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CHAPITRE III

Quelques « public schools. » — Harrow. — Eton. —

Marlborough.

Pendant un temps on n'accorda le titre de public school qu'aux neuf écoles examinées par les commissaires de i86"2 : Eton, Winchester, Westminster, Charterhouse, Saint-Paul, Merchant Taylors', Rugby, Shrewsbury. Mais peu à peu l'acception du mot s'est singulièrement élargie : toute école qui s'élève audessus du commun et dont la réputation dépasse les frontières de sa province est baptisée p«b/ic school.

En France, on se figure volontiers l'école anglaise comme une petite colonie isolée, en pleine campagne, loin du bruit et de l'atmosphère viciée des villes. Cette idée n'est pas tout à fait juste : entre le lycée-caserne que nous connaissons et le riant ermitage scolaire que l'on imagine, il y a place pour d'autres types que nous offre la réalité anglaise. Il suffit de se rappeler l'his-

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toire pour se représenter que la plupart des public scliools vieilles de plus de cinquante ans doivent être situées dans les villes : car ce sont toutes d'anciennes écoles cathédrales ou de grammaire. En ajoutant aux neuf écoles de 18G2 plusieurs autres qui ont grandi depuis, on pourrait ranger les public schools dans quatre catégories :

1° Les types mixtes, les plus fréquents : internats situés dans des villes, mais au milieu de beaux jardins et à portée de vastes prairies pour les jeux, comme Winchester, Shrewsbury, Uppingham, qui sont encore logées dans les cloîtres ou les abbayes des vieilles cités épiscopales; Eton et Rugby aux confins de cités de médiocre importance, à cheval en quelque sorte sur la ville et la campagne; Havrow sur sa colline boisée, mais au milieu d'une paroisse suburbaine; Excter iSchool et Clifton Collège, l'une au bord des prairies qui entourent la capitale du Devon, l'autre au milieu des jardins du faubourg élégant qui domine Bristol; Saint-Paul, fondée en 1509 par Golet dans la Cité de Londres et transportée après plus de trois siècles et demi parmi les modernes résidences de Kensington ;

2" Les internats à la campagne : type moderne anglais : Charte rhouse qui, de son triste cloître de la Cité de Londres (lGLl-1870), émigra dans une riante vallée du Surrey; Marlborough, créé de toutes pièces, il y a à peine un demi-siècle, dans un coin paisible du Wiltshire; BlnndelVs School, fondée par un bourgeois de Tiverton et possédant aujourd'hui tous les attributs sinon la réputation d'une grande école; Saint-Nicolas Collège, à Lancing, et Rossall et Malvern et Wellington qui furent, comme Marlborough, bâties récem-

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ment sur le modèle de l'école anglaise telle qu'on se la figure en France;

3" Les externats urbains où les enfants ne passent que le temps strictement nécessaire à l'étude et qui sont restés souvent dans le centre même des grandes villes : à Londres, Merchant Taylors', City of London School, Universiti/ Collège School; King Edwarcfs Hlgh School à Birmingham; Mancliester Grammar School; Bradford Grammar School; etc.;

4" Un type tout à fait rare et anormal, l'internat urbain : à Londres, Westminster et Ghrist's Hospital ', qui ne sont plus en quelque sorte que des curiosités historiques et dont le site est condamné. L'internat de Ghrist's Hospital va être reconstruit au.x: environs de Londres, en pleine campagne, comme Charterhouse. Quant à Westminster, qui se trouvait autrefois dans un faubourg de la capitale et peu à peu fut enserrée, il y a plus de trente ans qu'il est question de la transporter hors la ville : avant longtemps Westminster ne sera plus à Westminster.

Il nous parait inutile de passer en revue toutes les public schools; quelques types suffisent -.

Il existe peut-être de meilleures écoles que Eton ou que Harrow, mais il est impossible de n'en point parler; c'est elles que la tradition et l'orgueil national placent au sommet; leur nom seul est cher au cœur

1. A Bristol, nous avons visité un inlernat urbain qui ressemble beaucoup à Chris l"s Hospital, mais n'a pas rang de public school.

