Éd. :\Ianeuvrier, ibid., p. 9, 21, o9, 62, 63, 64 et
-M. Éd. .Maneuvrier, ancien normalien, agrégé de phiiosupiiie,
Mais de tous les témoignages, le dernier en date n'est pas le moins grave : M. Tainc, dans les admirables études où il a donné le résultat d'une longue et minutieuse enquête sur l'école dans la France moderne, aboutissait aux mêmes conclusions : « Pour recevoir l'instruction secondaire, plus de la moitié de la jeunesse française subit l'internat, ecclésiastique ou laïque, l'internat sous une discipline de caserne ou de couvent. )) Or, « il faut que le jeune bomme, prenant en main la conduite de sa propre vie, sache vouloir par lui-même et persévérer dans sa volonté. Mais une faculté ne se développe que par l'exercice, et justement l'internat français est l'engin le plus efficace pour empêcher celle-ci de s'exercer. » « ...L'effet principal et linal est la disconvenanee croissante de Vécole et de la vie... Cet équipement indispensable, cette acquisition plus importante que toutes les autres, cette solidité du bon sens, de la volonté et des nerfs, nos écoles ne la lui procurent pas; bien loin de le qualifier, elles le disqualifient pour sa condition prochaine et définitive '. »
Quel chemin a-t-on fait? quels retours sur soi-même, quels examens de conscience? quels fermes propos a-t-on pris de se corriger, et quels changements pour le mieux a-t-on réalisés depuis trente ans, depuis cinquante ans, depuis les avertissements de Montégut, de Sacy, de Laprade?
La France a maintes fois changé de constitution politique en ce siècle; mais, à travers toutes les vicis-
est aujourd'hui secrétaire général d'une grande société industrielle (la Vieille .Montagne).
1. Orifjines de la France conlemporainc. Le Régime Moderne, t. 11, liv. 111, chap. m.
LA METUODE FRANÇAISE G 5
siludes, sous les gouvernements les plus divers, le régime fondé par Bonaparte a subsisté, le mode d'éducation est resté le même. Il y a vingt ans, la France a voulu instaurer la liberté avec la République : elle pense avoir réussi; la liberté, elle croit la posséder. Gomment prépare-t-elle les générations nouvelles à en user? Comment ceux qui sont nés depuis 1870 font-ils l'apprentissage de la liberté? Si la monarcbie parlementaire de Juillet n'a pas eu le courage, si la Piépublique de 1848 n'a pas eu le temps, si le second Empire n'a pu avoir la volonté de répudier le dangereux héritage de Napoléon, la troisième Ilépublique, qui a le temps et qui devrait avoir le courage et la volonté, a-t-elle entrepris ce que personne n'a pu, voulu ou osé faire avant elle? A-t-elle compris à quel danger elle court en élevant des citoyens libres par les moyens qui furent combinés en vue de perpétuer le règne de la volonté despotique d'un seul? Les préfets et les proviseurs de la République n'ont pas aujourd'hui une autre conception de leur rôle que jadis sous le sabre de Napoléon. Dans nos lycées, même discipline militaire, même entassement de molécules humaines numérotées que l'énorme meule, tournant dans toute la France sous le coup de pédale du ministre, broie et réduit en poussière d'humanité '.
Au lieu de former des citoyens prêts à la vie libre, des hommes capables de se conduire, des caractères
1. La Revue Internationale de V Enseignement, du lo décembre 1802, a publié un article intitulé « le Fonctionnarisme et l'Enseignement secondaire » : dans cet article, sur lequel la rédaction de la Revue fait quelques réserves, un étranger qui signe L.-W. ProlT, « après avoir visité plusieurs des grands établissements scolaires de Paris et être entré en relations avec un grand nombre de professeurs », a poursuivi ses « investigations dans
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fermes et droits, ayant l'horreur du mensonge et le goût de l'action, on fabrique des révoltés ' ou des êtres sans vouloir.
Et cela est vrai de tous les établissements d'éducation en l'rance — universitaires ou libres — avec cette différence pourtant que les formes sont plus raffinées, la tenue extérieure mieux observée dans quelques établissements aristocratiques dirigés par des religieux.
Bon nombre de nos maîtres voient le mal, mais ils sont impuissants à le guérir ; tout effort trop personnel, toute entreprise originale, contrecarrée par le règlement, va à rencontre d'une circulaire; toute tentative d'un seul vers le mieux est comme la condamnation
diverses villes de iirovince •> : il a ;i rencontré benucoiip d'hommes fort instruits..., une quantité de spécialistes distingués, très peu de professeurs et d'éducateurs. » » Fait plus singulier, ajoulet-il, les directeurs des écoles, proviseurs, censeurs, principaux, ne sont eux aussi qu'exceptionnellement des éducateurs. » « ... Personne ne considère les « administrateurs » des lycées et des collèges comme des chefs... Le personnel des administrateurs est en général peu éclairé, prétentieux, malailroil et étroit d'esprit. »
1. On se souvient des révoltes qui se sont produites, en plein Paris, dans le ■> premier lycée de France », en 1SS3, juiis en 1S88.
En 1892, une rébellion, avec bris et dégâts, a éclaté à l'École Centrale: ce n'étaient plus des enfants et des internes, mais de véritables étudiants, qui voulaient obtenir une réforme du règlement. Leur éducation, leur tournure d'esprit, les tempéraments qu'on leur a faits les ont poussés fatalement à user, non des moyens légaux, mais de la violence.
Faut-il rappeler les troubles du quartier latin survenus en juillet i8'J3; J'invasion du grand amphithéâtre de la Sorbonne, le 28 février 1894, par une bande d' « étudiants >> dont le but unique, atteint d'ailleurs, était d'imposer silence à un professeur libre, M. Brunetièrc, qu'ils étaient également lib7'es de ne pas entendre et tenus de ne pas troubler?
de tous les autres qui vivent satisfaits au jour le jour. Gomment soulever cette masse pesante ? Comment donner la vie et la souplesse à une machine faite de matière inerte et qui ne marche que sous l'impulsion d'un moteur extérieur à elle-même'?
Un jeune maître d'aujourd'hui, plein de talent, de confiance et d'ardeur, va nous dire à son tour ce qu'il pense de l'éducation inorale dans l'Université ' : « Aujourd'hui, c'est peut-être du maître-répétiteur que dépend le sort des lycées. C'est sur lui que les parents ont les yeux fixés. Ils ne voient pas en lui le maliieureux condamné à l'ingrate hesogne d'exercer une surveillance, muette ou répressive, sur les actes, l'inaction, les paroles, le silence des élèves; de faire réciter des leçons inconstantes, de relever des devoirs qu'il n'a pas à corriger, d'assister enfin au travail, aux jeux, aux repas, aux promenades d'enfants avec qui, dans cette vie commune, il ne communique pas. Pour eux, le maître-répétiteur est un homme qui connaît les enfants, qui cause avec eux, les dirige, les conseille, les aime, s'en fait des amis et prend assez d'autorité sur eux pour n'avoir pas besoin d'en user; un honmie qui leur enseigne les bonnes manières, la douceur, la franchise, la bonté, l'activité, toutes les petites vertus de l'enfance, germes des vertus viriles. Yoilà le vo'u des parents; il est simple et urgent de le réaliser. » Simple! trouver tant de ressources et de si riches dans le corps des répétiteurs, hier encore le refuge des « malheureux condamnés à une ingrate besogne » qu'on vient seulement d'élever « à la dignité d'une carrière » ! Les maîtres-répétiteurs ont-ils ces qualités qu'on