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L'IDÉE DE PATRIE ET LE CONGRÈS PARISIEN DES LIBRES PENSEURS

A. — Compte rendu {Tem//s, 9 sepleiiibrc 1905)

Ce Congrès mouvemenlé a pris fia hier, avant que Tordre <Ju jour ait ôlé épuisé, mais après une longue cl intéressante controverse sur l'idée de patrie. M. Ferdinand lUiisson, qui î^ernblail efTrayé des déductions tirées de ses doctrines pliilosopliiques par l'anarchie, s'est trouvé aux prises successivement avec M. Sébastien Faurc, l'anarcliisle idéaliste et rêveur, vl avec MM. Domela .Nieiiwenhuis et (iustave Hervé. Le congrès, fort embarrassé, après avoir fait un succès au.\ uns et aux autres, s'est tiré d'embarras en votant un texte de M. l-ucien Le Foyer sur l'arbitrage.

C'est M. Voghter, député au HeiclistaL', qui, le premier, parla sur la question. Son discours nous a paru très modéré dans le fond et la forme, et en somme, il s'est borné à dire (pie la guerre et la paix armée sont d(!s maux inhérents à la société capitaliste et qui ne disparaîtront qu'avec elln. C'est à peu près la môme thèse (ju'a soutenue .M. Sébastien Faiire, mais avec un art oratoire qui lui a valu des applaudissements unanimes. Pour cet orateur, >> la société fonctionne en la\cur de trois bandits : l'homme de proie, l'homme d'im- ()ostiire, l'homme de bestialité. Le premier s'appelle le ma- ^'isliat, le second s'ap|)elle le prêtre; le troisième bandit, c'est le soldat ». La suppression de tous ces bandits s'appelle la révolution sociale.

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Pourtant, M. Sébastien Faiire, plus précis (jue son collègue allemand, a un progratnme minimum : il consiste à engager l'une des nations mondiales à prendre l'initiative du désarmement.

« Je prétends, a-t-il conclu, qu'une nation qui désarmerait, non seulement ne perdrait rien de sa force, mais je prétends au contraire (|ue ce désarmement assurerait sa sécurité.

« Ainsi des nations comme la Suisse, la Belgique, sont assurées de l'inviolabilité de leurs territoires.

« El si une nation donnait l'exemple du désarmement, et <iu'un voisin fût tenté de l'absorber, croyez-vous que les autres puissances qui forment le concei 1 européen la laisseraient faire?

<< Enfin, si le contraire arrivait, que les autres nations se <'oncertassenl pour s'emparer de la nation désarmée, tous les peuples viendraient se ranger avec elle, car elle représenterait la civilisation et l'humanité. »

C'est ensuite au four de M. Domela .Nieuwenhuis, le révolutionnaire hollandais, l'inventeur de la grève des soldats, à prendre la parole. Sa thèse peut se résumer ainsi : la libre pensée soumet les act-^s des hommes à la raison, le militarisme les cimtraint par la force; donc il faut le supprimer.

" Mais quels sont les moyens pratiques pour combattre le militarisme? demande l'orateur. Il y en a un : la grève mililaire en cas de guerre, la grève générale des ouvriers productifs, la résistance passive, le refus individuel du service militaire, le boycottage des puissances belligérantes par tous les pays civilisés. Oh! ne pensez pas que d'en haut la paix viendra sur la terre, ni par un Dieu céleste, ni par des maîtres terrestres, car ils ont intérêt à faire des guerres. Seulement, quand les ouvriers productifs comprendront qu'eux, qu'eux seuls peuvent finir la guerre, nous y arriverons.

« Les ouvriers des ports doivent décider de ne pas charger ni décharger un vaisseau qui est destiné à transporter des soldats, ou des canons, ou des vivres. 11 faut isoler les puissances belligérantes.

« Les ouvriers des chemins de fer feront de m-ême. et alors la guerre est impossible. »

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M. Doriicla Mouwenliuis se rend coniple que son syslème do pa'ificaliuii par rt'meule esl quelque pen paradoxal, ot il s'oxplique parcelle déclatalion : <■ Je pirlAre la gncrro civile à la guerre élrangère. » Klle est, paraîl-il, nécessaire pour arriver à l'harmonie rùvée par le libi-rlaire hollandais.

