LE CONGRÈS LILLOIS DES AMK ALES
A. — Le Vote sur l'knseignement de l'histoire {Temps, 3 septembre !90."i)
Comment faut-il enseigner l'histoire dans les écoles piimaircs? Le, congiès des Amicales a longuement discuté cette grave question. Il a hésité devant un vœu portant (]uc cet enseignement devait <■< être conçu conmic un expose documentaire, rationnel et philosophique de l'évolution intellectuelle, morale, politique et sociale du peuple ». M. de Tocqucville eiH dit : le provestiUN. Oui, ce fatras ridicule a fait reculer les congressistes. Mais la résolution qu'ils ont adoptée ne diffère guère de la précédente (juedans les termes, lisse sont déclaiés résolus à « conserver à l'enseigmMncnt de l'histoire un caractère scientilique, c'est-à-dii-e à éviter de le faire servii' pyslématit|uement à la construction d'un idéal social et à la culture des sentiments ». Ils ont, en outre, exprimé le désir (jne X l'histoire des collcetivilés prenne dans l'enseignement l'importance attribuée jusqu'ici à l'histoire des individus ».
Qu'est-ce que tout cela signilie? A supposer que l'histoire soit une science, — et elle n'est tout au plus, comme disait Menai), (|u'une pauvri; petite science conjecturale, — comment reiiseigiienicnt dt; l'iiisloii'e pourrait-il avoii', à l'école primaire, un caractère scientiliiiue? Qu'à la Sorl)onne, à l'Kcole des hautes études, à l'Kcolc des chartes, au Collège de France, on s'efforce d'étudier l'histoire scientiliiiucmenl, à coups de documents et de pièces d'archives, rien de mieux. .Mais imagine-t-on des gamins de douze ans embaniués dans des recherches aussi difdciles et aussi compliquées, ijui supposent
une vaste cuUiire générale préalablement acquise et une spécialisation intensive? Ce ne sont pas seulement les enfants des écoles, ce sont les Instituteurs eux-mêmes qui sont parfaitement incapables de cultiver l'bistoire en véritables savants, de rivaliser avec les Fustel de Coulanges, les Lavisse, les Albert Sorel, les Luchaire, Les Longnon, etc. Ils sont plaisants, avec leur caractère scientifique! Quelle idée se font-ils donc de la science?
Il est évident, et nul ne l'avait contesté jusqu'ici, que l'insliluleur n'est qu'un vulgarisateur, et que l'on ne peut concevoir l'histoire dans les écoles que comme un récit aussi vivant quepossible, mais nécessairement sommaire, des grands événements du passé. Aux bambins qui préparent leur première communion, les minisires du culte n'enseignent pas la Somme de saint Thomas d'Aquin : ils enseignent le catéchisme L'instituteur, dans ses leçons d'histoire, doit ne rien avancer d'inexact; mais il doit se préoccuper avant tout d'ouvrir lesprit de ses jeunes auditeurs, en évoquant pour eux le passé, surtout celui de leur nation. Et sans s'inquiéter d'aucun idéal social — ces petits songent bien à un idéal social ! — il n'y a aucun inconvénient à s'etlorcer de leur taire aimer leur pays et à développer en eux le sentiment patriotique. C'est ainsi que tous les autrespeuplesconçoivent l'enseignement de l'histoire à l'école primaire, et certains se gênent fort peu pour alli'rer la vérité stricte selon les besoins du patiiolisme. Si l'instiluleur allemand a vaincu à Sadowa et à Sedan, c'est grâce au caractère national de son enseignement. Que nos instituteurs méditent cet exemple ! Fis n'ont, d'ailleurs, pour le suivre, aucun scrupule scientifique à sacrifier. L'histoire de France est assez belle pour qu'on puisse arriver au résultat désirable sans travestir les faits.