2. Nous avons imprimé en italiques dans l'énumération qui précède les noms des écoles que nous décrirons : les unes prises pour types des public scliools dans le présent chapitre; les autres que l'on trouvera à leur place géographique dans le ■chapitre consacré à la région oi^i chacune d'elles est située.

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de tout Anglais. Eton est certainement au-dessous de sa réputation, et l'impression que j'en ai rapportée est si fàclieuse que, dans la crainte de paraître injustement prévenu, c'est à Harrow d'abord que je mènerai le lecteur. A Marlborough, nous trouverons l'exemple d'une école plus moderne et plus modeste, qui a conquis un rang fort honorable par son seul mérite.

Dans l'ouest de Londres, à une demi-heure de la ville, en pleine campagne anglaise, sous le ciel bleu, coupé de gros nuages blancs aux lianes rebondis, parmi les prairies à l'herbe épaisse et drue, où pait un bétail vigoureux, des bouquets d'arbres espacés de loin en loin et des maisonnettes rouges éparses dans la verdure; une colline escarpée se dresse empanachée de chênes et d'ormes centenaires et, au sommet, un clocher aigu; des toits de tuiles percent le feuillage, des pignons curieusement découpés se détachent sur le ciel : c'est Harrow-on-the-Hill K

Rien n'annonce, dans cette petite ville coquette, presque entièrement formée d'élégantes maisons de campagne, une grande école, rivale d'Eton. Yanves, sur sa hauteur, pendant du Mont-Valérien, est une masse imposante, une grande machine. Ici, les maisons des maîtres sont dispersées. Ce sont de belles villas entourées de jardins. Quelques-unes sont nichées dans des coins très pittoresques, d'où l'on découvre un panorama immense. Au pied de la colline s'étalent

i. l.SSS-1894.

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de vastes prairies, réservées aux ébats du cricket et du football.

Harrow Scliool, l'un des berceaux privilégiés de l'aristocratie britannique, fut au début une classe gratuite pour 70 enfants indigents. En 1571, le fils d'un yeoman du hameau de Preston, paroisse de Harrow, un certain John Lyon, obtient de la reine Elisabeth des lettres patentes et une charte royale pour la fondation d'une classe gratuite de grammaire {free gramniar school). Il institue à toujours, pour l'éducation et l'instruction des enfants de la dite paroisse, un maître et un sous-maitre chargés de diriger les enfants, et un conseil de six hommes, « discrets et honnêtes », appelés (( gouverneurs des possessions, revenus et biens de la dite école. » Le maître reçoit un salaire annuel de 40 marcs ' et « 8 marcs pour ses provisions de chauffage en bois et en charbon. » Les élèves doivent arriver chaque matin de l'année à six heures au plus tard. Ils restent jusqu'à onze heures et reviennent dans l'après-midi de une heure à six. Ils ne doivent jouer que le jeudi quelquefois, quand le temps est beau, et le samedi après la prière du soir. — Le iïiaître est chargé de veiller à la propreté de l'école. Il ne recevra pas de filles dans la dite école. Il ne se servira pour corriger que d'une férule très mince, dont il donnera des coups sur la main, pour les infractions légères... « Tous les élèves doivent assister au service divin, y entendre, avec attention et révérence, l'Écriture lue et interprétée; et quiconque fera autrement sera corrigé suivant la gravité de sa faute... Le

1. Le Iteadmaster de Harrow a aujourd'hui un traitement d'environ 100 000 francs par an, sans compter le bénéfice qu'il lire des pensionnaires ciu'il a dans sa maison.

