‹ L'école et la vieChapitre 22 sur 113 · LA VIK · texte numérisé non relu

LA VIK

qui est d'autant plus nécessaire en Festablisscment des écoles publiques et des universitez, qu'il est du devoir des roys de prendre un soin particulier de l'instruction de leurs sujets; et ils ne leur peuvent donner de plus signalez témoignages de leur amour et bienveillance que d'estre soigneux de les retirer de l'ignorance et de la barbarie, et d'empescher qu'on n'infecte l'esprit de leurs enfans d'une mauvaise doctrine. C'est aussy la mar([ue qui les distingue des tyrans et des mauvais princes, qui n'ont ordinairement d'autres soins que de rendre leurs sujets ignorans et stupides... Toute communauté est illicite si elle n'est autorisée par le prince, et c'est à lui à prendre soin de l'instruction de la jeunesse. Les universités sont réputées des corps plus laïques qu'ecclésiastiques ; on le juge ainsy toutes les fois qu'il s'agit du patronage qui leur appartient \ » De là, enfin, son souci de rendre l'éducation pratique et de favoriser le développement des classes laborieuses et productives, d'encourager les familles nombreuses, de diminuer le nombre « des procureurs, greffiers, sergents, clercs de palais, prestres et moynes » et, par la transforma-

1. Mémoires sur les ordonnances, faits par ordre de M. Colbert, t. II, pp. 1 et 19.

50 L ECOLK KT J-A VI K.

tion des collèges, « de rendre le royaume aussi savant en commerce et arts libéraux qu'en chicane. »

A côté de ses besoins d'action, le xvii^ siècle eut ses besoins d'esprit qui, eux non plus, ne trouvaient pas leur satisfaction dans les programmes et dans les méthodes de l'Université et des Jésuites. Le Discours de la 7néthode produisit une révolution qui, après avoir transformé la philosophie, renouvelé la face des sciences, devait s'étendre de proche en proche à la politique et aux lettres, et ébranler l'édifice traditionnel, où, depuis de longs siècles, s'abritait l'humanité. Le doute méthodique et le cogito de Descartes sont du même ordre que le Nosce te ipsum de Socrate qui, selon le mot des anciens, avait fait descendre la philosophie du ciel sur la terre. En faisant de la raison le centre de l'homme, du monde et des choses, et de l'évidence le critérium de la certitude, en entendant ne considérer « que ceux qui avoient le raisonnement le plus fort, encore qu'ils ne parlassent que bas breton et qu'ils n'eussent jamais appris de rhétorique », Descartes dans son admirable livre écrit, non plus en latin mais en français, allait retrouver les droits de l'esprit humain, ruiner la philosophie de l'école, et im-

primer à la recherche de la vérité une impulsion dont les effets sont venus jusqu'à nous et qui se prolongera aussi longtemps qu'il y aura des hommes pour penser.

L'éducation et l'instruction devaient s'en ressentir. Elles s'en ressentirent, mais pas autant qu'on aurait pu le croire. Le cartésianisme ne pénétra que lentement et après une longue lutte dans l'Université de Paris. Il lui fallut attendre soixante -dix ans pour en forcer les portes.

Les congrégations prirent parti contre Descartes. Le Roi et le Parlement suivirent. Ils décidèrent qu'il y avait lieu de proscrire la nouvelle doctrine des écoles et d'exclure de l'Université quiconque ne resterait pas fidèle à Aristote. On assista alors à un spectacle étrange : on vit les corporations qui auraient dû recevoir avec le plus d'empressement les vérités qu'on leur offrait, les rejeter et traiter en ennemis ceux qui les accueillaient. En 1675, l'Université d'Angers condamna le Discours ; l'Université de Caen fit de même en 1677. Seules les petites écoles de Port-Royal s'inspirèrent de la doctrine nouvelle.

Curieuse histoire que celle du jansénisme. Dans ce siècle de foi chrétienne qu'est le xvii^, les jansénistes sont de tous les plus vraiment

52 i/Écoi-K i;t la vie.

chrétiens, puisqu'ils veulent retremper le christianisme à ses origines et à ses sources. C'est de la poitrine de l'un de ces solitaires qu'est sorti le cri vers Dieu le plus douloureux et le plus sublime qui ait traversé les siècles, les Pensées de Pascal. Or, ces chrétiens sont non seulement les hommes qui ont gardé la plus fière indépendance devant le Roi et le Pape, mais encore ce sont ceux qui firent à la raison dans le domaine de l'esprit la plus large et la plus noble part.

Toute la philosophie de Descartes n'est pas entrée chez les chrétiens de Port-Royal et dans leurs écoles; mais dans l'aversion du pédantisme, dans l'éloignement de la terminologie, dans le goût raisonné de la simplicité et de la clarté, dans le culte sincère des lettres anciennes, dans l'emploi des méthodes logiques et sûres qui, pour l'enseignement de la grammaire, des langues classiques et étrangères aussi bien que pour l'enseignement des mathématiques, conduisent du facile au difficile, du connu à l'inconnu, on reconnaît un principe d'éducation nouveau, on retrouve la pensée générale de Descartes*.

Descartes aurait pu reconnaître les siens dans

Page 1