B. — Le Vote sdr le Patriotisme {Temps, 2 septembre 1905)
La résolution importante du congrès de Lille est celle qui touche à la question du « patriotisme à l'école ». On attendait
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avec impatience ce que les Amicales décideraient. A l'ur)animité, les inslitiitciirs ont volé la déclaralion suivante : « I.f congrès déclare que les iiislituleurs sonl énergiqucnitml attachés à la paix, lis ont pour dt;vise : fJuerre à la guerre; mais ils n'en seraient que plus résolus à défendre leur pays le jour ou il serait l'objet d'une agression brutale. » La dernière partie de cet ordre du jour exclut la thèse sacrilège de M. Gusiave Hervé. Donc, point de grève des réservistes. C'est un résultat. Nous devions être décidément tombés bien bas pour que les instituteurs aient besoin de se réunir en concile et de définir le devoir patrioticiue. Ce fait sul'lil à montrer l'immense service que M. hocquillon et M. Uoné Goblel ont rendu à la Patrie et à l'Université. Les instituleurs étaient engagés, sous prétexte de pacifisme, dans une voie déplorable. Quelques politiciens imprévoyants et sans caractère les encourageaient, il a fallu que le scandale fût dénoncé hautement au pays ; il a fallu des menaces de l'étranger, l'humiliation nationale et le péril de la patrie, pour que l'on comprit que la propagande pacifiste nous livrait sansdéfense, et presque sans courage, à tous les hasards, à toutes les provocations, à tous les outrages.
On revient à de meilleurs sentiments. Le retour pourrait être pins net, et la profession de foi plus chaleureuse. Le lexte voté par le congrès fies Amicales ne peut être qu'un commencenient et un point de départ. On doit s'en contenter comme d'une manifestation importante, à cause de l'état d'esprit qui n'gnait hier encore dans certains groupes d'instituteurs; mais comme corps île doclrine, il serait tout à fait insultisaut. M. (Jasquot, directeui-de l'enseignement primaire, a prononcé, dans la séance de clùlure, un discours où nous trouvons le commenlaire indispensable de la résolution du congrès : i< H importe, a-l-il dit, de veiller avec amour sur le |)atrimoine matériel et moral qui est le nôtre, de ne pas o.nerver des cncrijies qui doivent toujours i}tre priHcs à l'action, ft de ne pas s'endormir dans une trompeuse sécurité qui attire et provoque les tempêtes. » Tout cela est admirablement peMsi'. et formulé en termes excellents. Depuis quiilques années, à force de r-épéter : « La paix ! la paix ! » et « Guerre à la guerre ! >, à force de cacher, comme les souvenirs de
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lionle, des i)ap:es glurieiises de l'histoire de Franco, on a fini par faire croire que noire pays élait décidé, c'est-à-dire résiirné à la paix quand m«*aie, à la paix nialgr»'- tout, à la paix à tout prix. Or, nous avons vu que cet indigne principe d'abaissement et de tionte n'écarte pas le péril : au contraii't', il le fait naître. Kt quand le péril est proche, on s'aperçoit que le désarmemiml moral est aussi dangcri^ux que le désarmement matériel ; car pour défendre la dignité et la sécuiilé d'un pays, l'énergie est aussi nécessaire que les niuniliôiis.
La résolution de « défendre le pays le jour où il serait l'olijet d'une agression brutale >' ne suifirail pas si l'on devait recommencer les soltises pacifistes qui, selon le mot de M. Gasquet, •< énervent les énergies ». Le congrès des Amicales a vote une adresse de félicitations au président Roosevelt à cause de la paix de Poilsmoulh. 11 a bien fait. Les instituteurs feraient mieux encore de lireles œuvres du président des Élals-Lnis et de s'en inspirer. Ils n'y trouveront pasd'hysli'ri(|ues déclamations en faveur de la paix à outrance, si l'on peut ainsi parler. M. Roosevelt parle de la paix comme d'une chose sérieuse, et il vient de montrer qu'il l'aimait sérieusement. Mais il jugerait que crier : >< Guerre à la guerre! » n'est pas très digne d'un homme, car cela revient à dire qu'on a peur et à enseigner la peur. M. Roosevelt a écrit ces paroles profondes et infiniment sages : « La guerre est un mal, un très grand mal ; niais elle n'est pas le plus grand des maux. » Il y a pire, en effet : c'est l'habitude prise de l'abaissement, c'est l'humilialion acceptée d'avance, c'est la diminution graduelle jusqu'à l'etfacement définitif. Seuls sont respectés ceux en qui l'on reconnaît la force d'âme. Et c'est une grande et symbolique leçon que le pacificateur de Porlsmouth soit le même homme que l'ardent volontaire de la guerre de Cuba.