DEVANT LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS
a. — Séance du 27 norembre 190'j
M. Paul Deachancl. — On sait ce que c'est que d'être pacifique; mais le pacifisme? Pour les uns, c'est la substitution des solutions arbitrales aux conflits sanglants; pour d'autres — pour les congressistes de Nimes par exemple — c'est la glorification des insoumis qui se dérobent au devoir militaire.
348 L ÉCOLE D AUJOIKd'iILI
M. Ferdinand Unisson. — C'est une erreur, Monsieur De?chanel, je deni.inile la pamle.
.V. Geonjcs (irosjcan. — (Vesl eu loules lettres dans voire ordre du jour, monsieur Buisson.
1». — Sénnce du 15 déconhre l'.>05
M. Paul Deschancl. — Je demande que, dans rinlérieui mùinc de riiniversilé, on enseigne, non seulement aux enfants, mais aux (naitres, le patriotisme et tous les devoirs qu'il impose (Applaudissements). Je demande qu'on dissipe cet amasde sophismesrévollanlset hideux (Applaudissements) [kw lesquels on pervertit leur esprit ; ce devoir de raison, de vériti' et de loyauté étant rempli, je demande que ceux (|ui continueraient à propager ces doctrines de décadence et de ruine soient atteints des peines disciplinaires prévui'S contre ceux qui prêchent la désobéissance aux luis... (Vifs applaudissentents au centre, à droite et sur divers bancs à gauche)*.
c. — Séance du I'.» jaiivirv l'JOG
il. Ferdinand liuissun. — Trouvez- vous \ rai meni, messieurs, à droite ou à gauclie, qu'il était inutile de mettre la Chambre en présence du texte véritable volé par le congrès? Et ne puis-je pas, maintenant, diie à l'honorable M. Ueschanel et à l'honoralde M. F.eygues : Vous voyez qu'il vous est arrivé, comme à l'homme piolondémenl respecté et vénéré dont je parlais tout à l'heure, M. Goblel, de croire trop facilement que vous aviez sous les yeux des textes exacts et complets, quand vous n'aviez qu'un morceau habilement isole d'abord et dénaluré ensuite. Mais il s'est produit un fait plus grave et qu'il importait de signaler à la Chambre, car il montre comment on peut créer une légende dans ce pays, comment on peut essa\er de déshonorer toute une classe d'hommes sans qu'ils le sachent, et sans (lu'ils aient
1. L.i Cliiimbre votii r.ifrHhav'c du ili.>e..uis do M. Dcsrliaiiel.
les moyens de se défendre... {Très bien! très hien.'à CextrUme (jauche et sur divers bancs à gauche.)
Savez-vous par qui a été enlf'rinéo, par qui a été garantie celte esp(^ce de docunionlation frelatée dont je viens de vous donner la preuve?
Nos honorables collègues ont Irouvé la phrase qu'ils ont citée et riiittrprélation qui en est donnée dans un grand, long et savant articlede la lli'vne des Deux Mondes, donl Taulonr est un homme qui, par ses titres universitaires...
M. Charles lienoist. — C'est un historien d'uneprobiléirréprochable (Exclamations à gauche et à l'extrême gauche), un homnie dont je vous souhaite d'égaler la méthode critique.
M. Ferdinand Buisson. — F^aissez-moi faire l'éloge de M. (ioyau. Je ne le ferai pas sans doute aussi bien que vous, mais je le ferai avec autant de conviction ; seulement j'en tirerai d'autres conclusions.
M. Charles lienoist. — C'est que vos amis croyaient déjà <iu'il s'agissait de M. Brunetière [Rires au centre. — Bruit à rcxtri'me gauche).
M. Ferdinand Buisson. — Je vous répète que, tant qu'il s'est agi de polémiques de journaux, je comprends très bien que nous ayons pu, les uns et les autres, nous laisser tromper; nous avions tort, parce qu'il ne faut pas prendre au pied de la lettre toutes les accusations que l'on jette dans la polémique au hasard de la discussion. Mais quand un homme qui est, comme M. Charles Benoist tient à le rappeler, un des historiens les plus autorisés, les plus estimés, et justement estimés, quand M. Georges Goyau, auteur de livres dont le premier mérite est l'exactitude de la documentation, donne ainsi à des lecteurs tels que M. Deschanell'impression que c'est bien là tout ce qui s'est passé au congrès de Nîmes, à savoir l'éloge de la désertion, je comprends que M. Deschanel se soit indigné. Mais je ne comprends pas que l'homme savant et autorisé dont je parle ail cru pouvoir dans le cas particulier faire un usage si habile de ce document.
