ÉDUCATION MORALE
Il est rarement question de punitions dans l'école anglaise. On fait appel, chez l'enfant, non pas à la crainte du châtiment, mais au sens de la responsabilité, au sentiment de l'honneur. Dans ces conditions
« T Ceux qui n'ont d'autres titres au pouvoir que leur force brutale et sont la terreur des élèves moins forts qu'eux;
" 4° Enfin ceux dont la présence, grâce h leur élévation morale, est une garantie que l'immoralité, le désordre et les brimades seront réprimés, et qui sont pleins de sollicitude pour autrui. » Le même auteur ajoute plus loin :
" Si le D' Arnold pouvait voir maintenant ce qu'est devenu ce qu'il avait si heureusement organisé, il serait cruellement déçu: il aurait honte de son système qui, au lieu de se perfectionner à mesure, est aujourd'hui moilié moins efficace que lorsqu'il nous l'a légué. » (Cl. Dukes, Health, etc., p. 167 et 170.) y\. Cl. Dukes nous permettra de distinguer entre les écoles. A la fin d'août 1892, mourait M. L. Nettleship, fellow de Balliol Collège, Oxford. C'était un lettré savant et un éducateur de premier ordre. •< Nettleship, dit l'auteur d'une lettre au Times (3 septembre), fut élevé à Uppingham (l'une des grandes public sehools), sous le Rev. E. Thring. Il a été probablement le savant le plus distingué qui soit sorti de cette école. Pendant deux ans, si je me souviens bien, il fut capitaine de l'école (c'est-àdire moniteur en chef, en quelque sorte); il remplit ces difficiles fonctions avec un tact, une fermeté au-dessus de son âge, avec la plus parfaite modestie, sans un atome de fatuité. L'impression qu'il faisait sur nous par son intelligence n'était égale qu'à l'influence qu'il exerçait par son caractère; la franchise, la délicatesse, le courage étaient comme rendus plus faciles à pratiquer pour les élèves qui connaissaient Nettleship... Thring, Witts, Nettleship, hendmaster, housemaster, pupil, — c'est un véritable privilège que d'avoir connu de pareils hommes et de les pleurer. »
Les universités pratiquent aussi le système tutorial, en l'adaptant. Nettleship fut, à Oxford, un tuto)' modèle. Dans une autre lettre au Times (30 août 1892), un étudiant de Balliol, après avoir fait de Nettleship un fervent éloge :
■' En parlant ainsi de l'un des maîtres (dons) de Balliol, je tiens à ajouter que, de mon temps du moins, le rapprochement (en français dans le texte) entre les étudiants et tous les dons était complet et que, aujourd'hui encore, le tuteur que j'eus au collège est i-esté le meilleur ami (jue j'aie au monde. »
les châtiments, s'ils deviennent nécessaires, ne peuvent être que la dernière ressource, un moyen énergique et désespéré. Au début du siècle, les verges, le fouet étaient le commencement et la fui de la sagesse pour un maître anglais. Le maître avait toujours ses verges à la main, prêtes à agir.
On a discuté à perte de vue, en Angleterre, depuis plus de vingt ans, sur les peines corporelles. Les uns ont dit : c'est indigne, infâme, barbare. Les autres : c'est nécessaire, conmiode, et c'est admis ^ Et cependant l'on fouette toujours. Je ne crois pas que la question mérite une grande dépense d'arguments philosophiques ^. La dignité de celui qui reçoit le fouet ne nous parait atteinte que si l'opinion commune la déclare telle; or ce n'est pas le cas en Angleterre, sauf exceptions. La dignité de celui qui applique les verges pourrait soulTrir dans son prestige, n'était la tradition qui sauve tout. Et si les résultats sont bons, si le fouet, appliqué une fois par mois à deux ou trois mauvais garnements sur 500 à 600 élèves, doit les délivrer tous des retenues stupides, nous ne nous en indignerons point. Nous constaterons seulement une fois de plus que le fouet est devenu VuUima ratio; il n'est plus appliqué, quand il l'est encore, que pour un mensonge, une brimade ou un fait d'immoralité. Reste l'expulsion, éclatante ou clandestine. Il est bien rare que la crainte de l'expulsion n'agisse pas vigoureusement, même sur
1. Dukcs, ifiid., p. 178, conseille l'usage des verges comme le meilleur moyen de punir certaines fautes, et Dukes est un hygiéniste à l'âme sensible; mais il réprouve l'usage du bàlon en place de verges, le bâton est trop brutal et peut blesser l'enfant.
