et jiislifie pleim-ment son tilie. Qui auiait pu penser qu'a[)rès trente ans de Hepublique, nous assisterions à une crise du patriotisme à l'école, c'est-à-dire qu'il deviendrait nécessaire de défendre l'école contre l'accusation d'enseigner le patriotisme! Et cependant, comment douter du péril que court, à cet égard, notre enseignement public, quand on parcourt les pages de ce volume, les faits, les discours, les écrits, tous les documents en un mot qui y sont recueillis?
Il ne s'agit pas seulement de propos plus ou moins condamnables tenus par des insliluleurs égarés, de controverses suspectas à propos des idées de patrie ou de devoir militaire, de ['Internationale préférée à la Maificillaise et chantée parde Jeunes maîtres ou des élèves à l'occasion de leurs congrès ou de leurs examens. Ce qui est infiniment plus grave, c'est la propagande incessamment poursuivie par de nombreuses revues pédagogiques, en tète desquelles la lievuc de l'Ensci- QHnnent primaire, fondée par une société d'instituteurs, comptant, dit-elle, des milliers d'abonnés, et dont le principal rédacteur n'est autre que le trop célèbre M. Her\é, connu par ses violences injurieuses contre l'armée et le drapeau. .Naturellement, celte revue proche la suppression de la gueire dont elle ne veut voir que les horreurs; elle recueille dans la presse, pour les publier à son tour, les citations outrageantes pour l'armée à laquelle elle propose de substituer desimple> milices; pour elle le [.atriolisme est partout aussi nocif; aujourd'hui le militarisme s'appelle patriotisme et le ()atriotisme est la raison sociale de toutes les reactions. Dans la même revue, M. Hervé recommande aux réservistes de ne léjioiidre à aucune convocation tant que le Parlemi-nt n'aura pas ratifié le traité franco-russe, et en même temps (|u"il repousse la guerre contre l'étranger, il déclare que le parti socialiste e.«t un parti d(î gueire civile, que la doctrine de la lutte des classes, qui est un des fondements du socialisme, est une doctrine (le guerre civile, en ajoutant seulement qu'on s'ellorcera de limiter l'œuvre révolutionnaire aux victimes nécessaires.
(Jue de |)areillt'.'î théories se produisent librement dans la presse, on u'y peut rien. Mais ce qui semble intolérable, c'est <iu'elk's se rencontient dans des publications destinées aux
mailres d'école et à la jeunesse que l'Étal leur confie. Et non seulement, dans la plupart des autres revues pédagogiques, ces doctrines ne soulèvent aucune protestation, mais elles y son! accueillies avec complaisance, et Ton en retrouve la trace jusquf dans los iiinoiiiLuables bulletins des Sociétés amicales d'instituteurs. Enlin, la mesure n'est-elle pas comble quand on voit avec quelle indulirence certains liants lonclionnaires de renseignement public, en patronant sans rései'vcs le pacifisme et en s'attaquant à l'esprit militaire, ne craignent pas d'encourager un pareil mouvemi-nt?
Faut-il s'étonner alors de la réponse faite à M'"'= Paul Hert par cet éditeur qui, après lui avoir demandé l'autorisation de publier la vie de l'ancien ministre de rinstruclion publique, s'excusait de ne l'avoir pas l'ait à raison du chauvinisme montré par Paul hJert dans son manuel Vlnalruction ciiiiiuc à rÉcole. — •• 11 ne laul plu?, disait cet éditeur, parler de patriotisme I •■
Un le voit, le nouvel enseignement n'a pas tardé à porter ses fruits
C'est par l'enseignement patriotique, on peut même dire par la haine de l'étranger, que les maîtres d'école de la Prusse avaient entretenu depuis soixante ans dans les jeunes générations, avi^c le culte de la patrie alb-mandc, l'amer re«-scnliment des défaites subies et la soif de la vengeance.
