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A. Hue, La loi Falloux

La bataille gagnée, Diipanloup ne dissimula plus ses desseins et dans une lettre que publia le 13 novembre 1849 VAmi de la Religion, il dévoila aux catholiques le but qu'il avait poursuivi, et l'étendue des concessions qu'il avait arrachées aux libéraux.

« C'est un fait que tous les méchants ont jugé la loi de Falloux si redoutable pour eux et si favorable à la religion. C'est contre le monopole universitaire et malgré l'Université qu'a été faite cette loi. Ce qu'il importe qu'on sache, ce qu'une regrettable discrétion a fait taire jusqu'à présent, c'est que l'opposition profonde, irréconciliable de l'Université au projet de M. de Falloux, date de l'origine et fit explosion au sein même de la Commission. Toutes ces grandes réformes opérées par le projet de loi qui devait avant peu d'années changer profondément la face de la France en la couvrant d'institutions libres et chrétiennes ont été, dans la première Commission nommée par M. de Falloux, des conquêtes laborieuses. Ce n'est qu'après deux mois entiers de luttes ardentes, sans cesse renouvelées, qu'on a successivement obtenu ou emporté de vive force :

» L'affranchissement des petits séminaires ; » L'admission des congrégations religieuses

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non reconnues par l'État et des jésuites expressément nommés ;

» L'abolition du certificat d'études ;

» L'abolition des grades ;

» La destruction des écoles normales ;

» La dislocation profonde et irrémédiable de la hiérarchie universitaire. »

L'Église était arrivée à ses fins et avait obtenu de la République ce qu'elle n'avait pu arracher aux régimes monarchiques; ce que lui avaient refusé la diplomatie de Marie de Médicis, la vieillesse de Louis XIV, la faiblesse de Louis XVIII et la dévotion de Charles X.

La loi de 1850, réclamée au nom de la liberté et de l'intérêt des études, livra l'instruction aux congrégations, ne provoqua aucune concurrence pédagogique et finit par détruire l'enseignement libre laïque. Les grandes maisons classiques libres où l'Université trouvait un concours si précieux et qu'animait l'esprit du temps disparurent; les institutions Jauffret, Massin, Favard, Labrouste, Verdot, fermèrent leurs portes l'une après l'autre. En 1853 on comptait en France 825 établissements laïques libres, en 1899 on n'en comptait plus que 201. Par contre, le nombre des établissements ecclésiastiques était passé de 256

à 441 . La loi Falloux fut la victoire la plus éclatante que le parti ultramontain ait remporté au XIX® siècle sur la Révolution.

Le triomphe des ultramontains fut pour l'Université le commncement d'une ère de persécution.

Dès la promulgation de la loi de 1850, tout ce qui touche à l'Université est tenu pour suspect. On attaque le corps universitaire dans ses franchises, dans ses traditions, dans ses biens. On supprime son Conseil ; on raye sa dotation du grand livre. On confie la direction de son enseignement à ses pires ennemis. En même temps on encourage les écoles libres; on fait le silence sur les congrégations non autorisées, ou on soumet l'ouverture de leurs établissements à des formalités dérisoires.

Pour leurs instituteurs on n'exige aucun titre : la lettre d'obédience remplace le brevet de capacité. On reconnaît aux évèques le droit d'ouvrir des établissements d'enseignement secondaire, sans déclaration et avec dispense d'inspection. On accorde le même privilège à tout curé desservant ou vicaire à la condition qu'ils ne recevront que quatre élèves et que ces élèves se destineront à la carrière ecclésiastique.

Le décret du 9 mars 1852 complète la loi de

1850. Les juridictions universitaires sont supprimées. Plus de garanties pour les personnes. Le ministre nomme et révoque : toute la législation nouvelle tient en ces quelques mots.

Guizot et Cousin sont mis à la retraite d'office. Michelet, Quinet, Jules Simon, Vacherot sont chassés de leurs chaires. Le personnel de l'Université est épuré. Quiconque n'est pas bien pensant est révoqué sans miséricorde. Il faut choisir entre le serment de fidélité ou la démission. Les cadres de l'enseignement sont rompus. Toutes les autorités sont affaiblies ou annihilées. Les recteurs, sans crédit et sans prestige, ne sont plus que les officiers de police du ministre qui n'est plus lui-même que l'agent d'exécution docile du pouvoir central.

Mais ce n'est pas assez de violenter les personnes, bientôt on s'en prend aux idées, car les idées sont plus dangereuses que les hommes. On supprime la seule chaire de droit constitutionnel qui existât à Paris ; on supprime la chaire de philosophie illustrée par Cousin et on la transforme en une chaire de grammaire comparée. Toutes les agrégations disparaissent, on n'en conserve que deux, l'une pour les lettres, l'autre pour les sciences.

