Léon Bourgeois, Discours du Concours général
La première fonction de l'homme est de vivre. Il ne faut donc ni détruire, ni diminuer son aspiration à la vie et sa joie de vivre. C'est presque un crime d'absorber dans l'étude tout l'effort et tout le temps de l'élève. Le ressort trop tendu perd son élasticité et se brise II y a des relais nécessaires. « Va aux champs, dit Gœthe, et vis avec les bêles. »
Si vous vouiez avoir une jeunesse vaillante, si vous voulez préparer des générations hardies et fortes, ne volez pas à l'enfant toute sa jeunesse Donnez-lui de longs repos, laissez-le errer libre ment dans la nature. Qu'il végète oublieux de luimême comme une plante heureuse gorgée de lumière et de soleil ; qu'il gravisse la montagne, qu'il bondisse dans la plaine comme un jeune animal ivre de mouvement et de liberté ; qu'il s'endorme d'un sommeil sans rêve, délicieux et profond. Ces heures perdues seront des heures gagnées. Mesurez l'effort de volonté qu'exige le travail d'un écolier et demandez-vous combien d'hommes faits seraient capables de le fournir. L'enfant n'a pour soutenir son courage ni les ambitions, ni le souci des intérêts qui remplissent l'âge mûr. Il a à dominer la mobilité de son enfance et les troubles
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de son adolescence; il faut qu'il lutte contre tous les élans de son être physique qui se forme et qui réclame l'exercice, la distraction, la vie au plein air quand la discipline l'enferme entre les murs de la classe et le courbe sur les livres.
La culture intensive de l'esprit est un danger pour la race quand on s'y livre trop tôt. La France est le pays du monde où la mort enlève le plus de jeunes hommes; c'est aussi le pays où il y a le plus d'examens et de concours*. Il est un âge où le poids des livres est aussi lourd et aussi funeste que le poids des chaînes.
Quand vous aurez fait à l'enfant un corps agile et robuste, vous lui ferez une âme légère et tranquille.
Donnez-lui des livres simples qui intéressent son imagination et son cœur. Point de lectures tristes, point de leçons arides, point de raideur ni de pédanterie. Évitez ce qui pourrait altérer la spontanéité et la fraîcheur de ses impressions. Craignez de faire des exaltés et des névrosés, et surtout des sceptiques. Rien n'est plus odieux que ces petits hommes de douze ou quinze ans