Nous aussi, sans pousser jusque-là notre désir de représailles, nous mettions alors notre confiance dans l'Kcule pour le reléven:ent de la Patrie. Loin de séparer le patriotisme de renseignement public, nous pensions, suivant la parole du professeur américain cilé dans ce livre, <■ que l'école publique est le laboratoire de l'unité nationale et la garantie de l'avenir national ». C'est pour cela sans doute qu'aussilôt après la libération du territoire et la consécration définitive de la République, notre principale prooccnpalion a été de multiplier les écoles, d'améliorer la situation des maîtres, de développer l'instruction populaire, et c'est aussi pourquoi nous avons inscrit au premier rang des matières d'enseignement, à côte de la morale, l'instruction civique, c'est-à-dire l'enseignement des devoirs envers la Patrie
La France, on le dit volontiers, est asant tout la gr-andc
L ECOLE D ALJOI ni) IILI
semeuse d'idées, la grande inifialricc ilii piogrc?. Kllc l'a t'ti en philosophie, en poliliquo; elle doit l'^lre égalenicnl dans l'oidrc social. Mais pour s'acquitter de cette noble mission, il laul d'abord qu'elle vive et ne perde rien de son autorité dans le monde. Avec le président Rnosevell, nous pensons • qu'aucun pays ne peut accomplir grand'chose pour le monde en général s'il ne s'élève lui-même ». Et c'est ainsi (|ue l'efforl que fait la France républicaine pour fonder définitivement le Gouvernement de la Démocratie et le donner en exemple aux autres peuples, ne peut aboutir qu'autant que, suivant une parole du même président. •• elle se sera montrée eapal)le de prendre, ou plutôt de garder sa place Itarmi les grandes nations de la terre ».
Tel est renseignement viril que les .inciens ré-publioains comptaient voir donner par l'insliluleur à la jeunesse. Nous en sommes loin si, par une complaisance coupable ou par faiblesse, on laisse s'introduire et se propager dans l'Ecole les dangerauses doctrines de l'inlernationalisme et du paci- (i>me à outrance.
Les choses ont été déjà poussées à ce point ijuc le gotivernemeul a fini par comprendre la nécessité d'intervenir. Interpellé à la Chambre, au cours du mois de juin de l'année dernière, le ministre de l'Instruction publique, tout en se gardant de condamner le rêve de la paix universelle, l'espoir en fùt-il chimérique, a « réprouvé avec la dernière énergie les appels à la désertion et an désordre et les conseils donnés aux jeunes gens de ne i)as obéir à leurs devoirs mililair(>s -. 11 ne pouvait pas moins faire assurément. Cepenliant les socialistes parlementaires ont immt'diatement prolesté contre ce langage si mesuré et l'on a pn voir, |)ar les incidents qui ont suivi, par les manifestations inconvenantes d'un certain nombre d'instituteurs envers le ministi-e, et par les élections au Conseil supérieur et à de trop nombreux conseils départementaux, le peu d'eflicacité qu'a eu la parole ministérielle. Plusieurs réunions d'instituteurs y ont môme répondu en votant rinscri|)lion, parmi les livres classiques, dii livre de M. Hervé, dont le nrinislre avait dit que s'il avait été' trouvé dans rrrre école, il l'airrait déféj-é imrm'^dialemenl .10 r,(»irseil srrperieur'.
I.es inlornationalislcs el les pacifistes affirment que cette tendance nouvelle de l'école est sans danger, parce qu'une grande révolution est en train de s'opérer parmi les peuples dominés autrefois par l'instinct guerrier et qui aspirent aujourd'luii à l'union et à la paix. Mais quand ?t^ réalisera ce rêve de paix universelle et d'Iiunianité définitivement réconciliée? I/idée internationaliste et humanitaire pourra avoir son jour dans les siècles futurs, alors que, suivant l'expression de l'éloquent leader socialiste, << les patries trop étroites élargiront leurs cadres jusqu'à embrasser la planète >. Mais nous sommes loin de ces temps idylliques. 11 suffit de regarder autour de soi pour s'en convaincre. Mon seulement dans les continents lointains où les intérêts de toutes les nations civilisées se trouvaient déjà en contact, des menaces plus ou moins prochaines se révèlent de la part de races trop longtemps dédaignées, mais en Europe même abondent les occasiiin? de conllits. Pense-t-on que la I''rance puisse en rester impunément à l'écart et veut-on la metire hors d'état de saisir les chances favorables qui [)ourraient s'offrir d'obtenir enfin les réparations nécessaires?
Les peuples ont beau, tout en poussant toujours plus activement leurs armements, affirmer leurs intentions pacifiques : d'abord ils ne sont pas toujours les maîli'es et, pour la plupart, ce sont encore les gouvernements qui disposent de leurs destinées. Vainement les internationalistes eux-mêmes se tlatteraicnt-ils de trouver dans leurs coreligionnaires des antres pays des sentiments réciproques. Combien de fois leur a-l-on répondu par le langage que tenait, il y a un an, l'allemand Bebel au Reicbstag? On ne saurait trop le citer.
