PLAN D ETUDES
La partie de la réforme qui concerne renseignement proprement dit, les plans d'études et les épreuves qui les couronnent est la plus importante de l'œuvre que nous avons entreprise.
Cycles. — La division des cours d'études en deux cycles présente de sérieux avantages. L'enseignemeni du grec et du latin ne se prête pas naturellement, il est vrai, à une répartition de ce genre, mais l'ensemble des matières du programme peut se distribuer de telle sorte que l'élève quittant le lycée à l'issue de la troisième ait appris autre chose que des commencements et emporte un bagage de connaissances, modeste sans doute, mais formant un ensemble complet en soi et utilisable.
Il faut souhaiter qu'un certain nombre d'élèves quittent le lycée dans ces conditions. C'est un terme marqué pour tous ceux que pressent les nécessités de la vie et pour ceux qui n'ont pas le
goût de ces études, qui les suivent de mauvais gré et constituent pour ces classes un poids mort qui en alourdit la marche.
Examen intérieur. — A la fm de ce premier cycle, un certificat d'études pourra être délivré en raison des notes obtenues et après délibération des professeurs. Pour ceux qui spontanément abandonnent le lycée, cette attestation de bonnes études secondaires élémentaires aura sa valeur. Pour ceux qui continuent leurs classes, l'obtention du certificat constituera, au même titre que le livret scolaire, dont il formera en quelque sorte la première page, une assurance contre les chances du baccalauréat. Quant au refus du certificat, il sera pour les parents un avertissement plus sérieux que celui qui résulte d'un simple examen de passage.
Mais je ne crois pas qu'il faille ériger ce certificat en diplôme dont la délivrance supposerait un examen public. Ce serait instituer une sorte de baccalauréat inférieur dont la préparation ne tarderait pas à devenir l'unique préoccupation des maîtres et des élèves, pèserait sur toutes les classes du premier cycle, et leur enlèverait leur liberté.
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Durée des études. — Une sortie étant ainsi ménagée en cours de route aux plus pressés ou aux moins capables, il importe d'autant plus d'élever le niveau des études pour ceux qui restent. A cette fin, j'ai insisté pour que leur durée totale ne soit pas diminuée. Cette durée est déjà moindre chez nous que dans bon nombre de pays étrangers, qu'en Allemagne, notamment. Ne réduisons pas d'avantage un enseignement dont la vertu tient en grande partie à sa durée qui lui permet non seulement de munir l'intelligence de connaissances multiples, mais d'agir profondément sur les habitudes -et les facultés mêmes, de faire en un mot l'éducation de l'esprit.
Il ne faut d'ailleurs pas perdre de vue que l'enseignement de la rhétorique, de la philosophie, des mathématiques élémentaires, tel qu'il résulte des programmes, tel qu'il doit être pour préparer utilement l'entrée de l'enseignement supérieur, comporte un degré de maturité, de réflexion et de raison, qui correspond lui-même au développement physique de l'élève. Il y aurait péril à amener trop tôt les élèves dans les classes supérieures : ou le niveau de l'enseignement s'abaisserait, ou les esprits seraient surmenés. Ni les Provinciales, ni le Discours de la Méthode ne sont
un aliment approprié à des esprits de quatorze ans.
Programmes. — En ce qui concerne la matière même des études, nos programmes sont trop lourds ; ils doivent être allégés et simplifiés. Ils manquent surtout de souplesse. L'uniformité paralyse notre enseignement. D'un bout à l'autre de la France, ce sont les mêmes plans d'études, les mêmes matières et les mêmes cours, comme si d'un bout à l'autre de la France c'étaient les mêmes besoins.
Il faut donner aux élèves le moyen de choisir l'enseignement le mieux approprié à leurs aptitudes, à leurs vocations présumées et aux nécessités économiques des régions où ils vivent. En conséquence, il faut organiser des cours d'études variés, sans préjudice d'ailleurs pour ce fonds commun de connaissances générales qui caractérise l'enseignement secondaire, et qui assure l'unité de cet enseignement.
L'étude de l'antiquité grecque et latine a donné au génie français une mesure, une clarté et une élégance incomparables. C'est par elle que notre philosophie, nos lettres et nos arts ont brillé d'un si vif éclat; c'est par elle que notre influence
morale s'est exercée en souveraine dans le monde. Les humanités doivent être protégées contre toute atteinte et fortifiées. Elles font partie du patrimoine national.
L'esprit classique n'est pas, comme quelquesuns l'affirment, incompatible avec l'esprit moderne. Il est de tous les temps parce qu'il est le culte de la raison claire et libre, la recherche de la beauté harmonieuse et simple dans toutes les manifestations de la pensée.