Aussi, qu'ai-je fait, monsieur Benoist? J'ai immédiatement écrit à M. Brunetière et à M. Goyau, croyant ainsi rendre hommage à l'autorité de l'un et à la probité de tous deux. Je leur ai écrit : Vous ne pouvez avoir voulu tromper le
350 l'école d'aujoluu'hi 1
public; or le public s'y trompe (Interruptions à droite) el ne l»out pas ne pas s'y lioniper, n'ayant que ce fracrmout sous les yeux.
M. Chartes Bcnoist. — Il pouvait s'y tromper; cette littérature n'est pas facile à comprendre llirea u droite et au centre).
M. Georges Grosjean. — Oui ou non, avez vous volé cet ordir du Jour?
M. Ferdinand Buisson. — Je rappelle des failsdont l'imporlance tient uniciuoment à une que.stion de loyauté et d<> pi'obité.
J'ai cru, de tout mon aviiv, ôlre dans mon droit, et je dirai même rendre service k\:i Revue des Dcii.r Monden:, un lui en voyant les doux textes de l'ordre du jour avec le récit de ce que je viens d'avoir l'honneur de vous exposer. Il esl, d'ailleurs, tout au long dans les journaux du temps et dans les procèsverbaux publiés.
M. Hrunetière el M. Goyau m'onl répondu fort courtoisnmenl qu'ils ne croyaient pas devoir mettre ces pièces sous les yeux du public [E.rclamations àrcxtrnnc gauche).
M. Cfiarlcs ]icnoist. — Natureilemeni.
M. Ilulihurd. — Comment! nalunllemenl'.'
M. Ferdinand Buisson. — J'ai ici lalcllre de M. Rrunclière, el j'ai môcne l'aulurisalion ilc M. Urunoliére de la lire s'il était nécessaire.
.1/. Charles Benuisl. — On priMid la Hcvue des Peu.r Mondes pour V Abeille de Carpcntras.
M. Ferdinand Buisson. — Ne feignez pas de Irailer l'iocident avec dédain. Si une grande publication n'avait pas, volontairement ou non, induit le public en erreur in lui luisant croire qu'il s'est agi là-bas des déserteurs en général, nous n'aurions |)as à parler des instituteurs en ce moment, <'ar on n'aurait pas de prétexte à lesaccusei'd'anlipalriotisme. On ne lesen accuse que parxe qu'on a eu soin de dissimuler In pailie essentielle des voles de .Mines, el parce qu'on a aliéna l'autre en dénaturant le sens du vole qui a été émis(.t/)p/aj/dissements à gauche).
.M. Charles Benoist. — La vérité, c'est que vous parliez un laiignge à peu près iiiinlelligible Bruit l'e-rtrôme gauche).
D0CLME.NT8 35 1
M. le président. — N'interrompez pas, Monsieur Benoist, vc>us aurez la parole.
iW. Charles Benoisl. — Monsieur le présideni, je l'aurai trop tard.
Je demande la permission de dire un mot.
M. le président. — Ce n'est pas par voie d'interruptions, (ju'on peut traiter dos questions de ce genre.
M. Charles Ik-noist. — Monsieur Buisson, voulez-vous me permettre de dire un mol?
M. Ferdinand Buisson. — Je vous en prie, puisque vous me répondrez, laissez-moi achever mon exposé.
M. Vazeillc. — Glissez, monsieur Benoist, n'insistez pas.
M. Charles Benoist. — Je veux insister, je déclare que l'ordre du jour du congrès de Nîmes est complètement inintelligible.
M. Vazeille. — 11 n'y a pas d'excuses à do pareils procédés. {Très bien! très bien! à gauche.)
M. le président. — 11 faut pourtant que de part et d'autre on s'habitue à laisser parler les orateurs. (Très bien! très bien !)