« Si jamais on attaquait l'Allemagne, a dit le fameux socialiste, si l'existence de l'Allemagne était en jeu, alors je vous en donne ma parole, tons, du plus jeune au plus vieux, nous serions prêts à mettre le fusil sur l'épaule et à marcher à l'ennemi. Et ce que je dis là n'est point pour vous (la Droitei, mais pour nous, car cette lerre est aussi notre patrie. Elle est la patrie pour nous, plus encore que pour vous. Nous nous défendrions jusqu'à noire dernier souffle, je vous en donne ma parole. "
Ah! ceux-là ne méconnaissent pas la patrie, ils n'entendent
L Kf.OLK [I M MOI un IlLl
pa< la sai'rilier à l'humanilc ! VA comme le mini«ltp, de la (iuerre leur reprochait do vouloir orfraniser dos frrèves si la jriiorro cclatail, ils proloslaiont on diî^aiil : « Vous non* con- (oiidoz avec les socialisles français. » Do mùiiie plus réoominoDf, h la Chambre ilalionno, à propos dos cridils militaires, domandés par le gouvernoment, le premier ministre, prenant acte des déclarations du leader des socialistes ilalions, a pu se dire heureux <- de relever que le parti socialiste n'étail inférieur à personne dans son amour de la patrie ». Quoi de plus poignant que ce contraste? Où et. quand les socialistes français, les internationalistes, ont-ils tenu le langage dosHobel ol dos Missolati ? C'est au moinonl au ooulrairo où tous ler» peuples augmentent leurs armomonts qu'ils parlent do dôsar-mer et nous proposent don donner l'exemple.
Sans doute jusqu'ici on ne les écoule pas; malgré eux, le l*arlemenl continue de voter les ressources nécessaires pour maintenir nos lorces en état, et il y a là vraiment une contradiction étrange avec la propagande pacifiste qui se poursuit vn môme temps. Mais à quoi servirait do fortifier ol do dévelo|)por rinslitiinent de guerre si l'on réussissait par une propagande funeste et par l'éducation de l'Kcole à amollii' les C'iuragos? Que vaudrait le l'ii.-ii aux mains d'un soldai démoralisé?
On seul à quelle inoNilahhî lin nous l'onduirait un pacifisme aussi aveugle. Lu homme a osé regarder cette fin en face et l'accepttT résolument, un homme politique qui se pique aussi d'être un républicain ol un [)hilosophe. Dans une publication fondée paroi pour la .jeunesse laïque, M. iNa(|uel écrit qu'il conseillorail volontiers à la Kranco de donner le plus noble exemple qui ait été jamais donné [tar aucun peuple, en désarmant sans demanilor la lociproeilé de qui que ce soit. " Va\ sup|)0sanl que ce grand acie de désinlérossemenl n'eût |)as pour effet do fra|»por dn\ paralysie toutes les puissances de réaction, ce ne serait pas une raison, déclare-l-il, pour changer d'altitude. I.e sacrifice d'un peuple voué en holocauste au progrès humain me remplit d'admiration. Je voudiais voir la France désarmer sans s'occuper de ce que fout les aulies. Il se pouri'ait (lu'elle succombât sous quelque agression rnonslrueuse. Mais même alors, elle no périrait
pas tout enlièrft. » Voilà à quelle conclusion aboiilissenl logiquement ces théories soi-disant généreuses que l'on veut inculquer à la jeunesse îles écoles. Que les instituteurs, investis de la haute mission de l'instruire et de la former, songent que c'est d'elle que dépend l'avenir de notre pays et que tous ceux qui ne veulent pas que la France succombe réagissent au plus lot : il en est temps.
Avril 19nn.
E. — Lettre de Rem': Goblet \ M. nocQciLLON (L'École patriote, 12 juillet 1905)
Paris. 21 Juin 1903.
Monsieur Rocquillon,
Je vous remercie de m'avoir communiqué les deux articles publiés par le Manuel (jcnérat de rinxtrurtion publique au sujet de votre livre : La Cr/se du Patriotisme à l'École et de ma préface*. Je ne crois pas devoir répondre à celui qui me concerne.
Ceux qui, par complaisance ou par faiblesse, ont laissé se développer le mal s'elforcent naturellement aujourd'hui d'en atténuer la gravité. Le mal n'en existe pas moins et il est grand. 11 suffit pour s'en rendre compte de considérer les vives controverses auxquelles une question sur laquelle il ne devrait pas y en avoir ne cesse de donner lieu, et les incidents qui motivent les nouvelles interpellations annoncées à la Chambre.
Quant à vous, en le signalant avec courage comme vous l'avez fait, vous avez réveillé la conscience nationale et rendu ainsi un grand service à l'École et au pays.