Mais voilà M. (iuslave Hervé, spécialiste en la malière, qui a[»paraît, toujours sanglé dans son veston do coupe militaire. I.a moitié de la salle lui fait une ovation.

il rend justice au maître, à Domeia Nieuwenhuis (|iii, en IH'.M, poita le premier la question de la grève militaire au congres international socialiste de Bruxelles.

Klle ne fut admise que par trois nationalités : la Hollande, l'Angleterre et la Krance (en majorité).

Depuis cette époque, le parti socialiste français s'est embourgeoisé au point de trouvei' détestables les théories qu'il approuvait alors. La question sera d'ailleurs posée aux prochains congrès de ce parti. M. Hervé approuve la formule de « guerre à la guerre » adoptée |)ar les instiluteuis à Lille. Pourtant, elle lui semble insutlisaule :

•■ Mais si, avant que nous ayons eu le temps de façonnei des adultes, nous, les adultes, on nous mène à l'abattoir.

c La Haye! Soi!; mais si, avant que les gouvernements aient arrangé leurs affaires, ils les arrangeaient sur notre dos? Songeons à cela. Songeons à nous, d'abord.

« Demain, nouspouvonsôtreappehissous les drapeaux pour servir les intérêts coloniaux de la classe capitaliste française ou anglaise. Si nous sommes mobilisés, quelle attitude proiidrez-vons, libres penseurs de la terre?

« Voilà la «jueslion à laquelle on n'aime pas répondre. (»n répond |)ar des cabrioles ou des sopliismes.

« Sophisme de la guerre d'agression : nous n'alta(|Uons pa*, nous sommes obligés de nous défendre. Nous devons mareher, tons, pour sauver notre sol de l'oppression étrangère.

» kii fait, sait-on jamais quel est l'agresseur? »

M. Hervé n'admet pas les questions d'ordre national et ii précise sa pensée :

« Il n'y a que deux patries dans le monde : la patrie 'le toutes I( s calottes et la patrie de tous les exploités.

•< Il faut, quand vous tous, délégués français et étrangers.

VOUS relournerez dan? vos milieux, que vous propagiez celle idée : que s'il plail aux gouvernements, pour salislaire des intcréls capilalisles, de faire entr'égorger des hommes, nous ne marcherons pas! Et je vous assure qu'ils comprendront ce discours-là quand vous aurez derrière vous une mass»' à laquelle vous aurez inculqué cette idée.

<( Je supplie surtout nos camarade? allemands de heurter le front l'opinion publique chez eux. et de ne pas se retrancher derrière des formules équivoques. Que no^ camarades de la social-démocratie n'aient aucune crainte : quand même le Kaiser dissoudrait tous les groi;pemenl<, emprisonnerai! les militants, le parti socialiste ne mourrait pas pour cela. Qu'ils se souviennent que malgré les exploits de Bismarck en i8T8, douze ans après, le parti socialiste avait doublé, et devant ce résultat, le gouvernement allemand abrogeait la loi contre les socialistes. Que les camarades recommencent donc la lutte, car ce qu'il faut, c'est atfranchir l'humanité des hécatombes militaires. »

A ce momeni M. Furnémont interrompt M. Hervé, et déclarant qu'il n'y a pas d'aristocratie du (aient, il l'informe que le laps de temps qui est imparti aux orateurs est à son endroit écoulé :

« Je ne reconnais pas l'arislocralie du talent, répond le fougueux antipatiiole; mais élevé dans l'L'nivtTsilé, j'ai contracté l'habitude de mettre toujours les points sur les i, afin de me faire mieux comprendre. Je conclus donc, en terminant, que l'attilude des libres penseurs en cas de guerre soit nettement définie, et comme c'est une question nouvelle que je pose à ce congrès, j'en demande l'inscription en lête de l'ordre du jour du prochain congrès intcnialional de la libre pensée. »

.\près une intervention du compagnon Libertad qui crie : ■ A bas l'armée! » et qui traite avec mépris les congressistes, M. Buisson répond à .M. Hervé. Il est pacifiste, mais il trouve les théories de M. Hervé <> dangereuses >■ :

« Il y a deux procédés, dil-il, pour combattre la guerre. '< L'un, auquel je me rallie, et que nous devons prendre l'engagement de faire tout ce qui dépendra d<' nous pour

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mènera bien, c'est d'organiser une pression proiélarienne, en faveur de la paix, sur les gouvernenienls.