M. Ferdinand Buisson. — Messieurs, je ne voulais établir iju'unfait, mais il me semble avoir quelque importance dans l'interpellation qui se déroule devant vous. Je voulais établir que le prétendu ordre du jour dont nos collègues se sont prévalus pour rattacher la question des instituteurs à celle des menées antimilitaristes et de la bourse du travail n'existe pas. Voilà tout ce que je veux en conclure
M. Paul Dcschanel. — Voici l'ordre du jour complet le! (ju'il a été adopté :
'■ Le congrès, admirant les actes de courage de ceux qui ne veulent pas porter les armes, affirmant d'autre part le [triiicipe de l'égalité devant la loi, déclare qu'il est incompétent pour indiquer une conduite quelconque dans des cas qui relèvent uniquement de la conscience individuelle. ■■
Cela vous suffit? Cela ne nous suffit pas! [Vifs applaudisse- )ncnts au centre et sur divers bancs. — Bruit a yauche)
M. Uubbard. — Cette admiration dont vous avez pris texte pour soulever l'indignation de l'Assemblée, elle allait à des
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senliiiiPiiU loul à fail diircron's de ceux que vous croyez; i'ile allait à des sci'iipules reiifîieiix. M. lîiiissoii l'a dit ; c'est rexacliliule niôine de ce qui s'est passé dans cette journée au contrés de Nîmes. {Applawlis!<cmcnls à l'extnUiw qauche.)
M. Paul Dcschaitt'l. — Le Congrès de Nimes a volé l'ordre du jour. Voilà le fail.
<1. — L'Apprcciation du Temps sur le discours de M. liuisson du 19 janvier
[Temps, 21 janvier 1906) UNE FACE DE M. BUISSON
Nous avons eu, hier, le discours à peu près p'iriole di- .M. Ferdinand Buisson. C'est le discours qu'il prononce à la Chamt)re pour disculper l'autre moitié de lui-môme, le Buisson des congrès oij l'on prèclie le pacifisme. Pourquoi tous ces faux-semblants et pourquoi toutes ces habiletés ? ,\ qui donc M. Ferdinanl Buisson espère-t-il donni^r le change? Après ses quatre années de vie parlementaire et de propagande publique, nous le connaissons sous ses deux faces. C'est un homme qui hésite, qui se cherche et qui se rencontn — sans surprise — dans les chemins les plus divers.
Il voudrait nous persuader qu'il est le meilleur des patriotes <'t qu'il n'y a pas de « crise du patriotisme à l'école > . Sur ce dernier point, nous avons le livre courageux àc M. lîocquillon, qui n'est, hélas! que trop démonstratif. Du temps où René Coblet vivait, M. Ferdinand Buisson essaya de le fléchir par une lettre caressante que publièrent les journaux. M. llené Goblet répondit avec une ferim-lé et une clarté qui découragea M. Ferdinand Buisson de renouvelle' cette cruelle épreuve. Quant au patriotisme personnel de M. Ferdinand Buisson, nous n'avons pas Aie juger. Mais nous souhaitons à notre pays d'ôtrcaimé et servi d'une autre manière. Nous ne comprenons pas très bien, ou nous craignons de comprendre trop les gens qui endorment laChambrr par d'habiles protestations et qui vont ensuite dans les cou-
ii;i'i'?, encourager par leur présence, leur complaisance et leur liiniiJilé, toutes les maniloslations du « pacifisme ».
