‹ L'école et la vieChapitre 86 sur 113 · David d'Angers · texte numérisé non relu

David d'Angers

Étudier l'art, c'est étudier l'histoire même du monde, car à chaque évolution politique et sociale correspond une forme d'art nouvelle. C'est aussi saisir la pensée humaine dans sa manifestation la plus spontanée, car si le poète et l'historien vivant dans la fréquentation des princes aliénèrent parfois leur indépendance, l'artiste, vivant au milieu du peuple, resta toujours maître de son ébauchoir et de son pinceau.

L'éducation sera patriotique, parce que le patriotisme doit être plus et mieux que l'amour de la gloire, qu'un sentiment généreux et obscur de dévouement et de sacrifice, que la poussée d'un enthousiasme guerrier qui éclate en paroles sonores et en défis orgueilleux, que l'ignorance ou la haine systématique de l'étranger. Le patriotisme, lui aussi, a besoin d'être éclairé. Il doit être plus réfléchi pour devenir plus profond et plus sûr; pour se manifester dans tous les actes de notre vie civique; pour nous apprendre que plus glorieuses sont les traditions nationales, plus haut lest le devoir de les conserver et de les transmettre; pour nous rappeler que les générations sont solidaires et que les hommes d'aujourd'hui, vivant dans une France puissante et honorée, n'ont pas

le droit de répudier l'iiéritage de souvenirs et d'espérances que leur ont légué ceux qui connurent les déchirements des heures de deuil; pour subordonner les intérêts individuels aux intérêts supérieurs de la collectivité; pour tendre à l'heure décisive le ressort des âmes et provoquer dans un élan suprême des volontés et des cœurs le déchaînement de toutes les énergies morales et actives de la nation.

On parle beaucoup de fraternité universelle, d'arbitrage, de paix inviolable et de réduction des charges militaires. Prenons garde. 11 ne sied pas à une nation qui n'a pas réparé ses défaites de parler trop fort de désarmement, ni de manifester une confiance trop bruyante dans la justice internationale. On pourrait se méprendre sur la hauteur de ses sentiments ; on pourrait croire qu'elle se résigne aux injures de la fortune et qu'elle n'entend plus la voix des grandes douleurs inconsolées. Or, une nation n'inspire le respect et la confiance que si elle garde jalousement Tunité et la dignité du sentiment national.

La civilisation n'est pas encore parvenue à accréditer dans l'esprit des gouvernements et des peuples le principe élémentaire de la solidarité

internationale ^ et nous n'apercevons nulle part les signes avant-coureurs de l'ère de justice et de bonté fraternelle que nous appelons de tous nos vœux.

Jamais les faits n'ont démenti plus brutalement les espérances des philanthropes. Une nation vient d'être effacée de la carte du monde. Des milliers et des milliers d'êtres humains ont été sacrifiés au fanatisme et aux haines de race depuis le jour où les congrès ont proclamé que désormais la justice remplacerait la violence dans les relations internationales et que les conflits entre les peuples se régleraient par l'arbitrage.

Le monde aime les forts : il a peu de pitié pour les faibles.

Bien des jours passeront avant que les nations consentent à soumettre à des arbitres les litiges qui peuvent intéresser leur liberté ou l'intégrité de leurs frontières. Et, le jour où les nations auront accepté le principe de l'arbitrage, c'est encore la guerre qui sera la seule sanction capable d'assurer l'exécution de la sentence si

1- La conférence de La Haye l'éunie sur Finitiative de l'empereur Nicolas, marque une grande date dans Thistoire du XIX" siècle. Elle a posé la question de l'arbitrage et de la justice iftternationaleé

la partie qui succombe refuse de l'exécuter de bon gré.

Est-ce une raison pour renoncer à l'idéal de la paix universelle? Non. Luttons sans trêve contre les préjugés et les malentendus qui divisent les peuples; travaillons sans nous lasser à éveiller dans les cœurs le sentiment de la fraternité humaine. Mais évitons tout ce qui serait de nature dans nos actes et dans nos paroles à obscurcir dans la conscience, l'idée du dévouement que l'on doit à son pays. Répandre son amour sur l'humanité tout entière, c'est beau; il est plus beau de le donner d'abord à un être moins vague qui exige de nous des devoirs plus rigoureux et des sacrifices plus grands.