<< C'est à nous Ions d'v coopérer par la parole, par laclioii. C'est à nous d'aider toutes les organisations nationales ol internationales pour la guerre à la guerre.

•< Il y a un autre procédé qui consiste à dire dus à présent : si une guerre éclate, nous qui tenons une plume, nous qui parlons, nous allons conseiller aux jeunes gens de dés«rler. Citoyens, pour ma part, je considère que c'est la plus formidable résolution qu'on puisse prendre que de conseiller à un jeune homme de perdre son honneur. »

Des protestations sVdùvenl à ces mots, mais M. Buisson continue :

« Vous avez laissé parler tout à l'heure le di'légué allemand qui vous a dit : <' Mourons pour la patrie. » Vous pouvez m'en laisser dire autant.

" Vous oubliez donc que les instituteurs réunis à IJlle ont ou le courage, que pas une corporation n'a encore eu, de déclarer la guerre à la guerre!

'< Il s'agit de savoir si nous vivons dans la fiction ou dans la réalité. Oubliez-vous entin que ce congrès do la paix dont vous parliez tout à l'heure, et qui s'est tenu il y a quelqui^s jours seult;ment, a déclaré que l'accomplissement des devoirs militaires dans l'étal présent n'est pas incompatible avec le pacifisme?

« Il faut donc qu'il sorte de cette assemblée une déclaration qui fera connaître aux libres penseurs du monde entier si, oui ou non, le congrès fait adhésion aux idées d'Hervé. «

En terminant, M. Unisson oppose à la motion Domcla Nieuwenhuis, tendant à refuser le service militaire en temps de paix et en tem[)S de guerre, et à la tln'orie Hervé, tendaiil au refus en temps de guerre seulement, la motion suivante :

>< Le congrès,

« En adoptant la devise : « Guerre à la guerre », et en recommandant la plus énergique propagande contre le militarisme ;

" Estime que pousser les jeunes gens d'un pays à des actes individuels de désertion est un procédé condamnable entraînant une lourde responsabilité pour ceux qui mettraient

ainsi à jamais, hors la loi de leur pays, les jeunes citoyens les plus ai-deiils et les plus précieux, pour affaiblir d'autaut le progrès humain;

« Le congrès déclare que la vrrilable propagande anlimililariste doit tendre à faire entrer la jeunesse de tous les pays dans les organisations prolétariennes, d'où sortira un mouvement international de soulèvement collectif et simultané, forçant les divers gouvernements à substituer, pour les conflits de peuple à peuple, la solution rationnelle par l'arbitrage à la solution barbare par l'inutile massacre des hommes. »

Enfin, on vote, et le rapport de !a Commission présenté par M. Lucien Le Toyer est adopté. En voici le texte :

(( Le congrès,

(( Considérant que les vingt-six puissances réunies à la conférence de la Haye ont adopté à l'unanimité la résolution suivante :

« La conférence estime que la limitation des charges militaires qui pèsent actuellement sur le monde est grandement désirable pour l'accroissement du bien-ôtre matériel et moral de l'humanité... »;

« Considérant que la conférence a également émis le vœu :

<c Que les gouvernements, tenant compte des propositions faites dans la conférence, mettent à l'étude la possibilité d'une entente concernant la limitation des forces armées de terre et de mer et des budgets de la guerre... »,

« Invite les libres penseurs, notamment les parlementaires, à obtenir de leurs gouvernements qu'ils se concertent, conformément au vœu de la conférence de la Haye, pour étudier et réaliser la réduction générale, simultanée et progressive des armements, et qu'à défaut d'une entente antérieure, ils inscrivent cette question à l'ordre du jour de la prochaine conférence de la Haye.