M. Ferdinand Buisson s'attache sans cesse à rectifier l'histoire d'un ordre du jour voté par le congrès de rs'î(nes en 1904. Il s'agissait d'un conscrit qui refusait le service militaire sous un prétexte religieux. Le congrès refusa de statuer, mais vota un ordre du jour (ïadmiraiion pour ce hi'ios ! Auparavant, le congrès avait écarli- un ordre du iour patriotique. Tout M. Ferdinand Buisson est dans celte •'■quivoque! Un ancien directeur de l'enseignement primaire, un professeur, un pédagogue commcluisait parfaitement que lesinstiluleurs doivent donner aux enfants des notions simples et claires. Quand il aide les « pacifistes » à embrouiller les questions par l'examen de cas exceptionnels, il n'ignore pas ce qu'il t'ait. Il se rend compte qu'il trouble l'idée de patrie et l'idée de devoir. Il met du vasue et de l'obscurité là où il no faudrait que franchise et lumière. El quand il salue conur.e des <■ actes de courage » le fait de refuser le service militaire, il enlève à ceux qui l'écoutenl la confiance dans le sens usuel des mots. Mais nous n'avons pas la naïveté de croire que M. Ferdinand Buisson agit à la légère ou par mégarde. Il sert le pacifisme à sa façon — qui est la plus subtile et la plus dangereuse de toutes.
Ce serait une faute stratégique impardonnable si toute l'armée internationaliste suivait M. Gustave Hervé. Elle subirait, tout entière, les mêmes revers. Pour se rendre mailrede la place, il ne suffit pas d'établir le siège, au pied des murs, avec des enseignes déployées. Il faut avoir des alliés parmi les défenseurs. Ces alliés occupent des postes importants. Il s sont à la Chambre, ils dirigent les revues pédagogiques, ils ont titre de mandarins. Ils répandent, autour de leur personne sacrée, un parfum d'influence officielle. Or, ils dissuadent d'une résistance obstinée. Ils indiquent des critiques et des concessions. Etsi par hasard les assiégés font une sortie victorieuse, ils empêchent qu'on ne pousse trop loin les avantages. Tel est leur travail. A choisir, nous préférons encore M. Gustave Hervé.
35i L ECOLi: D AL.IOLUI) IlL 1
e. — .1/. Iktissun, le Temps cl M. Oeonjes Goi/au (7V/»/)v. 23 janvier 1000)
M. Ferdinand Buisson nous adresse la lettre suivante en n'-ponse à notre article du 21 janvier :
Paris, 21 janvier.
Oui, monsieur le Directeur, je " mattaclie sans cesse à rectifier l'histoire d'un ordre du jour volé par le congrès de Nîmes en 1904 ».
Je m'y acharne, comme en d'autres temps vous et moi nous nous acharnions à rectifier une autre >■ histoire » fabriquée, comme celle-ci, de toutes pièces pour les besoins de la cause nationaliste.
Le Temps a le droit d'appiécier à son gré mes paroles et mes actes. Mais voici qu'il introduit dans le débat un nouvel élément de confusion. Il écrit cette phrase à propos du v(pu relatif à un conscrit anabaptiste : - Auparavant, le conférés avait écarté un oriire du jour patrioliqiie. >
C'est une inexactitude do plus qui vient compliquer le débat et corser la lé-gende.
il aurait fallu l'crire : ■• Après le vote d'incompétence sur un cas exceptionnel, le congrès, à l'unanimité, a voté un ordre du jour nettement et énergiquement patriotique. ■
Puisque vous intervenez dans la controverse, monsieur le directeur, je fais le même appel à votre loyauté que j'adressais naguère à la Hcntc des Dcii.r Moudcs, et hier à tous mes collègues de la Chambre sans dislinction d'opinion.
C'est une question de bonne foi. Il s'agit de fixer ce qui s'est passe à .Nîmes et le sens de ce qui s'est passé. Hien de plus. (Jui ou non, peut-on equitablement accuseï' le congrès, m'accuser moi-même d'avoir, comme vous le dites, » trouble rid('(! de patrie et l'idée de devoir >■ ?
Les documents sont là. Il existe un compte lendu //( e.rtenso du congrus.
Désignons, vous et moi, deux personnes qui, au besoin.
s'en adjoindront une troisième de leur choix, pour examiner les pièces et pour donner au public simplement la connaissance exacte des faits.
Je m'en rapporte d'avance à leur appréciation. J'accepte sans réserve leur jugement quel qu'il soit.
Pour ma part, je désigne comme arbitm M. Léon Hourgeois.
J'espère que vous ne refuserez pas de contribuer à faire ainsi la lumière sur un fait insignifiant en lui-même, mais qui sert de point de départ à tant et de si graves accusations.