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maître doit prêter attention aux manières de ses élèves; il aura soin qu'ils ne se présentent pas mal peignés, mal lavés, avec des vêtements déchirés ou mal tenus. Avant tout, il punira sévèrement les jurons, le mensonge, le vol, le pugilat, la malpropreté, la grossièreté de langage... Personne ne parlera anglais dans l'école, sauf dans la plus basse classe ou aux heures des jeux. »

Si Harrow n'est pas resté un modeste externat suburbain, c'est parce que John Lyon à ces instructions, fort libérales pour le temps, ajouta une clause qui paraissait alors n'avoir que très peu d'importance :

« Le maître peut recevoir, outre les enfants de la paroisse, autant d'étrangers qu'il en pourra instruire sans nuire au reste; à ces étrangers, il peut demander tel salaire qu'il en pourra obtenir. »

Avec le temps, l'accessoire est passé principal : les « étrangers » sont devenus les vrais élèves de Harrow, tandis que les modestes bourgeois de la paroisse étaient peu à peu exclus.

Dans la petite ville d'aujourd'hui, des boys^ les uns avec la petite veste en pointe, dite d'Eton, les autres en frac, tous avec le chapeau de paille très plat à larges bords, orné d'un ruban bleu sombre {Oxford 1)liie), de grands cols bien blancs, des pantalons gris ou bruns, vont, viennent dans les rues et les avenues, comme des fourmis aux alentours de la fourmilière. Les uns portent des livres, d'autres des raquettes ou des balles : tous ont une démarche aisée, un petit air homme et gentleman.

.le rends visite à M. Bowen, l'un des plus anciens maîtres de l'école. C'est lui qui dirige la division moderne {modem side), créée en 18G9 par le D'' Butler.

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Il habite une vaste maison simplement meublée, mais où tout a l'air hospitalier et amical. Ses 40 pupils occupent une maison attenante. Les deux corps de logis communiquent. Le cabinet de travail de M. Bowen est tout près de la porte de communication : à tout moment il pénétre dans la maison de ses pupils en visiteur bienveillant et paternel. Quand il est assis à sa table de travail, ses élèves viennent, sans formalité aucune, le consulter s'ils ont besoin d'un avis.

A une heure et demie, nous descendons dans la salle à manger (dining hall). Sur trois tables formant le fer à cheval, le couvert est mis pour 40 boys et leur maître : une nappe représente tout le luxe de la mise en scène. Les boys, fraîchement débarbouillés et brossés, arrivent un par un et s'assoient chacun à la place indiquée : toutes les tailles, tous les âges sont mêlés. Il ne leur est pas défendu de causer. Leur tenue à table est aisée et correcte. Évidemment, ce n'est pas la vie de famille, mais ce n'est pas non plus la vie de caserne. M. Bowen prend place à l'une des extrémités du fer à cheval et, à l'autre bout, l'élève qui est le (( chef de la maison » (liead of the hoiise). Le menu est simple comme le couvert : du bœuf rôti et des légumes, du pudding, le tout arrosé d'une bière légère'.

Au moment où nous nous levons de table, quatre

1. Ajoutez pour compléter le régime : Le malin avant de sortir, du café; au déjeuner (breakfast) du thé, du pain, du beurre, de la viande, des u'ul's ou du poisson; le thé avec les accessoires à six heures du soir.

Dans toutes les écoles anglaises que j'ai visilées, la viande et les légumes étaient de bonne qualité et bien cuits.

Le prix du hoard, c'est-à-dire de l'entretien matériel de l'enfant, est. à Harrow, de 90 livres, soit 22.j0 francs pour huit mois et demi de présence. Le prix de l'enseignement, compté à part, est de 47 livres 18 shillings, soit 12ltU francs environ.

OU cinq hojjs '■ viennent trouver AI. Bowen, qui, malgré ses cinquante ans, est encore d'une vigueur et d'une souplesse peu communes, et lui demandent, connue à un grand ami, de venir jouer au football, ainsi qu'il le fait encore assez souvent. C'est plaisir de voir ce maître et ces enfants causer de la sorte, simplement, sans embarras, en camarades, dont l'un, plus grand, est aimé et respecté comme un protecteur.