Le successeur d'Auguste Comte, Pierre Laffitte a écrit :

« La notion dliumanité, telle qu'on la présenle actuellement, est une notion révolutionnaire et non pas positive, car elle spécule sur un organisme collectif qui n'existe pas, en y sacrifiant les devoirs réels et précis qui nous lient à l'être collectif auquel nous appartenons. C'est toujours le même procédé de sacrifier les devoirs réels, vérifiables et effectifs à des devoirs hypothétiques ■qui ne prescrivent rien de précis, mais qui

troublent la réalisation des obligations réelles et vérifiables. »

Le danger d'introduire ces notions trop vagues d'internationalisme dans les cervelles enfantines est évident, puisqu'on dispense l'enfant de la conception d'obligations réelles. Ce qui ne veut pas dire qu'on ne doit pas lui apprendre la possibilité de combiner le plus ardent patriotisme avec les sentiments d'humanité, suivant l'exemple qu'ont donné les grands hommes de la Révolution française qui surent rester humains en étant patriotes et en combattant énergiquement pour la patrie.

L'heure n'est pas venue de désarmer notre patriotisme. Il est imprudent de bercer la jeunesse d'illusions et de lui promettre je ne sais quel âge d'or prochain où le rôle des armées ne consistera plus qu'en d'inoffensives parades.

Ce serait un beau rêve, mais quel rêve I Soyons donc pacifiques, mais soyons forts.

En stimulant les énergies nationales, l'éducation patriotique ne nous enlèvera ni le moyen ni l'espoir de réconcilier les hommes ; mais elle nous préservera de courir à des aventures dont l'honneur et l'existence pourraient être le prix.

L'éducation doit être civique parce que la collée-

tivité a un intérêt capital à donner à tous ses membres une idée précise de la transformation qui s'est opérée depuis un demi -siècle dans la condition intellectuelle, politique et sociale des hommes et à marquer nettement les rapports nouveaux qui se sont établis entre l'individu, l'association et l'État. L'école risquerait de devenir une maîtresse de chimère et d'erreur si après avoir exalté au plus haut degré la personnalité de l'individu, elle n'imprimait pas fortement dans son âme les grandes notions de justice, de liberté, de responsabilité, de droit et de devoir qui sont le fondement de l'ordre démocratie [ue.

L'éducation doit être philosophique et morale pour habituer l'individu à rechercher la relation des idées et des faits, à raisonner ses opinions et ses actes, à en mesurer les fins morales et sociales; pour lui faire aimer la justice qui est le lien nécessaire des sociétés et des peuples, pour l'élever à la conception supérieure de l'humanité, et lui apprendre à concilier ses devoirs d'homme avec ses devoirs de citoyen.

Pour lui expliquer le sens juste et profond du mot : liberté ; pour lui enseigner que la liberté n'est que la jouissance des droits naturels et

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l'exercice des droits politiques que les sociétés organisés reconnaissent aux citoyens, qu'elle n'est pas sans limites; qu'elle ne comporte nullement a le pouvoir d'écraser la liberté opposée^ », et qu'elle ne consiste ni dans l'indiscipline ni dans le désordre, ni surtout dans la violence, comme le croyait cet insensé dont parle le philosophe ancien, qui courait la ville, armé d'une hache en criant : « Je suis libre ».

Pour lui enseigner « à vivre d'un esprit étranger à toute secte ^ », et à pratiquer largement et loyalement la tolérance qui n'est qu'une forme de la fraternité et, sans laquelle il n'y a pas d'existence collective possible.

Pour lui enseigner la solidarité.

Depuis que la philosophie et le christianisme ont affranchi l'esclave antique et libéré le serf do la glèbe; depuis que la Révolution a brisé les derniers liens qui asservissaient l'homme, les aristocraties de naissance et de fortune n'ont pas cessé de décroître, les castes et les classes de s'affaiblir. Le peuple finira par les confondre et par les absorber toutes. Mais cela ne veut pas dire que l'égalité sera réalisée. La liberté, en

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