Des Facultés on descend aux lycées et aux collèges. Dans les classes de philosophie on pouvait parler de droit, de devoir, de liberté, de justice. Ces mots sont devenus séditieux : on mutile les classes de philosophie, ou Ton ne tolère plus que l'enseignement de la logique. Les collèges sont vides ou à peu près; il n'y a plus de classes régulières ^ L'École normale est désorganisée, et, dans une circulaire célèbre au lieu d'inviter les maîtres à pousser leurs élèves à rechercher avec ardeur les vérités scientifiques , on leur recommande de prémunir « leurs élèves contre les entraînements de la science ».

Enfin on s'attaque aux écoles primaires, et en deux mois on révoque huit cents instituteurs comme « fauteurs de socialisme ».

Dans le même temps, le ministre de l'Instruction publique Giraud, cédant aux exigences croissantes de Montalembert et de Dupanloup, écrivait aux archevêques et aux évêques pour leur faire savoir que le Conseil supérieur de l'instruction

1. a Tu sais peut-être que je suis régent de seconde à Boissons... professeur sans élèves. On me charge pour m'occuper, de préparer des philosophes au baccalauréat ». J.-J. Weiss. Lettre à Assolant, 20 novembre 1852.

publique cherchait le moyen « d'affranchir l'épiscopat de la responsabilité directe que la loi imposait aux chefs d'établissements libres ».

Cette fois, la mesure était comble. L'Empire lui-même prit ombrage. Il se rappela que le parti ultramontain avait tué la Restauration et préparé la chute de la monarchie de Juillet. Il comprit qu'il avait abandonné trop de choses et il essaya d'exercer quelques reprises par la loi de 1854.

Que devenait l'enseignement dans le désordre et l'abaissement des esprits? on l'oubliait. L'instruction et l'éducation sont reléguées au dernier plan. Les problèmes pédagogiques ne sont plus considérés en eux-mêmes, mais par rapport aux avantages que les différents partis en peuvent tirer pour les besoins présents de leur polémique et de leur défense. On ne songe plus guère à la science pure, à la culture désintéressée.

L'enseignement secondaire n'apparaît que comme une sorte de vestibule dont il faut tenir la clef, parce qu'il ouvre sur toutes les carrières, parce qu'il donne accès à toutes les fonctions pu bliques, à tous les emplois.

Le plan d'études du 10 avril 1852, connu sous le nom de bifurcation, aurait mérité quelque

attention. Il passa inaperçu. Les préoccupations étaient ailleurs ^

Il y avait plus d'une idée juste dans ce plan général, inspiré de celui que Victor Cousin avait exposé sous la monarchie de Juillet, mais qui se préoccupait de l'éducation nationale?

La politique absorbait tout.

La réforme de M. de Fortoul fut d'ailleurs compromise par les règlements qui en organisaient l'application.

Ces règlements étaient d'une extrême minutie et d'une défiance presque injurieuse à l'endroit du personnel enseignant. On se défiait des maîtres et on se défiait plus encore de leurs leçons. La philosophie par laquelle on voulait que les élèves des deu:s sections terminassent

1. 8 La première section, disait le ministre Fortoul, a pour objet la culture littéraire et ouvre l'accès des Facultés des Lettres et des Facultés de Droit. L'enseignement de la seconde section prépare aux professions commerciales et industrielles, aux écoles spéciales, aux Facultés des Sciences et de Médecine. Les études littéraires et historiques embrassent, comme par le passé, les classes de troisième, de seconde et de rhétorique. Les études scientifiques ont lieu pendant trois années correspondantes. Les langues vivantes sont enseignées pendant les trois années dans les deux sections, ainsi que le français, le latin, l'histoire et la géographie. Une dernière année, dite de logique, obligatoire pour les deux catégories d'élèves, a particulièrement pour objet l'exposition des opérations de l'entendement et l'application des principes généraux de l'art de penser à l'étude des sciences et des lettres. »

leurs études, fut découronnée; elle ne s'appela plus la philosophie, elle s'appela la logique et elle en fut réduite à n'être plus que « l'exposition des opérations de l'entendement et l'application des principes généraux de l'art de penser à l'étude des sciences et des lettres ». On prétendait faire à l'esprit scientifique la place qu'il revendiquait, mais « pour préserver les professeurs des recherches oiseuses, des vaines subtilités et du faux entêtement des idées particulières » on supprimait les agrégations spéciales : philosophie, histoire, littérature, grammaire, sciences mathématiques, sciences physiques et naturelles, pour les ramener toutes à deux : lettres et sciences que l'on rabaissait en les élargissant à l'excès.

Aussi l'Université considéra-t-elle comme une délivrance la décision de M. Rouland qui rétablit la plupart des agrégations spéciales.

VICTOR DURLY

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