Les hoys sont en train de revêtir leurs vêtements de flanelle pour le jeu. Nous parcourons leurs chambres; elles sont fort petites, mais chacun a la sienne, « sa citadelle, sa forteresse », comme dit M. Bowen. Chaque hoy s'est complu à en orner les murs à sa façon, souvent avec goût, toujours avec amour. On y trouve des portraits de famille, vingt petits détails touchants qni montrent que, dans ce refuge favori, l'on peut trouver, de temps à autre, quelques instants de solitude, faire des retours sur soi-même et vers les absents : les élèves des internats anglais ne rentrent dans leur famille que trois fois par an : à Noël, à Pâques et aux grandes vacances. Il est donc naturel que chacun d'eux ait son chez soi, même petit, à l'école. Durant le jour, les hoys fraternisent, c'est un va-et-vient perpétuel dans la ruche aux quarante alvéoles. Cinq ou six monitors sont chargés de maintenir la discipline -.

1. Si nous emploj'ons ici, et souvent ailleurs, le mot hoy.t, et non ]jas celui dV/ècex, c'est que le maître anglais dit en elfel en parlant de ses élèves : my boys, mes garçons, comme un père dirait de ses fils. Et cela est comme le signe extérieur de la dilîérence fondamentale des deux régimes : le nôtre où Tenfant n'est pour le maître le plus souvent iiu'un élève, et l'anglais oii l'élève est une sorte de fils adoptil'.

2. « Le mot de monitor se trouve dans le premier règlement qui fut tracé par John Lyon, mais le muniior d'aujourd'hui diffère heureusement beaucoup du monilor tel que l'enlendait

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Choisis par le maître lui-même parmi les plus âgés et les plus raisonnables, ils ont une autorité absolue sur les petits : si l'un de ceux-ci se rend coupable de quelque désobéissance grave, il est amené dans la chambre du monitor, et fustigé par lui en présence de témoins, pour que les choses se passent suivant les règles '. La difficulté est, pour les monitors, de se faire obéir des élèves de seize ou dix-sept ans, mais ceux-là même finissent par reconnaître une autorité qu'ils se savent appelés à exercer sans doute à leur tour -.

Nous descendons au pied de la colhne. Là, dans de belles prairies, quatre ou cinq cents boys de tout âge, divisés en dix ou douze groupes, jouent au football. C'est un spectacle passionnant, que de suivre ces troupes lancées à la poursuite du ballon de cuir, luttant d'adresse et de vitesse avec furie. Après trois quarts d'heure de cet exercice émouvant, les poumons sont dilatés, l'animal maté, les poisons de l'organisme éliminés et l'esprit dispos ; on remonte au galop, on se lave, on s'habille. Et les classes recommencent.

John Lyon. Les inonifors de Lyon étaient de véritables espions officiels, ayant pour fonctions de rapporter au mailre les fautes commises par leurs camarades. Les monitors d'aujourd'hui sont le produit du système des prœposlors Arnold, grelTè sur les traditions de Harrow. » {Our -puldic schools, London, 1«81. Article Harrov-, p. 90, 91.)

1. 11 vauilrait beaucoup mieux que la peine fût appliquée par un autre que celui qui l'inflige.

2. Le façjqinrj est toujours pratiqué à Harrow, mais dans des limites raisonnables. Les jours de corvée, à peu près deux fois par semaine, le petit (façi) apporte au grand le thé ou le café avant de prendre le sien; il se tient prêt à faire les commissions; il cherche ce qu'il faut pour le jeu de l'après-midi. Le service est donc fort léger. On le maintient pour établir une sorte de hiérarchie entre les élèves et pour intéresser les grands aux petits.

Le football est le jeu d'automne et d'hiver. En été, on joue le cricket. M. Bowen est fier de pouvoir me dire que, cette année même (1888), Harrow a battu Eton dans le fameux match annuel de LorcVs M L'hiver a encore d'autres distractions que le football : le patinage sur les étangs voisins, la paume. Mais le vélocipède est interdit parce que Londres est trop près; et le hoating impossible, faute d'une rivière.

