ÉDUCATION MORALE
mettre nn caractère bien trempé, une âme simple et forte, franche, loyale et indépendante, est le rôle de l'éducation moi'ale, telle qu'on la comprend en Angleterre. L'éducation physique et l'éducation morale sont étroitement liées; l'une ne saurait marcher sans l'autre; elles s'entr'aident, se soutiennent et, une fois lancées dans la lionne voie, elles vont de pair. Toute l'éducation pourrait alors se résumer d'un trait : créer une personnalité. Les deux principaux agents de cette transformation sont l'exercice physique , pratiqué comme on sait, et le système tutorial qui achève, à l'école d'abord, plus tard à l'université, l'éducation du caractère commencée dans la famille.
A douze ans, l'enfant arrive à l'école; il est déjà par la vie du iioine un peu aguerri au choc du prochain; il va prendre le contact d'un plus grand nombre de petits hommes. Les voilà trente environ : pour cinq ou six ans, jusqu'au départ de l'école, ils sont les fds adoptifs d'un même père, leur tuteur, qui les loge sous son toit et les nourrit à sa table, dirige leurs esprits et pénètre leurs âmes.
Au début du siècle, la vie était grossière et brutale dans les grandes écoles anglaises : abandonnés à euxmêmes, confondus sans distinction de force ni d'âge pour les jeux et la vie matérielle, les enfants étaient heurtés et roulés pèle- mêle à l'aventure comme des galets sur une plage '. Généralement les plus brutaux, les plus grossiers dominaient alors; on pratiquait sans restriction le fagying, l'esclavage domestique : cirer les bottines, faire le ménage, être aux ordres et aux
1. Voyez le rapporl de la commission d'enquête de 1862, principalement ce qui concerne Westminster; voyez aussi l'ouvrage de Demogeot et Monlucci.
caprices d'un grand garçon de dix-huit ans, quand on n'en a que douze, excellents moyens de faeonneF le caractère et d'élever l'àme! Les abus du faggiutj ont été réprimés; il existe encore aujourd'hui, mais dans des limites qui le rendent acceptable.
La réforme décisive fut accomplie par le docteur Thomas Arnold à Rugby. De sa nomination de head- 7naster en 1828, date une ère nouvelle dans l'éducation anglaise. Arnold se proposait, avant tout, de faire des christicoi gcnllemen, des chrétiens et des hommes. bien élevés. Il y réussit par des moyens très simples qui tous se ramènent à l'action personnelle. Glergyman à l'esprit sérieux, austère même, il inspirait d'abord et toujours un respect mêlé de crainte: mais l'entière simplicité, la franchise de son langage et de ses manières, la confiance toute paternelle qu'il manifestait aux enfants, ne tardaient pas à faire naître en leurs cœurs la confiance et le dévouement. L'homme agissait sur l'enfant, et non pas seulement le maître sur l'élève. D'un tempérament viril, d'un caractère indépendant, ouvert et gai, Arnold suivait avec autant d'intérêt les jeux dans la campagne que les travaux de l'école, et il savait apprécier chez un enfant toutes les qualités, même les moins intellectuelles. Le sermon du dimanche à la chapelle fut pour lui un puissant instrument d'influence morale : il a laissé des modèles du genre. L'oreille tendue à tous les bruits du siècle, d'une activité d'esprit prodigieuse, écrivant dans les revues, éditant Thucydide, publiant son Histoire Romaine et dirigeant son école, il débordait de vie. Il avait coutume de dire : « Plus mon esprit est actif, plus il s'exerce sur des points importants de politique et de morale, mieux cela vaut pour l'école. »
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Ce n'était point un système : tout tenait à l'homme.. Mais un chef ne peut suffire à tout; il lui faut des lieutenants : Arnold les chercha dans ses subordonnés, les maîtres assistants. Leur rôle jusqu'alors se bornait presque à enseigner : il mit chacun d'eux à la tèted'une maison et d'un groupe d'enfants avec mission d'être leurs tuteurs '. Lui-même, il était surfont en rapport avec ies élèves les plus âgés, ceux de la sixième classe (bixih form). 11 les institua moniteurs, d^xec mission de faire observer la discipline; il les investit d'une autorité réelle sur tous les élèves des classes inférieures. A vrai dire il n'inventa pas les moniteurs,, mais il transforma une vieille institution. Du monitorat il fit une école de réflexion et d'indépendance, mais aussi de respect de la règle et de responsabilité. Ne souffrant pas d'ailleurs que les élèves irréductibles exerçassent une mauvaise influence, il priait les parents de les retirer sans éclat.
Accordant à ses pupilles sa confiance, il réclamait d'eux, en retour, la franchise la plus entière. Il a donné aux générations qu'il a élevées l'horreur du. mensonge. Ce simple moyen a été reconnu si merveilleusement efficace qu'il a été universellement adopté: partout, dans la famille et dans l'école, on inculque à l'enfant un respect scrupuleux et absolu de la vérité. La plus grosse faute que puisse commettre un écolier est de dire un mensonge; la plus mortelle injure que
1. Jusqu'alors les internes étaient en pension dans des maisons choisies par l'autorité scolaire; des particuliers entreprenaient de les loger et de les nourrir, en prélevant un bénéfice. Ces établissements (Boarding Houses, Dame's Houses) n'olTraient que fort peu de garanties morales et la discipline y était défectueuse. Ce n'étaient pas des maisons d'éducation, mais des entreprises commerciales.
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l'on puisse faire à un Anglais est de le traiter de menteur (liar).
Les réformes d'Arnold se sont établies peu à peu, et le système d'éducation des public scJwols est aujourd'hui fondé sur ces deux principes élémentaires : 1° discerner les qualités de chaque enfant et en tirer parti; 2° faire appel à ses bons sentiments. La public scliool ■est comme une réduction de l'édilice social anglais. Même ordonnance, mêmes procédés : un gouvernement décentralisé, ménageant ses interventions, agissant de loin et de haut, par son inlluence plutôt que par ses actes, représentant l'autorité plutôt que l'imposant. Les moniteurs ou pi-œpostors, véritables agents du lieadmaster ou du tutor, ont fait l'apprentissage du commandement réfléchi par l'obéissance consentie dans les classes inférieures; parvenus peu à peu aux postes supérieurs, mais gardant toujours le contact des classes dirigées , tenant compte de l'opinion publique, ils respectent scrupuleusement Findépendance de chacun, toutes les fois que Tintérèt général n'exige pas qu'elle lui soit sacrifiée. En face des moniteurs qui gouvernent, la foule des citoyens, respectueux d'eux-mêmes et de la liberté dautrui, sait qu'une solidarité puissante doit unir et maintenir unies toutes les volontés dans un même effort et sous une même règle '.
1. Les brimades, l'abus de la force, moins fréquenls ijiril y a soixante ans, n'ont pas disparu des écoles anglaises. Un auleur répartit les moniteurs entre les catégories suivantes :
« 1° Ceux ([ni, usant de leur autorité simplement pour leur commodité, ne rendent aucun service et font indirectement beaucoup de mal;
« 2" Ceux qui, tout en essayant de faire bien, sont déraisonnables et tyranniques dans l'exercice de leur autorité;