‹ L'éducation des classes moyennes et dirigeantes en AngleterreChapitre 36 sur 109 · Octobre 18S · texte numérisé non relu

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rondes et ses lourds créneaux. Mais l'endroit était mal choisi pour une école : c'est un lieu bas, humide. Il faut être ou avoir été Etonien, pour retrouver, dans la réalité, toutes les beautés, toutes les grâces célébrées par les innombrables apologistes d'Eton. La campagne est laide; à cent mètres du collège, on rencontre les immondices de la ville; les bords de la Tamise sont pelés, pollués et sentent le voisinage de la Métropolis. La ville d'Eton est mal bâtie et n'offre pas le moindre intérêt. Les grands prés où les Etoniens se réunissent pour jouer au cricket, sont bas, sans horizon. Je suis reçu tour à tour par deux maîtres, l'un des plus anciens et l'un des plus jeunes; l'ancien est un pur classique, l'autre un scientifique. Leur conversation, si intéressante et si pleine de choses, ne réussit pas à dissiper la mauvaise impression que me laisse tout ce que je vois ou devine autour de moi.

L'air et l'esprit sont mauvais à Eton, et ni l'un ni l'autre ne valent qu'on s'en vante. Le reste du monde n'existe point pour ceux qui vivent ici, ou, s'il existe, c'est à seule fin d'admirer Eton. Si vous n'admirez pas de confiance, on vous fait grise mine; si, par malheur, vous prononcez seulement le nom d'une école rivale, on vous bat froid. Il règne ici une atmosphère de faux enthousiasme, d'admiration conventionnelle, de snobisme. A peine êtes-vous dans les rues d'Eton, vous apercevez ces boys qui, à toute heure du jour et par tous les temps, se promènent avec leur (( tuyau de poêle » sur la tête ', préoccupés surtout de leur jeune

1. Un Américain, visitant Eton, entre dans nn restaurant: « Je n'oublierai jamais, dit-il, les airs d'un petit fat, un élève <iu collège, qui entra comme nous venions de nous asseoir et prit une place en face de nous. 11 garda sur la léte son absurde

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importance et assez peu de leurs éludes, dignes fils de ce bon père de famille, qui disait aux commissaires de 1862 : « Je n'avais pas mis mon tils à Eton pour travailler, mais pour prendre le ton et les allures de l'endroit. »

Le métier de tuteur devient ingrat dans de pareilles conditions; comment faire travailler de jeunes garnements dont les pères ont si grand peur du surmenage. Le maître laisse faire à ses pupils à peu près ce qui leur plait : on doit passer bien des choses à des pensionnaires qui représentent chacun environ deux mille francs de bénéfice net par an. Est-ce une impression trompeuse? Il me semble qu'ici une certaine limite a été dépassée : le maître qui, ailleurs, est un ami, avec qui l'on peut être familier parfois tout en restant respectueux, n'est plus même respecté. C'est un fait connu que les maîtres d'Eton n'éliminent ni les incapables ni les paresseux incorrigibles. On a laissé tomber le niveau des études. Presque tous ces fils de famille savent qu'ils n'ont pas besoin de travailler, et ils ne travaillent pas : un Etonien de vingtun ans, refusé à l'examen de Sandhurst pour n'avoir pu dire son âge en français, se vantait de cette prouesse.

Les maîtres, très gênés dès qu'on les interroge sur le travail fait en classe, sentent que le terrain manque sous leurs pas. M. X..., le vieux maître classique, avoue qu'après huit ans de latin, les Etoniens vont à l'université, sans plus en savoir qu'un enfant d'intelligence moyenne qui aurait travaillé avec applica-

couvre-chef, donna des ordres oomme s'il s'açissait de son exéculion capitale, puis mangea des gàleaiix et but du chocolat comme si ce grave événement allait avoir lien à la fin de sa. collation. » (R.-G. Wliite, Englcuid (i-ilhotit, etc., p. Iti2.)

lion pendant deux ans. Trente années d'expérience l'ont profondément découragé : il désespère d'instruire ses élèves et même de leur persuader d'autre lecture que les romans-feuilletons (détective novels) et les journaux de sport.

L'histoire et la géographie sont enseignées sans méthode et par bribes. La langue et la littérature anglaises n'occupent qu'une place très modeste. Quand par hasard on donne aux élèves un essai à composer, ils alignent quelques phrases creuses. M. X... demande un jour à ses élèves de résumer des lectures d'histoire faites en classe. Pendant quelque temps, le résultat est assez satisfaisant, il constate des progrès. Mais bientôt la flamme tombe; c'est un trop grand eflbrt; et le maître doit céder devant l'indifférence générale et la force d'inertie. Un seul exercice de style subsiste, la version, à intervalles assez éloignés. Les élèves de M. X... qui ont de dix-sept à dix-huit ans, font des thèmes faciles et courts, sur des phrases détachées de deux lignes chacune; je parcours les copies : les fautes pullulent. M. X... me dit : « Un de nos hoys qui n'irait pas à l'université pour compléter son bagage serait un gentleman fort ignorant. »

Je m'empresse d'ajouter que les boursiers, les collegers, qui d'ailleurs mènent, en dehors des classes, une existence à part, ne partagent pas ce mépris pour les exercices intellectuels. Bon nombre d'entre eux, avec l'aide de leur tutor, acquièrent, avant de quitter Eton, un savoir vraiment solide et qui fait honneur au vieux collège. Depuis très longtemps, la Newcastle Scholarship, la principale distinction que se disputent, chaque année, les Etoniens de la plus haute classe, a toujours été enlevée, sauf une fois, par

un coUeger : et les collegers sont dans la proportion de 70 sur 800.