Aucune classe ne compte plus de 33 élèves. Chaque maître a sa salle habituelle; les élèves l'y viennent trouver, se succédant par groupes, selon leur force. Sans tables devant eux, ils écrivent peu en classe. Le maître cause. S'ils ont à prendre quelque note, ils se retournent et écrivent sur la table à laquelle ils sont adossés. Sur le tableau noir, dans la classe de M. Bowen, est piquée une carte politique de l'Europe en 1806, dressée par M. Bowen lui-même.

On a conservé précieusement et enchâssé dans les bâtiments neufs l'antique salle de classe qui, pendant longtemps, fut à elle seule toute l'école fondée par .lolm Lyon. Cette précieuse relique est meublée de bancs et de tables à peine dégrossis. Au fond de la salle, la chaire du maître; dans chacun des quatre coins, au milieu de quelques bancs, une estrade où professait chacun des sous-maîtres. Tous, maître et sousmaîtres, enseignaient à la fois dans cette môme salle ^

1. « Pour un Ilarrovian, être appelé à faire parlii; des cricket eleven (des onze champions de l'école pour le match avec Eton) est le comble de la gloire... Seuls les « onze ■■ ont le droit de porter le pantalon de tlanelle blanche... et le chapeau de paille blanc et noir, au lieu du chapeau blanc. >• {Evenj duij li/'c in oiir public schools. London, s. d., p. 220, 227.)

2. J'ai eu la surprise de voir encore pratiquer celte méthode barbare dans une des bonnes (jrammar schools d'Angleterre.

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Les tables, les panneaux de chêne qui cachent les murs, sont couverts d'inscriptions profondément entaillées : Temple 1805; Byron; II. Peel. Tous les noms ont été gravés par les hoys eux-mêmes. M. Bowen a vu Palmerston revenir à sa vieille école et retrouver l'endroit où Harry Temple avait laissé le souvenir du futur lord Palmerston. Sheridan, les lords Aberdeen, Dalhousie, Shaftesbury, le D"" Trench, le célèbre archevêque de Dublin, sont d'anciens élèves dont Harrow est fier.

La bibliothèque, joli bâtiment moderne, brique et pierre, garde les portraits des Harrovians célèbres. C'est là que se réunit la Dehating Society. Le cahier des procès-verbaux est sur la table; j'y lis : « La démocratie est-elle la meilleure forme de gouvernement? » Forte majorité pour les Ayes : un Trevelyan est du nombre. « L'Angleterre devrait-elle prendre part à une guerre européenne où la Piussie serait engagée? » Non, à une grande majorité.

M. Bowen considère le système tutorial comme excellent, à condition que le nombre des pupils réunis sous un même tutor ne soit pas trop élevé : 30 ou 40 au plus dans une seule maison. M. Bowen est au travail à sept heures et demie du matin et il se couche à minuit et demi. Il prend une heure de repos dans l'aprèsmidi. Après que ses élèves se sont couchés, il prépare les leçons du lendemain. 11 a, en deliors du travail de la maison et de ses devoirs de tutor, vingt-quatre heures de classe par semaine comme maître à l'école. Du matin au soir, c'est donc un esclavage de tous les instants. M, Bowen n"a plus le temps de lire ni d'écrire pour son plaisir (il a collaboré à la Saturday Reviev\ au temps où elle était libérale), ni de reformer au fur

et à mesure ce capital intellectuel sur lequel il vit. Il dispose, il est vrai, de quatre mois de vacances par an. Il peut alors, si le besoin du repos absolu n'est pas trop pressant, se remettre pour quelques semaines aux études personnelles.