2. Voyez de longues dissertations sur ce sujet dans DemogeoL et Montucci.
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les enfants rebelles, car il n'en est pas qui ne soient fiers d'appartenir à une grande école.
Pour les mauvais devoirs ou les leçons non sues, ils sont à refaire ou à rapprendre, mais l'enfant n'est point enfermé à l'heure des jeux, il n'est astreint qu'à trouver le temps de réparer celui qu'il a mal employé. Il y a quelques exceptions à cette règle universelle, mais la retenue est heureusement inconnue en Angleterre. Priver l'enfant, après le repas, du peu d'an' qu'il peut respirer dans sa journée, parce qu'on n'a pas su l'intéresser à son travail et qu'il l'a fait sans goût, ou parce qu'il n'a pu rester immobile pendant trois heures d'étude, n'est-ce pas faire aveu d'impuissance et condamner tout un système? La retenue reste et restera la honte des éducateurs français qui l'ont inventée et se croient obligés de la maintenir '.
La religion a sa place marquée dans toute école
i. Une circulaire de notre ministre de l'instruclion publique, datée de 1890, a décrété la discipline libérale :
« Le conseil supérieur de rinstruction publique, disait le ministre, M. Bourgeois, dans son discours de clôture de la session de décembre 18'Jl, a rendu la discipline plus souple, plus libérale... 11 en a fait un moyen d'éducation, une école du caractère. » Comme s'il dépendait de quelques hommes réunis autour d'un tapis vert d'opérer une révolution morale! Le fait est que l'on a interdit aux maîtres répétiteurs et aux professeurs des petits lycées d'administrer directement des punitions. Us les proposent au proviseur, qui doit les ratifier. « Il ne faut pas faire difficulté d'avouer que c'est là une mesure de défiance pénible pour ceux qui la subissent. » (H. Marion, l'Éducation dans VUniversité, p. 273.)
Comme, d'ailleurs, un décret du 28 août d891 menace de neuf peines échelonnées les maîtres répétiteurs, ceux-ci se trouvent dans une situation singulière : menacés d'un côté, désarmés de l'autre. L'administration paraît avoir toujours une somme égale de défiance à dépenser; cette défiance a seulement changé d'objet : au lieu d'être dirigée contre les élèves, elle vise les maîtres.
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anglaise '. Son domaine est établi et scrupuleusement respecté. Le mot d'Arnold est resté la devise des écoles anglaises : former des ch^nstian gentlemen. Les exercices pieux sont généralement réduits au strict nécessaire, mais pas toujours. Partout la Bible est étudiée et commentée avec soin, et les maîtres s'attachent à familiariser leurs élèves avec l'Écriture. Les divers examens à la sortie de l'école, les examens d'entrée aux universités, par exemple, comportent une épreuve sur l'instruction religieuse.
Grâce à sa longue possession d'État, aux privilèges et aux bénéfices conservés, surtout aussi parce qu'elle est la religion des classes élevées, la religion anglicane a gardé la haute main sur les jmhlic adtools. La plupart des hommes qui, dans l'Église anglicane, sont parvenus à l'épiscopat au cours de ce siècle, avaient commencé par être maîtres assistants, puis headmasters dans quelqu'une des grandes écoles. Aujourd'hui même, en vertu d'une loi non écrite, mais presque toujours observée, les lieadmastcrs des principales écoles sont choisis parmi les membres ecclésiastiques de l'enseignement, quoique ceux-ci soient en minorité -. On suppose sans doute que l'austérité du caractère religieux, le droit de parler au nom de la morale divine ajoutent encore à l'autorité que confère la fonction. Il y a cependant, depuis quel-
1. T. es écoles secondaires qui gardent la neutralité en matière de religion sont extrêmement rares, et ce sont des externats.
