LE REGIME INTERIEUR DES LYCEES
ET DES collèges/ LES RÉFORMES ADMINISTRATIVES
Nos collèges et nos lycées souffraient d'un excès de centralisation.
Les proviseurs et les principaux étaient devenus de simples agents de transmission. C'était à Paris, au ministère, que l'on jugeait, même pour les moindres détails, des besoins des lycées et des collèges. L'innovation la plus timide devait recevoir, avant d'être appliquée, l'approbation de l'inspecteur d'Académie, du recteur et des inspecteurs généraux. Cet excès de contrôle pouvait prévenir quelques abus, mais il tuait toute initiative ; il décourageait les administrateurs les mieux intentionnés.
262 i; ÉCOLE ET LA VIE.
D'un bout à l'autre de la France c'étaient partout les mêmes programmes, les mêmes exercices aux mêmes heures ; le même esprit, la même vie. On reprochait à nos proviseurs et à nos professeurs de n'avoir pas le temps de s'attacher à leur maison. Hôtes de passage dans la ville où ils enseignaient, ils pliaient leur tente et partaient au moment où l'on commençait à les connaître et à les aimer. Les familles et les élèves voyaient trop souvent des visages nouveaux. On reconnaissait que chaque maître accomplissait sa tâche avec zèle, mais on disait que beaucoup semblaient ignorer qu'ils avaient un directeur et des collègues et s'isolaient dans leur spécialité comme dans un cloître. La cellule de l'historien n'ouvrait pas sur la cellule du philosophe, celle du chimiste n'avait pas vue sur celle du géographe. Les efforts n'étaient pas solidarisés, il n'y avait pas d'action collective. L'harmonie, la conciliation nécessaire entre les lettres, la philosophie et les sciences, faisaient défaut. Il y avait entre elles juxtaposition et non pénétration i. Ces critiques étaient très exagérées.
Pourtant il y avait lieu de remanier l'orga-
J. Voir Enquête jiarlemenlaire.
nisatioii intérieure de nos lycées et de la rendre à la fois plus- cohérente et plus souple.
Nous avons pensé que nous atteindrions ce but par un ensemble de mesures qui, sans toucher à l'unité de l'enseignement qui repose sur un fond commun de doctrines invariables, permettra de rompre la routine administrative, d'assouplir les règlements, de les varier selon l'esprit et les besoins des régions, de donner aux proviseurs et aux maîtres plus d'indépendance avec plus de responsabilité, d'habituer les uns et les autres à voir dans le lycée et le collège une personne morale à laquelle ils doivent non seulement leur expérience et leur savoir, mais aussi leur affection.
Nos lycées et nos collèges ne peuvent pas être des casernes ou des cloîtres où l'on prépare dans l'obéissance passive, comme autrefois, des fidèles pour l'Église et des sujets pour le souverain; ils doivent être des écoles d'éducation morale et civique.
L'école n'est pas un lieu d'exil et de pénitence. Il faut y éveiller la vie et en chasser la tristesse qui pèse si lourdement sur l'esprit et sur le cœur; rien n'est plus sain et plus moral que la joie; rien n'est plus profitable que le travail accompli avec contentement.
Nos lycées et nos collèges doivent être aussi des maisons d'amitié où la démocratie retrouve son image, où les fils des catholiques, des protestants, des juifs et des libres-penseurs vivent en paix et où, à côté d'une autorité qui sait inspirer le respect et gagner l'obéissance, chaque élève, quelle que soit sa condition sociale ou sa confession religieuse, sente chez le maître égal dévouement et égale sympathie.
Nos lycées des grandes villes sont insuffisants en nombre. Ils ont trop d'élèves. Il ne devrait jamais y avoir plus de deux cents à deux cent cinquante élèves dans une bonne maison d'éducation.
Paris a dix lycées y compris Lakanal, il lui en faudrait trente ^ Louis-le-Grand, Henri-IV, Saint- Louis, Charlemagne, Gondorcet, datent du premier Empire. L'organisation des études classiques est restée dans l'Académie de Paris à peu près telle qu'elle avait été tracée de 1803 à 1812.
Janson-de-Sailly a été fondé en 1876, le petit lycée Louis-le-Grand et le petit lycée Gondorcet ont été ouverts en 1881 et Lakanal en 188o.
En 1894 j'ai créé le lycée Garnot, en achetant l'école Monge, et c'est tout ; et pourtant, la popu-
1. Berlin a un gymnase pour 78 000 habitants, Vienne en a un pour 100 000 habitants, Paris a un lycée pour 350 000 habitants.
lation de Paris qui n'était que de six cent mille âmes en 1804, atteint aujourd'hui près de trois millions d'âmes.
Il y a dix arrondissements de Paris qui représentent dix grandes villes qui sont privées de lycées et par conséquent d'enseignement secondai re^
Même remarque pour Lyon, Marseille, Lille, Bordeaux, Toulouse, Nancy, etc. Là encore, il n'y a qu'un lycée où il en faudrait plusieurs.
Nous manquons de collèges ; il faut les multiplier et rehausser leur prestige ; car, sauf pour la préparation à quelques grandes écoles, ils donnent un enseignement égal et parfois supérieur à celui de certains luxées. Ils ont des classes peu nombreuses, composées de dix à quinze élèves. Devant ce petit auditoire dont il connaît le caractère et l'esprit, dont il tient aisément l'attention en éveil, le professeur fait vraiment la classe; c'est l'idéal.
L'idéal serait aussi de ne recevoir que des externes, car l'externat répond exactement à l'état de nos mœurs. Il n'enlève pas l'enfant à son milieu naturel ; il lui assure le bénéfice d'une discipline exacte, d'une émulation de bon aloi,