L'élève a vingt-quatre heures de classe à l'école et vingt-quatre heures d'étude à la maison par semaine : en tout une cinquantaine d'heures de travail intellectuel. Les classes ne durent guère plus d'une heure; de temps en temps une heure et demie, quand le maitre donne une composition à faire sous ses yeux. M. Bowen estime qu'au bout d'une heure l'attention d'un élève est épuisée pour un sujet. Peu de leçons à apprendre par cœur, trop peu peut-être; mais il faut, pense M. Bowen, se garder surtout de l'excès contraire : le temps est précieux; n'en perdons point aux vains exercices de mémoire. Il est l'ennemi déclaré de la vieille méthode anglaise qui voulait que l'on apprit même la grammaire mot à mot. Certains maîtres' sont spécialisés : M. Bowen enseigne l'histoire, le latin, le français.

Les élèves sont promus d'une classe à une autre par ordre de mérite. Le nombre des classes que l'élève doit traverser est beaucoup plus grand que le nombre des années qu'il passe à l'école. A la lin de chaque « terme » ou trimestre, trois fois par an, les élèves subissent une sorte d'examen de passage : les plus méritants seuls sont admis dans la classe supérieure.

Depuis 1868 l'école est divisée en deux : division classique (classical side), division moderne (modem side). Les élèves des divisions moderne et classique ne sont séparés que pour les classes; pour le reste, dans leur existence confondue, on tient à maintenir la plus

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stricte égalité. La division moderne comprend un quart des élèves, 150 sur 600.

M. Bowen est d'avis que l'enseignement moderne, tel qu'il est établi à Harrow, doit constituer une éducation libérale, au même titre que l'enseignement classique. Le latin fut d'abord négligé, sinon rayé du programme, mais au bout de quelques années les maîtres de Harrow estimèrent qu'ils avaient commis une grande erreur, et la porte fut rouverte toute grande au latin.

(Quatre heures par semaine sont consacrées à expliquer oralement Tacite, Horace, Ïite-Live, « de façon que l'élève, à la fin de ses études, ait une notion de la vie et des idées des anciens. » Un fait peu de thèmes écrits. Hs sont, en général, assez faibles. Les devoirs écrits sont, d'ailleurs, peu nombreux. Une plus grande importance est attachée aux langues vivantes et à l'histoire, qui ne fait pas cependant l'objet d'un enseignement méthodique; sauf une leçon par semaine, elle s'apprend un peu au hasard, à propos des auteurs expliqués, des noms ou des faits rencontrés en chemin. Le maître désire simplement que, au sortir de l'école, l'élève ait une idée générale des principaux événements de chaque âge; il lui laisse le soin de préciser et de compléter, plus tard, ses connaissances par des lectures à l'université ou dans la vie. Même dans la plus haute classe on ignore ces longues compositions, préparées par de copieuses lectures, comme en font nos élèves de rhétorique. Le temps manque, et l'entraînement. Quant au maître, le servage du tutorat ne lui laisserait ni le loisir ni la force de corriger de longs devoirs écrits, fussent-ils rares.

Dans la division classique, peu ou point d'histoire

et de géographie; très peu de français; tout le temps est consacré au grec et au latin.

On a commencé à introduire un peu, fort peu de science dans le programme de la division moderne. Il y a quelques années, Tassociation des géomètres anglais publia une géométrie modèle à l'usage des écoles : son but était de détrôner Euclide. Harrow adopta le livre nouveau, mais peu de temps après^ pour des raisons assez mystérieuses, l'on est revenu au vieil Euclide et le livre des géomètres a été délaissé. Je demande à M. Bowen de me citer le nom d'un homme de science sorti de Harrow : « Dans vingt ans, peut-être », me dit-il, en souriant. Les élèves, au sortir de l'école, se répartissent entre les universités, les professions libérales, l'armée, les aflaires et les colonies.

