‹ L'éducation des classes moyennes et dirigeantes en AngleterreChapitre 34 sur 109 · Boudhors, loc. cit · texte numérisé non relu

Boudhors, loc. cit

3. A la rentrée d'octobre 1893, à l'École Monso,M. Ernest Lavisse a tracé un programme plus modeste, de transition en quelque sorte. Il propose « la diminution progressive de la surveillance ». « Je redoute, dit-il, l'efTet sur la vie entière du régime de la surveillance constante..., de cette précaution pessimiste contre les volontés, comme si elles étaient originellement mauvaises. >» Voir le Temps du 3 octobre 1893.

d'une année scolaire de neuf mois : et c'est tout pour toute la vie. Pendant toute la durée du séjour au lycée, l'enfant passe de mains en mains sans qu'aucune puisse devenir vraiment une main amie. « L'éducation morale par l'enseignement », c'est une belle et noble idée, mais suffit-il de l'avoir exprimée? De quel côté penchera l'âme faible, inexpérimentée et versatile de l'enfant? Du côté de la parole ou du côté de l'action? Qui fera le plus d'impression sur lui, l'enseignement du maître donné solennellement du haut de la chaire à tous en commun, sans intimité vraie, sans réelle pénétration de l'homme par l'homme, ou les exemples qu'il aura sous les yeux à tout moment de la vie, dans la cour, au dortoir, à l'étude, au réfectoire, et les amitiés qu'il liera un peu au hasard des rencontres? Peut-il y avoir influence morale bienfaisante, éducation du caractère, s'il y a divorce entre le professeur qui enseigne et le maître qui surveille, entre les leçons de la science et les conseils qui doivent être la règle de vie? Bref, celui qui débrouille les intelligences ne doit-il pas avoir aussi mission de former les caractères? C'est, au fond, une seule et même tâche, qui doit être confiée aux mêmes mains, si l'on veut qu'elle soit accomplie tout entière. Cette vérité, les Anglais l'ont comprise, et voilà pourquoi ils ont réussi où tous les autres ont échoué.

Mais dans nos internats encombrés comment réaliser pareil programme? Et, d'autre part, comment, sans danger et sans injustice, changer les conditions de l'internat, augmenter les frais et restreindre l'accès à l'instruction secondaire? car la question de l'internat est double : elle est morale et sociale. — Ne touchez pas à l'internat, dit-on ; vous léserez les plus méritants;

VOUS fermerez la porte à cette solide réserve do la France qu'est la petite bourgeoisie. — En admettant que l'internat ne saurait disparaître, nous soutenons qu'il doit être amendé, et que tous les efforts doivent tendre d'abord à supprimer Tencombrement qui exclut toute action morale. Mais nous souhaitons siu'tout que les parents français, reconnaissant dans l'internat le pire des pis-aller, n'y recourent qu'à la dernière extrémité. Ils ont trop longtemps méconnu l'importance capitale de l'éducation du caractère; mais ils jugeront sainement de Finternat quand ils se seront mis euxmêmes à la tâche. Cette tâche est d'autant plus difficile qu'elle est nouvelle au moins par la valeur et par le tour qu'il lui faut donner : le succès est au prix d'une réforme des mœurs dans la famille. On risque de perdre en chemin quelques intellectuels; mais la liste n'est peut-être que trop longue déjà des hommes de talent : sacrilions tout à la nécessité de former des caractères fermes et droits dans des corps sains.

Il faut qu'à la sollicitude inquiète qui trouble et qui amollit succède le laisser faire qui aguerrit; il faut que la confiance franche et éclairée remplace la surveillance préventive et sournoise. Une direction d'études pédagogiques à la Sorbonne, des instructions ministérielles n'y feront rien; les lycées et collèges resteront d'excellents établissements d'instruction publique, et rien de plus. Il serait contraire à toutes les lois de l'histoire ou, si l'on veut, à tous les précédents que l'Université se réformât elle-même; que cette vaste machine eût une volonté, et ([ue cette volonté fût justement celle de fonctionner comme un organisme vivant et non plus de tourner comme un mécanisme

automatique K L'impulsion doit venir du dehors; et rien ne peut la donner qu'une réforme des mœurs dans la famille.

1. Défions-nous surtout de l'optimisme officiel, dont les discours de M. Bourgeois, grand-maître de l'Université, furent des modèles achevés. Voyez, par exemple, les discours qu'il prononça à l'inauguration dn lycée de Gap : « Aucune nation ne possède un corps enseignant supérieur à celui de la France... nos professeurs n'ont jamais oublié qu'ils avaient à faire des hommes... » et à lu distribution des prix du Concours général, le 29 juillet 1892.

M. L.-W. Proiï est loin d'être de cet avis : « Oh! l'admirable machine, s'écrie-t-il, qui use toutes les pièces les unes contre les autres, et leur donne le même poli, et qui n'admet dans une roue ni une échancrure de plus ni une de moins. Comme chaque maître est bien préparé pour donner par son exemple et par sa parole l'amour du travail libre, de l'indépendance, et pour prêcher aux jeunes générations l'action et l'iniliative! »

Et il ajoute : " Assurez-vous un recrutement non pas de fonctionnaires, mais d'hommes libres et d'éducateurs... pénétrezvous de cette idée qu'un pédagogue n'est ni un bureaucrate, ni un rêveur, et que ses premières qualités doivent être la connaissance de la vie et de l'humanité, l'indépendance et le jugement... Si l'Université persévère dans la voie où elle est entrre, elle deviendra une vaste administration sèche et languissante... »

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