Veuillez agréer, monsieur le directeur, l'expression de mes sentiments les plus distingués.
F. Buisson.
L'histoire du congrès de Nîmes nous semble assez connue et assez précise pour ne point nécessiter le supplément d'enquête que nous propose notre honorable correspondant.
M. Ferdinand Buisson invoque les documents. Donnons-lui satisfactioi;.
Le congrès de .Nîmes, saisi par l'un de ses membres du cas d'un soldat anabaptiste qui avait refusé de porter les armes, vota l'ordre du jour suivant :
« Le congrus, admirant les actes de courage de ceux qui ne veulent pas porter les armes et affirmant d'autre part le principe de l'égalité devant la loi, déclare qu'il est incompétent pour indiquer une conduite quelconque dans les cas qui relèvent uniquement de la conscience individuelle. »
M. Buisson qualifie de « vote d'incompétence » l'adoption de ce texte. Il a raison sans doute en s'un référant à la conclusion écrite. Ce congrès s'est déclaré incompétent sur la question du devoir militaire. Mais la meilleure façon de prouver son incompétence n'eût-elle p.is été d'opposer la ques ion préalable à la motion concernant le cas du soldat anabaptiste? Cette procédure fut préconisée sans succès par MM. Frédéric Passy, Hubbard, Bougie.
Le congrès tenait sans doute à moliver son incompétence. Il la motiva en adressant aux soldats indisciplinés l'hommage
L liCOLli D AUJOLIID HLl
de son aiiiniralion. Il la motiva encore en repoussant une motion ainsi conçue :
<( Le congrès est d'avis que tous les Français doivent se soumellre, sans restriclion, aux obligations niilitairos que leur impose la loi française. »
Nous avions donc raison d'écrire que le congrès avait t'carlé à ce moment un ordre du jour patriotique.
Il résuite des votes contradictoires du congrès de Nîmes que ce congrès s'est complu à entretenir l'étjuivoque. 11 ne conserve pas moins la responsabilité de chaque vote qu'il a émis. M. |{iiis>on est comme le congrès de Nîmes : il hésite, il se contredit. La lettre suivante, que nous venons de recevoir, versera dans ce débat quelques contradictions de plus à l'actif de M. Buisson :
Au dii-ecleur du Temps
Paris, 20 janvier 1906.
Le Temps, il y a quelques mois, avait bien voulu s'occuper, en termes dont Je vous demeure très reconnaissant, de l'article de la Revue des Deux Momies sur VErole primaire et le patriotisme, dont riioiiorable M. Ferdinand Ibiisson a entretenu vendredi la Chambre des députés.
Je m'autorise de ce souvenir pour invoquer aujourd'hui de votre bienveillance le nouvel honneur d'une courte hospitalité.
On a beaucoup discuté, à la Chambre, sur l'interprétation dont était susceptible le vole du congrès pacifiste de Nîmes. Le congrès voulait-il simpb-ment di'férer aux susceptibilités religieuses de certains iMennonites? Ou bien au contraire, en déclarant « admirer » ces réfraclaires, la majorité s'itispiraitelle, consciemment ou inconsciemment, d'une vitille idée qu'énonçait en 1808, dans un article des Etats-Unis d'Europe, M. Ferdinand Buisson lui-niôtne?
<- L'instruction, écrivait-il, doit faire, passer à l'étal de vérité généralement comprise celle idée que tout homme a le droit et le devoir de refuser sa collaboration pour une boucherie. » On s'expliquer qu'en présence de suggestions aussi I rouillantes, M. Georges Leygues ait pu se sentir alarmé lors-
DOCL'MKNTS 357
(]u'il apprit la présence, au coni^rès de Nîmes, d'un certain iioinlire de nictubres de l'eiiseigiieiiient priiiiairt;... Je n'insiste pa.s davantage sur la porlée du vote de i'assenil)loe nînioise. Il me parait qu'une partie de la Ctiaml)re l'a interprété comme je le taisais moi-même : cela me suffit.
Mais je ne puis laisser dire, monsieur le Directeur, que dans cet article de la Revue des Deux Mondes, tout de suite honoré de votre flatteuse attention, j'aie « essayé de déshonorer toute une classe d'hommes », et que J'aie fait mettre en suspicion, d'une manière générale et^lobale, les in>tituteurs.