Vous avez remarqué, Monsieur le Président, que l'enseignement classique rencontrait, même en dehors de l'Université, des défenseurs convaincus : « Les Chambres de commerce, avez-vous dit, se sont toutes prononcées en sa faveur » ; et vous avez ajouté : « sa disparition serait un malheur auquel les partisans les plus résolus de l'enseignement moderne ne pourraient se résigner. »
Ici encore, nous sommes d'accord.
Mais, depuis l'époque où les études classiques furent organisées dans notre pays, depuis le xvii* siècle où elles régnaient sans partage, le monde a marché. Des événements considérables se sont accomplis qui ont transformé la société et bouleversé de fond en comble ses conditions d'existence. L'industrie, le commerce et l'agriculture
sont devenus les facteurs les plus puissants de la prospérité nationale.
Ces forces, pour produire leur effet utile, exigent non seulement des bras nombreux et vigoureux et un outillage perfectionné, mais encore des intelligences éclairées capables de les mettre en action et de les diriger.
Il y a moins d'un siècle, l'enseignement ne s'adressait qu'à une élite. Maintenant il s'adresse à la nation tout entière.
Aujourd'hui, le problème de l'enseignement est double.
Nous devons dans l'intérêt de la collectivité, du monde du travail, du prolétariat lui-même, préparer une élite éclairée et libérale, une aristocratie d'esprit qui, s'élevant au-dessus du réalisme utilitaire, se voue aux recherches désintéressées, aux hautes spéculations et sauvegarde les intérêts permanents et supérieurs du pays.
Nous devons, d'autre part, constituer fortement l'armée du travail, lui donner un état- major et des cadres.
Dans nos sociétés modernes, les questions d'enseignement sont mêlées à tous les problèmes qui touchent au développement et à l'existence même des nations.
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« On ne peut sans danger, a dit Descartes, rester étranger aux choses de son temps. »
Jamais le mot du philosophe n'a été plus vrai.
Dans un pays comme la France où la population professionnelle et active (industriels, négociants, agriculteurs) représente 48 pour 100 de la population totale, 18 000 000 d'individus sur 38 000 000 d'habitants, où le capital industriel s'élève à 96 milliards 700 millions de francs ; où le capital agricole atteint 78 milliards de francs ; où les exportations se sont chiffrées en 1900 par plus de 4 milliards de francs, l'Université ne peut se contenter de préparer les jeunes gens qui lui sont confiés aux carrières libérales, aux grandes écoles et au professorat ; elle doit les préparer aussi à la vie économique, à l'action.
Pour répondre à ces besoins, il faut prévoir dans chaque cycle des groupements divers de matières, des sectionnements, des options.
Éducation. — Mais la vertu sociale de l'enseignement réside moins dans les programmes et dans les méthodes que dans Véducation. Le maître devra donc s'imposer pour premier devoir de développer les qualités intellectuelles et morales qui stimulent l'initiative individuelle, font les esprits
justes et libres, les consciences droites et les volontés fortes. C'est à ce prix seulement qu'il remplira toute sa tâche et qu'il préparera l'homme et le citoyen.
Cours du 'premier cycle. — De fortes études primaires sont la base nécessaire de tout l'enseignement secondaire. A l'issue de ces études, qui peuvent se faire aussi bien dans les écoles primaires que dans le lycée, s'ouvre le premier cycle. Deux cours parallèles s'offriront, alors, au choix des élèves ou plutôt des familles : d'une part, l'enseignement sans grec ni latin ; d'autre part, l'enseignement fondé sur le latin. On reconnaît ici l'enseignement appelé moderne et l'enseignement classique. Mais on verra plus loin pourquoi nous proposons d'abolir cette opposition de noms qui avait créé jusqu'à ce jour de si graves malentendus et faisait perdre de vue l'unité fondamentale de l'enseignement secondaire.
Dans le cours où l'enseignement est fondé sur le latin, à partir de la troisième année, c'està-dire à partir de la classe de quatrième, une subdivision : l'étude du grec commence ; elle est facultative. Pour ceux qui continueront cette étude jusqu'au baccalauréat, ce n'est pas trop tôt
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d'en apprendre les difficiles rudiments. Pour ceux qui ne la pousseraient pas au delà de la troisième, ce n'est pas la peine de les aborder.
Cours du second cycle. — A l'entrée dans le second cycle, trois catégories d'élèves se présentent : les uns ont fait du latin et du grec ; les autres du latin et pas de grec ; les derniers n'ont fait ni latin ni grec.
Pour les élèves de première et troisième catégories, pas d'incertitude possible : ceux-là, sauf exception, continueront et pousseront aussi loin que possible les études gréco-latines ; ceux-ci les sciences et les langues vivantes.