En ce qui concerne l'arbitrage :

« Le congrès,

« Sans entrer dans l'examen des transformations sociales susceptibles d'assurer la paix internationale;

« Considérant que les aspirations pacifistes et humanitaires ont le besoin immédiat d'un instrument juridique capable de

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rt'gler. ronfornu^monl à la juslico, los dilTi'i-eiids inévitables cnlrt- los peupifs;

« Cunpidéranl que l'arbitrage fournil la solulioii jiisle, criicaco, oconoiiiinue, des dilTéi-ends iiileinationaux;

« 1" Hecomniande l^lude théorique, |)ratiqm' et hisloritjur de l'arbitrage international, la recherche des perleclionncnionts à y a[)porler, la propagande en laveur de son expansion ;

'( Il appelle en particulier rallenliou sur les uio.veuset mc- Itnides fournis par la première conft'rence de la Haye, el sur la tâche à imposer, prochainement, à la seconde conférence de la Haye;

« "2^ Hecommandeà tous lescitoyons d'obligerles candidats, el par suite les élus paricnienlains, à faire partie de l'Iînion inteiparlemenlaire, el en outre, en France, à s'inscrire au gron|(e parlementaire de l'arbitrage international;

<i 3° Ailjure les citoyens et les groupements de s'organiser, el en cas de péril pour la paix, d'empêcher par des rnaiii estalioiis promptes el énergiques le gouvcinemenl de leur pa\s de faire la guerre, et l'amener à proposer ou à accepter l'arbitrage;

<■ 4° Rappelle aux Parlements qu'il est de leur devoir de surveiller la politique extérieure des gouvernements, el que tous les traités contractés par un peuple loyal et libre doivent être soumis à la ralificalion des Chambres;

« îi" Invile tous les |)tniples qui travaillent en paix à mettre à ri[)dex les peuples qui font la guerre, à leur refuser, dans la mesure du possible, les [ir-oduit-^, el, dans tous les cas, largenl nécessaires à la conlinnation des hostilités. »

!.<• Congrès adopte également la motion de M. Buisson et décide, sur la proposition de M. Hervé, que le [)rochain Congrès aura à délermincr' ■• laltilndt des libres penseurs en cas de guerre >i.

B. — L'ai'I'rkciation du Temps (9 septembre 1903)

l.e loxle proposé au congrès par M. Ruisson marque à la fois la faillite de son système de morale et la laillile du [«aeifisme.

La morale de la libre pr-nsé*; ne saurait être impéralive, "M. Ruisson l'a écrit lui-même dans l'exposé de ses idées. L'individu, pour s'y soumettre, doit en avoir reconnu la légitimité. Eh bien, de quel droit M. Ruisson, libre penseur, préteml-il imposer le devoir militaire au compagnon Paraf-Javal, qui n'en veul pas? Cet anarchiste, avec M. Hervé, avec ,M. Nieuwcnhuis, estime que pacifisme est synonyme de désertion.

Ils ont pour eux la logique et ils seront écoulés des jeunes libres penseurs. Ils le seront d'autant plus qu'à ces thi'ories dangereuses, meurtrières, conclues de son système de morale, .M. Ferdinand Ruisson ne sait qu'opposer une faiblesse roupable, conséquence de son indt'cision. Son moyen pour sij|tpriiner la guerre est presque aussi prrilleux que celui de M. Hervé. Celui-ci veul nous livrera l'envahisseur, sans combat. M. Ruisson, en démoralisant les jeunes gens par la propagande antimilitariste, assure notre défaite. Voilà ce que donne à l'usage la morale de M. Ruisson. Il faut remercier le congrès de la libre pensée de nous avoir apporté cette preuve : « Ces gens-là, s'écriait au cours d'une séance un libre penseur désabusé, ces gens-là me feraient faiie mes Pâques! » Ce congrès, espérons-le, n'aura pas seulement provoqué des retours à la foi religieuse, mais encore des retours à la loi patriotique.

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