Ce n'est point ainsi, n'est-il pas vrai? que le Temps avait compri'^ mes intentions.
Il y a, parmi les instituteurs, façon et façon daiiner la patrie (car je ne parle plus ici de cette infime poignée d'entre eux qui la nient). Il y a, parmi eux, façon et façon de dire qu'ils l'aiment.
Une de ces façons m'est pénible, je l'avoue franchement.
u Les instituteurs, affirmait en septembre dernier le bureau d'une Amicale du Midi, continueront à enseigner l'amour de la patiie complété par l'amour des peuples entre eux. »
l.a formule était sage, mais les considérants dont elle était précédée affirmaient textuellement :
« Que l'amour de la patrie enseigné pendant longtemps dans les écoles du monde civilisé, conforme peut-être aux intérêts de quelques-uns, mais non à ceux de la masse, a été la cause de conflagrations terribles entre nations;
u QuH les mots de France, Allemagne, liussie, etc., etc., ne doivent, dans l'avenir, pas plus avoir de signification en ce qui concerne l'Europe que les mots de Bretagne, Provence, Champagne, en ce qui concerne la France ;
« Que le mot de patrie, pour les Français réfléchis et sages, a perdu son sens primitif qui voulait que la patrie s'arrêtât aux Pyrénées, aux Alpes et au Rhin. »
Je ne puis me défendre de trouver ces phrases douloureuses; je ne puis me défendre de les détester. Et j'ai confiance que beaucoup d'instituteurs sont demeurés attachés au » sens primitif du mot patrie >■, à ce sens primitif dont on
358 L ÉCOLI-: d'al'jolrd'hli
non? ditaviic une ioconscienle désinvolture " qu'il voulait que la |)atiie s'arn^lâl au Mliin ".
Kn 1883, au niomonl où sur nuire sol i"écoIo républicaine essaimait, un concours fui ouvert enlre membres de l'enseignement primaire sur la question de l'éducation militaire à l'école. Le lauréat, xM. C. About, instituteur à Novéanl-le*- Prés, en Mcurtbe-cl-Mosolle, publia chez les éditeurs Picard et Kaan une admirable petite brochure, que je voudrais voir entre les mains de tous ses collègues actuels, il y laut lire comment l'instilulcur, en qui Jules Ferry saluait alors le premier professeur d'exercices militaires, doit faiie ressortir aux yeux de l'enfance, << la dignité et la noblesse de la i)rofession des armes », et développer chez l'enfant « ces habitudes de subordination, d'obéissance, de renoncement à soi-même qui sont le caractère du soldat »; il y faut lire, sur les edets moraux, civiques et sociaux de l'éducation patriotique et militaire, des pages accomplies... Nous avons vu récemment un autre concours s'ouvrir entre instituteurs : il s'agissait de signaler les livres qu'il convenait d'expulser de l'école, sous l'inculpation do chauvinisme.
Parce rpie j'ai rappelé à nos instituteurs d'aujcjurd'hui, ou, pour mieux dire, parce que je me suis rappelé avec un certain nombre d'entre eux les leçons et les exemples de leurs aînés, puis-je être accusé d'avoir voulu « déshonorer toute une classe d'hommes >» ?
Il y a toujours, dans un article, (jnelquc phrase à laquelle on tient le plus, ha phrase (pic je |)r'eférais dans l'article incriminé par- M. IJuisson, était précisément empruntée à cet éminent penseur : « Il n'y aura jamais trop d'occasions, disait-il en 1887, pour éveiller dans la jeunesse l'amour de la patrie, pour y développer l'esprit militaire cl palrioticpic, inséparable de l'espril répulilicain. » Kl mes efforts dans lu Revue des Deux Mondes n'onl. eu d'autre but que de commenter et de «documenter» cet excellent conseil.
.Soyez remer-cié, monsieur le Directeur, pour m'y avoir aidé par votre bienveillanle sympathie, et veuillez agréer- l'expression d(! nifts plus distingués seiilinients.
(i. (Jov.\r.