Les boys ont, pour la plupart, beaucoup trop d'argent à leur disposition : de là des inégalités choquantes, une rivalité malsaine et son cortège de mauvais sentiments. On attend le jour où un chef énergique mettra le holà aux dépenses extravagantes de ces bambins. « Le philistinisme nous envahit », me dit M. X...

Eton a toujours ignoré Rugby et les réformes du D"" Arnold; Eton n'a pas voulu adopter le système monitorial. La discipline y est fort relâchée, et le fouet, unique recours, est distribué à profusion. Un Etonien qui n'a pas reçu le fouet est aussi rare qu'un soldat qui ne connaît pas la salle de police. Un proverbe dit que tout Etonien doit avoir reçu le fouet assez souvent pour avoir eu le temps de graver son nom sur le florjfjing hlock, autrement dit sur le billot. Quand j'arrive dans la classe où enseigne le ]iead.master, et où il exerce ses fonctions de bourreau, on me montre deux marches à côté de sa chaire : c'est le billot, et une magnifique collection de verges souples et cinglantes dans une armoire. Il faut bien reconnaître que la peur des verges ne saurait tenir lieu des autres moyens d'éducation, puisqu'un ancien Etonien a osé écrire : « Nous défions toute contradiction quand nous affirmons qu'à Eton la discipline n'a jamais été aussi mauvaise qu'à l'heure présente (1880) '. »

Rechercherons-nous les causes de la décadence d'Eton? Trop grande confiance dans un glorieux passé, préjugés de castes, invasion du philistinisme, mau-

1 ' Our public schools, p. 'ôi.

MARLBOROUCn O'i

vais recrutement du personnel dirigeant et enseignant, trop grand nombre d'élèves, dangereuse proximité de Londres, chacune de ces causes a une action plus ou moins pernicieuse. Mais la décadence de l'aristocratique Eton n'a point de portée générale : laissons à l'aristocratie anglaise le soin de réformer son école favorite.

Marlborough est un gros bourg de 3000 habitants, dans le Wiltshire, sur la grande route de Londres à Bath. Avant les chemins de fer, auprès de son important relai de poste, son auberge, Gastle Inn, avait la réputation d'une des meilleures de tout le royaume. La compagnie du Great Western fit passer une de ses lignes par Marlborough : c'était la mort des diligences et des vieilles hôtelleries respectables. Le 5 janvier 1843, Gastle Inn était fermé; mais, quelques mois après, la grande bâtisse était rouverte, non plus pour des hôtes de passage, mais pour héberger tout le long de l'année des écoliers. L'auberge du Ghâteau était devenue Marlborough Gollege.

Le site avait paru favorable à une association formée de dix clergymen et neuf laïcs, qui voulaient fonder une école où seraient élevés simplement et à peu de frais les fils de clergymen de l'Église établie : les fonds nécessaires avaient été rassemblés à l'aide de souscriptions. Nous ne raconterons pas toutes les difficultés de l'entreprise : l'école, pour prendre rang parmi les public schools, n'avait ni le passé, ni la vogue, ni les grandes ressources de tant de rivales établies dans l'estime publique. Marlborough traversa plusieurs crises

qui, sans l'énergie et la persévérance de ses administrateurs, auraient pu être mortelles. Aujourd'liui , après cinquante ans d'efforts , Marlborough peut envisager son passé avec satisfaction et l'avenir avec confiance.

L'architecture du collège est sans prétention. Autour de la vieille auberge, noyau de l'école, sont venus se grouper des bâtiments spacieux et commodes, entourés de jardins, de prairies et de beaux arbres; ce vaste ensemble occupe le fond de la vallée, assez large et bien épanouie, d'une modeste rivière, le Kennet. La vallée se prolonge en verdoyants pâturages et, sur les collines qui la bordent, une belle forêt court pendant sept milles.

L'école n'a pu rester longtemps réservée aux seuls fils de clergymen; aujourd'hui \ ouverte à tous, tils de clercs et de laïcs, elle compte 570 élèves. La plupart sont internes dans le collège même. Cependant, faute de place, on a construit, sur ies- collines environnantes, trois grandes maisons dont chacune, placée sous la direction d'un maître, peut contenir 45 pensionnaires.

Le prix de la pension, dans le collège, est de 80 livres -, comprenant l'entretien et l'enseignement, et n'excluant que les dépenses absolument personnelles (voyages, livres, vêtements, cotisations pour les jeux, etc.). 70 places à 50 livres sont réservées aux fils de clergymen : c'est une concession faite aux intentions des fondateurs. Dans les maisons extérieures au collège, le prix de la pension est de 100 guinées ^ Pour une

i. Octobre 1888-1894.

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