‹ L'école et la vieChapitre 63 sur 113 · L ÉCOT.K KT LA VI K · texte numérisé non relu

L ÉCOT.K KT LA VI K

de 1880, si heureuse pourtant par de nombreux côtés, durait toujours. On souffrait de la surcharge des programmes ; il y avait incontestablement surmenage. « La simplification des programmes, écrivait le iV) juillet 1890 M. Léon Bourgeois, aux membres du personnel administratif et enseignant des lycées et collèges, exigée d'abord par les nécessités de l'éducation du corps, ne l'est pas moins par' l'éducation même de l'esprit, mise en péril par la surcharge du savoir. Pendant une certaine période, il n'a pas été exagéré de dire que dans les programmes de l'enseignement secondaire, le savoir et l'intelligence, l'instruction et l'éducation, se trouvaient pour ainsi dire en conflit. Il semblait que pour constituer ces programmes on se fût posé cette unique question : quel est le savoir le plus utile? Et sans doute parce qu'on n'avait pas pu se décider à choisir entre tant de savoirs utiles, tous également patronnés par ceux qui en ont fait leur spécialité scientifique, on avait entassé dans les programmes toute espèce de savoirs, L'expérience faite nous a prouvé que la question de l'enseignement secondaire, posée en ces termes, était mal posée; que le meilleur fruit de cet enseignement n'est pas tant la somme de savoir

acquis que l'aptitude à en acquérir davantage, c'est-à-dire le goût de l'étude, la méthode de travail, la faculté de comprendre, de s'assimiler ou même de découvrir, et que, pour mesurer les progrès de l'élève à la sortie du lycée, il y a moins à considérer l'espace parcouru que le mouvement qu'il a pour aller plus loin... Nous nous sommes rendus à cette vérité bien simple et pourtant bien souvent méconnue, que les capacités intellectuelles de l'enfant demeurent à peu près aujourd'hui ce qu'elles ont été de tout temps, tandis que la somme de science acquise s'accroît de siècle en siècle et de jour en jour. D'où l'on a tiré justement cette conséquence que désormais pour tous ceux qui auront à faire des programmes en vue d'un enseignement qui doit être général sans doute dans ses principes, mais non pas encyclopédique dans sa matière, le commencement de la sagesse sera de permettre d'ignorer ^ »

La réduction des heures de classe et un nouvel allégement des programmes furent le trait caractéristique de la réforme de 1890. Ce qui la marqua aussi, ce furent pour chacune des matières de l'enseignement, des instructions spé-

1. Instructions concernant les programmes de renseignement secondaire classique, p. vn.

ciales pour les professeurs, rédigées par les maîtres les plus éminents de l'Université et dont la plupart sont des modèles parfaits de clarté et de raison.

En 1891, M. Léon Bourgeois reprit pour l'enseignement spécial l'œuvre commencée par M. Goblet en 1886. De l'enseignement spécial naquit l'enseignement secondaire moderne.

M. Léon Bourgeois a expliqué, devant la Commission d'enquête de 1899, comment il avait été amené à opérer la transformation de l'enseignement spécial. M. Ribot demande comment cette réforme a été accomplie : « L'enseignement spécial, dit-il, a déjà subi en 1881 une première transformation, que M. Duruy semble avoir regrettée ensuite, il l'a avoué à M. Morel qui a reçu ses confidences sur ce point. A ce moment, M. Duruy a craint déjà qu'on ne fît dévier cet enseignement du but qui avait été sa destination première. En 1886, M. Goblet ajoute une année d'études. Vous n'avez pas vous-même ajouté une année nouvelle à cet enseignement ; mais vous en avez complètement refondu le programme en 1891 ».

M. Léon Bourgeois répond :

« Parfaitement ; nous avons transformé l'ancien

enseignement spécial en un enseignement général de culture générale classique. — Il était en marche vers ce nouveau but, fait observer M. Ribot. — Oui, reprend M. Léon Bourgeois, mais il souffrait cruellement du fait que le recrutement des maîtres de l'enseignement spécial qui étaient toujours ceux de Cluny, ne leur permettait pas de s'adapter exactement au nouvel esprit de cet enseignement. Le besoin s'était fait vivement sentir d'un enseignement vraiment libéral, sans lettres anciennes... »

Un grand nombre de familles avec beaucoup de force disaient :

« Le grec et le latin ne sont pas indispensables à nos enfants ; les nombreuses années que l'enseignement classique consacre au grec ou au latin sont du temps perdu pour des enfants qui ne tireront jamais plus tard profit de ces études ; nous voudrions bien, pourtant, qu'ils fussent des honnêtes gens à la manière du xvii® siècle, c'està-dire qu'ils fussent instruits, bien élevés, et qu'ils eussent une culture générale de l'esprit. »

C'est la nécessité de donner satisfaction à ce besoin public qui a été l'une des causes déterminantes de la réforme : elle était indispensable. Les professeurs de l'enseignement classique se

plaignaient de leur côté de l'abaissement des études ; trop d'élèves, sans goût pour les lettres anciennes, encombraient leur enseignement; on avait cherché à diminuer la part du grec et du latin dans l'enseignement classique pour y faire entrer, disaient-ils, toute l'encyclopédie ; ils demandaient donc qu'on déchargeât leurs classes des élèves qui n'avaient pas le goût des lettres anciennes et qu'on ramenât les programmes pour ceux qui continueraient à les suivre, au véritable caractère des humanités d'autrefois ^ »

M. Léon Bourgeois s'est défendu d'avoir voulu faire de l'enseignement moderne un enseignement utilitaire. « Nous n'entendons nullement, a-t-il dit, lui donner une destination professionnelle et s'il nous arrivait d'en marquer l'utilité, l'utilité dont il s'agirait serait la plus haute et la plus noble, l'utilité morale, civique et sociale ^ »

Ainsi, moderniser l'enseignement classique en y faisant aux sciences une place presque égale à celle des lettres ; rendre classique l'enseignement spécial, devenu l'enseignement moderne, en faisant de la langue et de la littérature françaises, unies aux langues et aux littératures étrangères,

Page 1