La plus grande tolérance religieuse règne à Harrow. M. Bowen a essayé d'y attirer des catholiques. Maisles cardinaux Manning et Newman se sont interposés : ils craignaient, sans doute, que la foi de leurs jeunes fidèles ne fût exposée à trop de périls dans un milieu hérétique. L'assistance aux exercices religieux est de règle, à moins que les parents n'aient exprimé la volonté contraire. Au reste, ces exercices sont courtset rares. On s'attache à tirer le meilleur parti possible de l'attention de Tentant pendant qu'il est à la chapelle; on se contente de le familiariser avec les livres saints et d'en extraire, à son usage, des leçonsmorales. M. Frédéric Harrison, le grand pontife des positivistes anglais, ne voit aucun inconvénient à ce que son fils, un des pupils de M. Bowen, aille à la chapelle : il ne doute pas que, le moment venu, le jeune homme n'ait conservé assez de liberté d'esprit pour décider de sa vie intérieure.

Le fouet est toujours appliqué dans les cas graves, pour un mensonge : c'est le headmaster qui l'administre. On cite environ un cas par semaine pour toute l'école. La punition suprême, celle qui maintient dans le devoir les plus indomptables par la terreur, c'est l'expulsion. Le plus grand malheur pour un Harrovian serait d'être renvoyé, tant il aime sa vie d'écolier, tant il est fier de son titre.

En 1440, Henri VI, roi pieux et ami des lettres, après avoir longtemps rêvé une école qui nourrirait et instruirait des enfants pauvres jusqu'à l'âge de leur entrée à l'université, institua « King's Collège of our Lady of Eton », le collège royal de Notre-Dame d'Eton, près "Windsor. Il mit à la tête de l'établissement un vieux maître de \Yinchester. L'année suivante, il fondait à Cambridge King's Collège, qu'il affiliait à Eton. Il fixa d'abord à 30, puis à 70 le nombre des enfants élevés aux frais de la fondation; 70 est encore aujourd'hui le nombre minimum de boursiers que doit compter Eton. Parmi ces boursiers sont choisis les jeunes gens qui vont achever leurs études à King's Collège, Cambridge, toujours aux frais du bon roi Henri VI. Chaque année, Eton met au concours onze places de boursiers : les candidats sont toujours très nombreux et soigneusement préparés ou « chauffés. » Les boursiers d'Eton, les collegers, appartiennent à toutes les classes, à la plus modeste bourgeoisie comme à la plus haute et même à la noblesse. Être boursier d'Eton est un honneur très recherché. Henri VI avait marqué une place, à côté des boursiers, pour les élèves

payants, qu'on appelle à Elon les oppidans '. Le nombre des oppidans s'est constamment accru, si Lien que l'école comptait 344 élèves en J698, 744 en 1857 et 970 en 1888. Eton est le plus peuplé de tous les internats anglais.

Eton a derrière lui une longue et glorieuse histoire; longtemps il posséda presque seul la clientèle de l'aristocratie— aristocratie de la naissance, de l'intelligence et de la fortune. La plupart des grands hommes d'Etat de l'Angleterre sont sortis d'Eton. Une foule d'autres causes encore, quelques-unes assez difficiles à découvrir ou à expliquer, ont mis cette école à la mode. Dans la bonne société, le titre d'Etonien pose un homme : tout père prévoyant, s'il est riche et respectueux des préjugés, voudra que son fils ait cet atout en mains. Mais si l'on ne conquiert une des onze bourses mises au concours chaque année, il faut, pour être admis comme oppidan, prendre rang de longues années à l'avance. Il n'est pas rare qu'un père inscrive son fds, sur le registre d'Eton, dès le jour de sa naissance.

Le site est pittoresque; le collège a grand air, ■encadré d'arbres centenaires au milieu des prairies qui bordent la Tamise -. Par delà l'autre rive, royalement assis sur sa montagne, s'élève, majestueux et protecteur, le vieux château normand de AVindsor. A la fine dentelle, aux clochetons aigus, aux rosaces délicates d'Eton, "Windsor oppose ses massives tours

1. Les coUegers vivent clans les bâtiments mêmes du vieux ■ collège, d'où leur nom; tandis (|ue les oppidans liabilent clicz les maîtres faisant fonctions de lu'ors, dont les maisons sont -dans la ville.

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