‹ L'école et la vieChapitre 74 sur 113 · Darboux, Enqmte parlementaire · texte numérisé non relu

Darboux, Enqmte parlementaire

L'enseignement secondaire sera à l'avenir classique et scientilique et dans son esprit général il sera franchement moderne, car si notre jeunesse ne doit pas se détourner des sources classiques, si elle ne doit rien renier de nos traditions intellectuelles, elle doit connaître surtout la société contemporaine, son organisation, ses aspirations et ses lois. C'est avec les forces vivantes, avec les pensées vivantes qu'il faut vivre et travailler. Une fraction de ce qu'on appelait autrefois les classes dirigeantes semble ne pas le comprendre et s'attarde en d'inutiles regrets. Par là même, elle se met hors de combat et renonce à sa part légitime d'action et d'influence. L'avenir n'est pas à ceux qui boudent leur pays et leur siècle ; il est à ceux qui se forment au droit fil du temps.

L'école a ici encore un rôle capital à remplir. Ce n'est pas assez qu'elle distribue à la jeunesse une instruction solide et pratique, qu'elle lui donne ses armes pour les luttes de la vie contemporaine, il faut qu'elle réforme les mœurs publiques, qu'elle leur imprime une orientation nouvelle et qu'après avoir adapté les études aux nécessités économiques, elle y plie les vocations et les esprits.

Nous avons beaucoup de préjugés à vaincre

pour mettre à leur rang véritable, c'est-à-dire en place d'honneur, les professions actives : l'agriculture, l'industrie, le commerce, la colonisation. Aux États-Unis et en Angleterre, la considération va naturellement aux hommes qui se vouent aux affaires. On les regarde comme des forces sociales dont l'intérêt national commande de favoriser le développement et plus ces hommes sont entreprenants et hardis, plus grande est l'estime qui les entoure. Chez nous, il n'en est pas toujours ainsi et plus d'un industriel, plus d'un colonial s'est tenu pour satisfait quand l'opinion ne lui marquait que de l'indifférence. L'école doit guérir ce mal. Il faut qu'elle rehausse le prestige des carrières usuelles, qu'elle en fasse sentir la noblesse et l'utilité; qu'elle détruise la superstition des fonctions publiques et la croyance qu'elles sont plus profitables et plus honorables que les autres. 11 faut qu'elle développe, par tous les moyens, le goût de l'action, de l'action réglée et ordonnée. Quoi de plus beau que de faire jaillir la moisson du sol, de lancer sur les mers les flottes qui portent les produits de l'industrie humaine aux extrémités du monde, d'allumer dans l'atelier et dans l'usine des foyers d'activité, qui sèment autour d'eux le bien-être et

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la joie, d'entendre chanter par les voix des métiers et de la terre, Fhymne du travail ; de joindre sa volonté et son effort à la volonté et à l'effort de tous et de se dire, si humble ou si faible que soit la part qu'on a prise à l'ardente mêlée, qu'on n'aura pas perdu sa vie et qu'on aura été utile.

Cela ne vaut- il pas mieux que de rechercher des diplômes que l'on met vingt ou trente ans à conquérir et qui ne vous assurent même pas l'existence; que de consumer ses jours, avocat sans cause, médecin sans client, écrivain sans lecteur, fonctionnaire sans emploi, à la poursuite d'un mirage qui recule sans cesse, et de déception en déception, de chute en chute, de tomber dans les derniers abîmes de la misère physique et de la détresse morale. C'est là, dans ces milieux exaspérés par la souffrance et les injustices du sort que se recrutent les pires ennemis de l'ordre social*.

Nul plus que nous ne reste attaché aux tradidions intellectuelles qui ont fait notre force et notre honneur; mais nous n'avons pas que des intérêts intelleptuels à défendre. Notre situation géographique, l'intelligence et l'habileté de nos ouvriers, les ressources naturelles du sol et de la

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