Restent les élèves qui ont fait du latin et pas de grec. Pour celte catégorie, il y a deux hypothèses à prévoir : les uns veulent continuer l'étude du latin et, dans ce cas, ils choisissent pour complément, soit l'étude développée des langues étrangères, soit celle des sciences; les autres abandonnent l'étude du latin et, dans ce cas, ils fusionnent avec les élèves qui sortent du premier cycle sans avoir fait ni grec ni latin et, comme eux, s'attachent à la fois à l'étude des sciences et à celle des langues.
Ce dernier cas sera de beaucoup le plus frô-
quent pour ceux qui se destinent à des carrières qui exigent surtout des connaissances scientifiques. On ne saurait imposer aux élèves qui se livrent spécialement à l'étude des sciences l'obligation de suivre les classes de latin de concert avec la section gréco-latine. Quelques élèves d'élite le pourront tenter s'ils le jugent à propos. Il y a double profit à en dispenser les autres : profit pour eux d'abord, qui perdent dans ces classes un temps précieux; profit pour ces classes mêmes, dont l'essor et le progrès sont paralysés par la présence d'élèves qui n'y assistent qu'à contrecœur.
Baccalauréat : égalité des sanctions. — Aux quatre groupements de matières qui viennent d'être prévus, devront correspondre autant de groupements d'épreuves diverses du baccalauréat. Mais ces épreuves supposent toutes des cours d'études d'égale durée. Dès lors, la raison la plus grave qui subsistait de refuser au baccalauréat de l'enseignement moderne les sanctions du baccalauréat classique disparaît. J'ai toujours combattu les propositions qui tendaient à accorder à un cours d'études de six ans les mômes prérogatives qu'à un cours d'études de sept ans. C'était frapper mor-
tellement les études les plus longues et donner une prime aux études les plus courtes. Mais entre deux cours d'études égaux et des épreuves équivalentes, dans lesquelles la connaissance du grec et du latin sera remplacée par une connaissance approfondie des sciences et des langues vivantes, je ne vois plus de raisons d'établir d'inégalité au point de vue des sanctions. Tous les diplômes secondaires doivent conférer les mêmes droits. Il est clair, d'ailleurs, que certaines études supérieures resteront interdites à certains bacheliers, à raison même de leur genre d'études secondaires. Celui qui n'a pas étudié le grec ne s'inscrira pas comme candidat à la licence es lettres. Mais, précisément à cause de cela, il est superflu de le lui interdire, à raison de la nature de son diplôme. Si quelque bachelier de l'ordre scientifique se présente pour les études de la licence es lettres, c'est qu'il aura appris le grec en particulier. Dès lors, il ne serait pas juste d'y mettre obstacle. L'exception sera rare : elle mérite d'être encouragée.
Unité de grade. — Ceci admis , une nouvelle conséquence s'impose : tous les diplômes de bacheliers étant équivalents, et conférant les mêmes
prérogatives, il n'y a plus qu'un baccalauréat unique, un seul diplôme portant, à titre de renseignement, des mentions différentes suivant l'option du candidat entre les différentes matières offertes à son choix.
Unité d'enseignement. — Enfin, si dans l'enseignement secondaire réorganisé, tous les cours d'études ont une durée égale et aboutissent au baccalauréat ; si dans tous on se propose, à la fois, de donner à l'élève l'instruction la plus utile en vue de sa carrière future, et, en même temps, de faire l'éducation de son esprit par l'action des disciplines les plus fortes et des exercices les plus féconds, affirmons l'unité fondamentale, l'orientation commune des études secondaires en abolissant les dénominations de classique et de moderne qui ne peuvent que perpétuer une rivalité funeste, et disons que tout enseignement secondaire digne de ce nom doit être à la fois classique et moderne.
En même temps précisons les frontières des divers cours d'études en déterminant avec netteté les points par lesquels ils se touchent et parfois se confondent et les points par lesquels ils se différencient. Ainsi l'incertitude' où se trouvaient
les familles cessera, elles auront plus de liberté pour choisir l'enseignement qui leur convient le mieux et elles sauront, quand leur choix sera fait, où les conduira la voie où elles auront engagé leurs enfants.
En résumé, adapter les programmes rendus plus souples à la variété croissante des besoins, tout en maintenant l'unité essentielle des études et du grade qui en est la sanction, tel est l'esprit général de la réforme proposée. Elle me paraît répondre aux intérêts réels du pays, aux vœux si souvent exprimés par les Chambres de commerce et les Conseils généraux, à l'ensemble des dépositions que vous avez recueillies au cours de votre enquête et aux conclusions que vous avez formulées au nom de la Commission parlementaire.
