‹ L'école et la vieChapitre 59 sur 113 · Jourdain, Histoire de l'Université de Paris, p · texte numérisé non relu

Jourdain, Histoire de l'Université de Paris, p

classes nettement tranchées. Il est donc malaisé de fixer de façon précise l'origine des élèves de l'enseignement secondaire ; on peut constater un fait c'est que, boursiers à part, l'enseignement secondaire a pour cliente naturelle cette portion de la jeunesse française qui peut le payer ; car l'Etat ne pouvant l'installer partout, comme l'enseignement primaire, il se complique de la question de l'internat. Enfin, les élèves qui le reçoivent n'ont pas tous les mêmes besoins. D'où la difficulté d'établir d'une manière certaine des principes et des programmes.

En réalité l'enseignement secondaire constitue, à la suite de l'enseignement primaire, une culture d'un ordre plus général et plus élevé, pour les jeunes gens qui, sans préoccupation professionnelle, ont le loisir de consacrer une longue suite d'années à des études qui ne comportent pas d'application immédiate.

Dès lors, quelle est la matière propre de l'enseignement secondaire ? Les humanités et l'enseignement de l'antiquité gréco-latine, répond l'histoire. C'est par elles, en effet, que se formait ce qu'on appelait au temps de Louis XIV « l'honnête homme ». Mais les réformateurs du xvni^ siècle avaient déjà élargi la conception première et par

humanités ils entendaient tout ce qui rend l'homme plus homme : et ils ajoutaient aux lettres anciennes les lettres françaises et étrangères, les sciences de la raison et les sciences de la nature. Serrons la question de plus près, quel est au xx^ siècle le caractère de l'enseignement secondaire? C'est, dit M. Henri Michel « entre les éléments du savoir humain, qui s'apprennent à l'école primaire et les connaissances spéciales qui s'acquièrent dans les grandes Écoles et dans les Universités, l'enseignement qui se donne par les généralités^ » L'enseignement secondaire n'a point pour objet telle ou telle langue, telle ou telle littérature, telle ou telle science, mais l'esprit qui s'en dégage, et il est essentiellement, non point rhétorique ou arithmétique, mais histoire et philosophie. Nous voulons dire que, l'enseignement secondaire doit être, dans ses leçons, imprégné de philosophie et d'histoire : d'histoire, parce qu'elle est le récit des événements et des faits, des lois, des progrès et des mœurs de l'humanité ; de philosophie, parce qu'elle contient le système des idées générales qui appartiennent aux sciences et aux arts, parce qu'elle montre l'enchaînement

1. Notes sur l'enseignement secondaire, 1902, Introduction, p. xviii.

des phases de la civilisation et des grandes étapes du genre humain et que l'esprit humain est l'objet même de l'enseignement secondaire. Il est essentiel que le jeune homme emporte du collège des connaissances exactes qu'il pourra, s'il est nécessaire, utiliser dès son entrée dans la vie ; mais il importe avant tout que le jeune homme ait appris à apprendre et à comprendre, car s'il en est ainsi, le collège aura atteint son but et fait son office.

Chose curieuse, l'enseignement secondaire, qu'il est si difficile de définir, dont par suite il est si malaisé de fixer les programmes, n'a pas eu les mêmes adversaires que le supérieur et le primaire. Le supérieur et le primaire ont été longtemps systématiquement écartés ou combattus. Ils ont de nos jours et sous nos yeux remporté leur victoire définitive; mais le jour de la faveur publique a été pour eux long à venir. Au contraire, l'enseignement secondaire, dont les vicissitudes et les incertitudes remplissent plusieurs siècles, a été, à de très rares exceptions près, comblé de faveurs par tous les régimes. C'est que chacun, à son tour, a voulu en faire un instrument de règne et ce sont les pouvoirs les plus despotiques qui ont eu peut-être pour lui les

ambitions les plus hautes, puisqu'ils ont voulu faire tenir en lui tout l'enseignement.

La clientèle des classes moyennes qui alimente l'enseignement secondaire est, en effet, de celles que tous les gouvernements veulent conquérir. Elle représente la richesse acquise et la richesse en formation ; elle est à la fois dans l'État, l'élément de travail et l'élément de stabilité. Bien que sous l'ancien régime le Tiers-État ne fût rien en principe dans l'ordre politique, en réalité, aux deux derniers siècles, il était presque tout. C'est de lui, ou tout au moins de son élite, que le Gouvernement tirait ses fonctionnaires, « ses commis », comme on disait alors, et ses ministres. Et lorsqu'il s'est retiré de l'ancien régime, l'ancien régime a croulé. De même, depuis la Révolution, malgré le mélange de plus en plus grand des conditions, et la mobilité de plus en plus rapide des fortunes, les classes moyennes, où se recrutent plus particulièrement les élèves de l'enseignement secondaire, ont toujours tenu dans la société une place considérable, et, comme on ne gouverne pas longtemps sans elles ni contre elles, l'enseignement qu'elles reçoivent n'a jamais laissé d'être l'une des plus graves préoccupations de l'État.

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