LA COMPAGNIE DE JÉSUS
La question de renseignement secondaire se précise au xvi* siècle. C'est à partir de cette époque que le problème est nettement posé, qu'on en mesure l'importance politique et sociale et que l'on cherche des solutions d'ensemble. Nos disputes sur l'éducation se retrouvent déjà dans Rabelais et dans Montaigne. Le xvi^ siècle date entre tous les siècles dans l'histoire universelle. Il est le terme splendide, la récompense de l'effort obstiné de l'esprit qui, depuis les communes, veut se dégager de sa gangue. C'est une de ces époques que Michelet appelle des sommets. Il de-
mine un immense horizon. Il a vu trois choses qui ont changé la face du monde; les découvertes maritimes, la Renaissance et la Réforme.
Les découvertes des navigateurs n'ont pas seulement révélé à l'Europe des terres inconnues. Elles ont intéressé mieux que la géographie : elles ont transformé l'économie politique et sociale. Elles marquent la fin du régime féodal qu'elles désagrègent et bouleversent jusque dans ses fondements, en créant à côté de la richesse territoriale qui comptait seule au moyen âge, la richesse mobilière qui commence avec l'exploitation des continents nouveaux. Ce ne sont pas les seigneurs, ducs, comtes ou barons, qui vont à la découverte. L'or qui arrive des îles ne circule pas par leurs mains. Ils disent que le commerce, môme le commerce de mer, déroge à la noblesse; ils n'en ont pas compris la puissance. Ce sont des hommes du commun qui, en France, en Hollande, en Angleterre, courent les mers, vont chercher aux lointains rivages, le coton, les bois rares, les métaux précieux, s'enrichissent, créent des industries, se font dans la vieille société qui se dissout une place de plus en plus large, en attendant qu'ils en soient tout à fait les maîtres.
La renaissance agit dans le même sens. L'art et la sagesse antiques tout à coup retrouvés ouvrent à la pensée des horizons inconnus. Les dieux anciens se dressent dans les ruines et leur beauté parfaite renouvelle la peinture et la sculpture. La poésie, l'histoire, le droit, franchissent le seuil des cloîtres. L'esprit humain secoue le joug qui l'oppressait et se reprend à aimer la nature et la vie. C'est partout une frénésie de connaître et de savoir. L'imprimerie propage les idées nouvelles et fait circuler entre toutes les mains la coupe de vérité et de joie. La philosophie platonicienne pénètre les âmes d'une sorte d'ivresse païenne, vive et légère. Les ombres du moyen âge reculent, la raison parle, les sciences ressuscitent, une aube radieuse se lève sur le monde.
La Réforme naît à son tour de l'esprit d examen et de critique éveillé par la Renaissance, et achève l'œuvre d'émancipation en affirmant la liberté souveraine de la raison, en proclamant les droits et la responsabilité de la conscience.
Au XVI ^ siècle, l'Église romaine semblait avoir oublié son origine et le grand rêve d'amour chrétien qui lui avait donné dix siècles de grandeur et de vertu. Elle n'était déjà plus l'Église du
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moyen âge, qui avait eu son âge d'or avec saint Bernard, saint Thomas et saint François d'Assise. Attaquée par Erasme, Hulten et Luther, elle se sentit menacée; presque tous les États du Nord de l'Europe s'étaient séparés d'elle; le péril était immense et pressant. L'Église comprit qu'il fallait porter le fer rouge sur la plaie et elle entreprit les réformes que saint Bernard avait si ardemment souhaitées et que le cardinal Julien au XV® siècle réclamait « sous peine, disait-il, de voir la faute de tous ces désordres, rejetée sur la cour de Rome, qu'on regardera comme la cause de tous les maux parce qu'elle aura négligé d'y porter remède ». Mais les efforts de la papauté pour réprimer les abus ne désarmèrent pas les adeptes de Luther. La politique s'en mêla. Charles-Quint penchait pour la conciliation ; François P'" favorisa secrètement la résistance. Les princes catholiques désapprouvèrent l'humilité du Saint-Siège. Les princes réformés, désireux de conserver les biens de l'Église dont ils s'étaient emparés, se montrèrent plus intransigeants que les théologiens, et le colloque de Ratisbonne, réuni pour régler à titre provisoire le différend entre les protestants et les catholicjues, n'amena pas l'accord désiré.
l'école et la vie. 2o
Les concessions n'avaient servi de rien ; la rupture était inévitable. L'Église se raidit, renonça à tout ménagement, et chercha son salut dans une offensive plus résolue contre ses ennemis.
L'Inquisition et l'Index n'avaient été que des moyens coercitifs ou défensifs. On s'en était servi pour extirper ou pour prévenir l'hérésie, mais ils ne sufTisaient plus. Paul III réunit à Trente un grand concile qui, après avoir rétabli dans son intégrité le dogme catholique, réformé Tadminis- Iration temporelle du Saint-Siège et raffermi la discipline ecclésiastique, dressa un vaste plan de propagande qui devait embrasser l'univers entier et réveiller la foi des peuples.
L'Église confia la direction de cette nouvelle croisade à une milice fameuse qui lui avait déjà donné des gages de son intelligence et de son énergie, à la compagnie de Jésus.
Ignace de Loyola, par un coup d'audace qui décelait un profond politique, avait constitué son ordre en lui donnant pour règle le contre-pied de ce qu'enseignait la Réforme.
La Réforme s'appuyait sur le libre examen ; Ignace de Loyola proclame le dogme de l'obéissance absolue. La Réforme préparait l'avènement de la liberté. Ignace de Loyola restaure l'auto-
cratie. La Réforme ouvrait les portes de l'avenir; Loyola les ferme et se retourne vers le passé.
« Quiconque voudra, disaient les constitutions de l'ordre, sous l'étendard de la croix porter les armes pour Dieu et servir le seul Seigneur et le pontife romain pour vicaire sur la terre, devra s'engager par un vœu particulier, en sorte que, quelque chose que le pontife romain vous commande, concernant le progrès des âmes et la propagation de la foi, vous soyez obligés de l'exécuter à l'instant sans tergiverser ni vous excuser en quelque pays qu'il puisse vous envoyer *. »
La compagnie de Jésus avait été fondée en 1540. L'inflexible volonté d'Ignace, l'austérité de ses mœurs, l'autorilé dont il jouissait dans la chrétienté tout entière, assurèrent à l'ordre un développement rapide. En quelques années son organisation fut complète, et à la mort de son fondateur il avait déjà pénétré dans toutes les parties du monde.
Il jouissait de grands privilèges ; le nombre de ses membres n'était pas limité; il ne connaissait ni l'ascétisme, ni les longues pratiques de dévo-