Section nouvelle. — Le régime normal de l'enseignement secondaire une fois arrêté, il m'a paru indispensable d'instituer un enseignement nouveau répondant à d'autres besoins.
Le premier cycle des études secondaires est appelé, dans une de ses sections, à fournir des recrues bien préparées pour l'apprentissage direct des carrières industrielles, commerciales, agricoles et coloniales.
D'autre part, le second cycle, qui dure trois ans et aboutit au baccalauréat, est la voie qui mène aux études supérieures, aux grandes écoles, à nombre d'emplois dans les Administrations publiques.
Au-dessus du premier cycle et à côté du second, il faut créer une suite d'études plus courte que ce dernier, plus spécialisée par des programmes dont le fond sera constitué par les langues vivantes et les sciences enseignées surtout en vue des applications. Dans cette section et dans celle du premier cycle qui ne comporte pas l'étude du latin, les élèves seront préparés aux carrières actives.
Cet enseignement nouveau ne devrait pas être établi partout, mais seulement là où il répondrait à des besoins constatés ; il serait très souple et comporterait des variations sensibles. Les programmes en seraient dressés par les Conseils académiques et soumis à l'approbation du Ministre.
Il aurait comme sanction un examen public subi sur ces programmes, n'ayant, par conséquent, rien de commun avec le baccalauréat, qui suppose l'uniformité générale des programmes en raison de l'identité des sanctions attachées au diplôme.
Cet enseignement aurait le caractère de ce qu'on appelle dans quelques pays voisins «l'enseignement réel » .
Durée des classes. — Pour rendre possibles ces groupements de matières et ces options, qui caractérisent les nouveaux plans d'études, une condition s'impose : c'est que, dans la généralité des cours, la classe d'une heure sera substituée à la classe de deux heures. La classe de deux heures, qui est inconnue dans les pays étrangers, lasse l'attention et fatigue l'esprit de l'élève et du maître ; on l'ignore en France, dans les Facultés et dans les grandes écoles. Elle n'existe que dans les collèges et les lycées. On peut la maintenir pour certains cours supérieurs préparatoires à des concours : il n'y a qu'avantage, il va y avoir nécessité à y renoncer pour les autres.
J'ajoute qu'il y a lieu d'une manière générale de mesurer plus exactement l'enseignement aux forces et à l'âge des élèves et de donner plus de temps à la vie au plein air et aux exercices physiques.
Il ne me paraît pas nécessaire. Monsieur le Président, d'insister sur quelques autres points, tels que l'enseignement des langues vivantes, les inspections, la préparation professionnelle des maîtres.
La réforme si importante de l'enseignement des
langues vivantes a été mise en voie d'exécution par les instructions et ma circulaire du 15 novembre dernier.
En ce qui concerne les inspections, il convient de les multiplier et d'en assurer l'efficacité. Il n'y a ici entre nous aucune divergence.
Nous sommes également d'accord sur la nécessité de réformer l'agrégation dans un sens professionnel et d'organiser l'École normale de façon qu'elle soit tout à la fois une école de hautes études et un institut pédagogique.
Je souhaite, monsieur le Président, que ces explications éclairent suffisamment aux yeux de la Commission l'ensemble ci-joint de propositions et j'espère qu'avec votre appui, il obtiendra son assentiment et pourra être soumis, en son nom comme au mien, à l'approbation de la Chambre.
L'enquête que vous avez dirigée, au cours de laquelle vous avez recueilli les dépositions des hommes les plus éminents de toutes les professions et de tous les partis et qui est, sans contredit, l'une des plus complètes et des plus fructueuses que nous ayons enregistrées, les travaux de la Commission parlementaire et de ses rap-
porteurs, les travaux du Conseil supérieur de l'Instruction publique et de mon Administration, les études poursuivies dans les Congrès de professeurs, dans l'Université et hors de l'Université, par les hommes que passionnent ces hauts problèmes, tant de bonnes volontés, l'accumulation de documents si précieux, un si immense effort ne peuvent être perdus.
L'avenir du pays est engagé dans le débat. La Chambre, dont nous connaissons le patriotisme éclairé et l'intérêt pour tout ce qui touche à la formation des esprits et des consciences, à l'éducation nationale, en un mot, ne voudra pas se séparer avant d'avoir examiné les conclusions que j'ai l'honneur de vous soumettre, où je me suis efforcé de résumer les idées essentielles qui se sont dégagées de notre longue collaboration et sur lesquelles l'entente s'est établie entre nous.
Agréez, Monsieur le Président et cher collègue, l'expression de ma haute considération.
Janvier 1902.
GEORGES LEYGUES