COMBINAISON DES LETTRES ET DES SCIENCES
Les réformes générales ou partielles réalisées par la troisième République dans l'enseignement secondaire, jusqu'à la réforme organique du 31 mai 1902 ont été trop souvent exposées à la tribune du Sénat et de la Chambre, dans les livres, dans la presse et au cours de l'enquête de 1899, pour que nous y insistions longuement. Il nous suffira de marquer les principales étapes.
La réforme de 1872, préparée par Jules Simon, fut à peine esquissée.
. Elle tendait surtout à rajeunir les études classiques, en les allégeant des exercices purement
formels qui les alourdissaient, en y introduisant les études positives dont aucun homme instruit ne saurait désormais se passer, telles que les sciences, la géographie, les langues vivantes et en renouvelant les méthodes.
Les vers latins disparurent; au thème on substitua tant pour le grec que pour le latin, l'exercice exclusif de la version. Une grande place fut donnée aux explications d'auteurs. Jules Simon disait avec raison que si les langues vivantes sont faites pour être parlées, les langues mortes sont apprises pour être lues. Ce principe était le grand objet de sa réforme; il l'a développé à plusieurs reprises, dans ses circulaires et dans ses ouvrages avec autant de finesse que de force.
Mais comme en France la politique a toujours eu une répercussion directe sur l'enseignement, les hommes de l'ordre moral à peine arrivés au pouvoir se préoccupèrent de détruire l'œuvre de Jules Simon. La réforme de 1874 fut une œuvre de réaction. On rétablit les exercices supprimés et, pour bien marquer le dessein de rendre son prestige au plus ancien système d'enseignement secondaire, on ne se contenta pas de réduire les programmes d'histoire contemporaine; on reprit aux sciences le terrain qu'elles avaient si péni-
blement conquis et on relégua la physique et la chimie enseignées dans leurs simples éléments, dans la classe de philosophie. Une seule innovation a survécu : le baccalauréat es lettres, scindé en deux parties, l'une après la rhétorique, l'autre après la philosophie.
Le 16 Mai vaincu, l'horizon politique était éclairci. La République pouvait songer au lendemain. Sa première pensée, comme à toutes les grandes époques de son histoire, comme en 1789, en 1830, en 1848, en 1872, se tourna vers l'instruction. Le mot de Leibnitz : « qui a l'éducation a l'avenir » prenait pour elle une évidence impérieuse.
Un homme se rencontra qui par l'ampleur de ses vues, la haute probité de son esprit, et sa ténacité invincible semblait avoir été préparé pour entreprendre l'œuvre de rénovation intellectuelle et morale qui s'imposait à nous, sous peine de ruine inévitable et définitive. Jules Ferry jeta les fondements de l'édifice. Il pensa que son premier acte devait être de témoigner sa confiance aux maîtres de l'Université. Il leur accorda, autant que la chose se pouvait concilier avec les nécessités de gouvernement, les libertés nécessaires. Ce fut en particulier l'objet de la loi de 1880 sur le
Conseil supérieur de l'Instruction publique. Ce Conseil une fois constitué, Jules Ferry entreprit la réforme de l'enseignement secondaire.
M. Gréard, qui fut l'un des collaborateurs les plus actifs de Jules Ferry, a résumé ainsi la réforme de 1880 : « Deux choses, écrit-il, y sont à considérer : l'esprit des méthodes et le cadre des programmes. L'esprit des méthodes est celui de la circulaire de 1872, approfondi, étendu, définitivement affermi. Quant au cadre des programmes, on a voulu, d'une part, faciliter à tous les enfants l'accès de l'enseignement secondaire et en assurer le profit à chacun d'eux dans la mesure où il pourrait le recueillir; d'autre part, établir dans les études classiques, parallèlement et conjointement avec l'enseignement littéraire un enseignement complet. C'est à la lumière de ces deux principes qu'il faut étudier les programmes adoptés par le Conseil supérieur, sur la proposition de Jules Ferry. La conséquence du premier a été de répartir les matières en trois séries — ce qu'on a appelé les trois cycles — répondant aux trois grandes périodes de l'enseignement secondaire, classes élémentaires, classes de grammaire, classes supérieures ; de façon à donner aux élèves qui seraient obligés de s'arrêter à la
fin de la première ou de la seconde période, la possibilité d'emporter du lycée un certain fonds de notions formant un ensemble, de façon aussi à ménager le moyen de reprendre le pas à ceux qui, sortant soit de l'enseignement primaire, soit de l'enseignement spécial, viendraient rejoindre le corps de marche à la seconde ou à la troisième étape. Le deuxième principe a été de créer entre les lettres et les sciences un accord étroit ; d'instituer ce qu'on appelle l'éducation harmonique, c'est-à-dire l'éducation qui embrasse l'universalité des connaissances et qui repose sur l'égale culture de toutes les facultés. De là, pour les classes élémentaires et les classes de grammaire, cette forme de programmes concentriques qui, de degré en degré, ramènent l'élève dans le cercle qu'il a déjà parcouru, en élargissant chaque fois son horizon ; de là aussi la place faite dès la huitième aux éléments de l'observation scientifique et l'extension des cours de sciences proprement dits traversant toute la série des études jusqu'à la philosophie, où ils sont repris et résumés en un large système* ». Jules Ferry, dans son discours du Concours général de 1880, avait