2. En 1886, sur 607 maîtres enseignant dans 21 des principales écoles secondaires, 4"2 étaient des laïques. 135 des clergymen; et sur les 21 headmasters de ces écoles, 19 étaient des clergvmen et 2 seulement des laïques. (Cl. Uukes, ibid., p. 27-28.) '
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ques années, une légère tendance à s'affranchir de cette tradition.
L'Église établie possède là un puissant instrument d'influence. Elle s'en sert : l'enseignement religieux est donné suivant le catéchisme anglican, et la tendance est plutôt favorable à la section de l'Église établie qui attache le plus d'importance aux formes extérieures du culte, à la High Clnirch. D'autre part, les maîtres laïques surveillent leur enseignement sous un headmaster imbu des prmcipes anglicans.
Sur un point, l'Église a perdu du terrain : on lui a enlevé un privilège exorbitant, dont elle jouissait avant les grandes enquêtes de 1862 et 1865. Ces enquêtes avaient révélé qu'elle s'était presque partout emparée des écoles dotées et qu'elle en excluait tous les dissidents. Les actes de 18G8 et 1869 mirent en pratique plusieurs recommandations des commissaires : par une clause spéciale, (( conscience clause », les écoles dotées sont ouvertes aux familles de tous les cu4tes, à moins que le fondateur n'ait prononcé une exclusion formelle.
Ce système tutorial, qui seul admet et établit l'action morale, directe et constante, du maître sur l'élève, du tuteur sur le pupille, n'est applicable et, en fait, n'est appliqué que dans les écoles aristocratiques. Pareille éducation est un luxe accessible aux seuls riches. Quelle est donc la portée d'un tel exemple pour notre démocratie? En France, nous tendons à donner l'instruction secondaire à tous les enfants de la petite bourgeoisie et aux mieux doués parmi les enfants du peuple; et le système anglais a pour effet, .sinon pour but, de constituer une classe privilégiée.
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Mais, si le système tatorial, avec son appareil traditionnel et coûteux, n'est en effet mis en pratique que dans les écoles à clientèle riche, l'esprit qui le créa, l'esprit d'Arnold et de ses continuateurs, régne dans toutes les autres écoles anglaises : il les a toutes pénétrées. Il est vrai que l'internat à bon marché n'existe pour ainsi dire pas en Angleterre : les familles de condition modeste placent leurs enfants dans des externats. Le fils de la petite et moyenne bourgeoisie, à moins qu'il n'ait conquis une bourse lui ouvrant l'accès d'une grande école, reste donc le plus souvent sous rmfiuence directe de la famille. Mais, pendant le temps qu'il passe chaque jour à l'école, il est soumis à une discipline essentiellement comparable à celle des public schools et à des maîtres dont la préoccupation dominante est de faire des Iiommes.
Les grandes écoles ne sont donc pas seules à donner cette éducation : elles ont donné le ton et tous les éducateurs anglais, même les plus humbles, se sont inspirés de leurs exemples. Il en résulte que l'élève anglais, dans toutes les classes de la société, semble être naturellement discipliné : il est facile à conduire (easy to manage). On lui prouve qu'on a confiance en lui, on lui indique la voie à suivre : il se met en route presque toujours le plus sérieusement du monde et se tire d'affaire tout seul. S'il n'est pas prime-sautier, s'il n'a pas l'intelligence ouverte et prompte, en revanche, il n'est pas frondeur; il est appliqué (earnest at work) et respecte l'autorité. Même dans les écoles dont la clientèle se recrute parmi les fils de tout petits bourgeois ou d'ouvriers, le même esprit règne. A l'école technique de Bradford , fréquentée par des enfants de la petite classe moyenne, j'ai vu des élèves