‹ L'éducation des classes moyennes et dirigeantes en AngleterreChapitre 50 sur 109 · LIVERPOOL · texte numérisé non relu

LIVERPOOL

vêtues de loques malodorantes, d'une couleur indéfinissable, traînent, dans les voies les plus fréquentées, leurs allures désordonnées et leur gouaillerie impudente. Les rues quoique larges au centre de la ville et bien pavées sont uniformément laides, mal entretenues, bordées de boutiques poussiéreuses, aux étalages vulgaires ou même répugnants. Les colonnades grecques des monuments publics sont déshonorées par une épaisse couche de suie qui tombe par plaques.

Pas d'industrie : des métiers bizarres, incertains, de portefaix, de facdnni, de coureurs d'aventures, occupés ici aujourd'hui, demain ailleurs. Pas d'occupation fixe, de métier appris : nulle part cet esprit de corps qui encadre l'homme dans un ensemble, le discipline, et le relève à ses propres yeux. Au bord de la Mersey, sur une étendue de six milles (près de dix kilomètres), des bassins et des docks; une ville de hangars, plus grande encore que l'autre, et tout le long les cargaisons déchargées, entassées pêle-mêle. Là viennent rôder tous ces gueux qu'on engage pour un jour, pour quelques heures, qui ont du pain le matin et ne sont pas sûrs d'en avoir le soir. Le contraste est poignant entre ce peuple d'affamés et cette prodigieuse accumulation de richesses,

Birmingham était, il y a trente ans, aussi délabré, misérable et malsain que l'est aujourd'hui Liverpool. Sans tout l'argent, l'intelligence et le labeur dépensés, sans la solidarité entre les classes, sans le désir commun de conquérir, pour le corps et pour l'esprit, plus de lumière; en un mot, sans l'esprit public dont toute la population était animée, Birmingham fût restée dans son cloaque sombre et malsain. A Liverpool, l'esprit public est presque nul, et, si par hasard il se

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manifeste, il est plutôt nuisible. Les passions politiques gâtent les affaires municipales : les intérêts de la cité sont confiés aux politiciens les plus remuants. Par surcroit, les querelles religieuses sont très vives; protestants fanatiques, lou: church, orangistes font rage en présence des 200000 catholiques immigrés d'Irlande. Les préjugés de castes, renforcés par l'esprit mercantile, empirent encore la situation. Les vieilles familles de l'aristocratie commerciale sont restées profondément tories et réactionnaires : elles craignent pour leurs privilèges. Leurs chefs se sont toujours opposés à l'instruction populaire, de crainte d'augmenter le nombre de leurs concurrents : mettre à la portée d'un fils d'employé ou d'ouvrier les connaissances, c'est en faire un chef d'entreprise, car il suffit, pour se lancer dans le commerce à Liverpool, d'un tout petit capital (100 livres environ).

La bourgeoisie ne comprend même pas pour elle l'utilité de l'éducation. Lelieadmaster d'une des écoles où sont élevés les fils de la classe aisée est assailli de requêtes et de réclamations : on le supplie de sacrifier une partie du latin, s'il le faut, mais. d'enseigner la sténographie. Quant à la petite bourgeoisie, elle se contente de l'école primaire, parce que cela ne coûte que 6 pence (50 centimes) par semaine '.

S'il se trouve que, avec un pareil esprit public, une grande ville est dépourvue de riches fondations, et c'est le cas, faudra-il s'étonner que l'instruction secondaire y soit dans un état lamentable?

Le Liverpool Institute est le plus grand établis-

1. Aujourd'hui, depuis le Free Education Ad, l'inslruclion primaire est généralement gratuite.

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sèment d'éducation de Liverpool; il compte plus de 1000 élèves. Du incchanics' institule, sa destination première, il ne reste que peu de traces : quelques cours du soir. L'immense bâtiment abrite aujourd'hui, outre l'école secondaire, une école des Beaux-Arts (Art School) très fréquentée. Le nom de Liverpool Institute est réservé à l'école secondaire, qui est divisée en deux parties : la liigJi school, avec 280 élèves, et la commercial school, avec 750.

La JiigJi school se propose de donner aux enfants de la bourgeoisie aisée une éducation classique et libérale; mais la plupart des élèves quittent à seize ans pour conmiencer l'apprentissage des affaires. Les frais d'études sont de 12 guinées, un peu plus de 300 francs par an, pour les enfants au-dessus de onze ans.

J'assiste à une leçon d'histoire dans la V^^ fonn : les élèves ont de quinze à dix-sept ans. Le maître trace au tableau noir un arbre généalogique des rois d'Angleterre depuis Guillaume le Conquérant ; des noms, pas même un fait se rattachant à chaque règne, singulière histoire pour de grands garçons de seize ans. Il est vrai qu'aux examens du Science and Art Department on ne demande pas autre chose '.

Dans la commercial school, les élèves paient 5 livres par an; ils appartiennent à la petite bourgeoisie ou à la classe ouvrière. Presque tous entrent vers treize ans, au sortir de l'école primaire. Beaucoup d'entre eux ne restent que quelques mois , à peine une

1. Résultat d'une autre enquête dans la même école : « Les boys ont lu VAnahase et ils n'ont pas la moindre idée de ce dont elle parle. La physiologie paraît être enseignée à l'aide d'un manuel qu'on donne à apprendre par cœur; peu ou point d'explications, et aucune démonstration expérimentale. » (Acland and Smith, Studies, etc., p. 231.)

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année : leurs parents ont voulu simplement qu'ils obtinssent à bon compte le droit de se dire anciens élèves de l'Institute, pour trouver une place.

Les classes sont très nombreuses, elles ont jusqu'à 60 élèves; l'enseignement est encore plus mécanique que dans la high school. Tous les efforts sont dirigés vers les examens du Science and Art Department. Quant au programme, la commercial school du Liverpool Institute correspond exactement à l'école de Cowper Street. Mais Cowper Street ScJiool est dirigée par un homme qui veut former des jeunes gens instruits, et non pas seulement des candidats aux examens. A l'Institute, les classes sont encombrées et mal aérées; les cours et lieux de récréation insuffisants; les laboratoires mal outillés; les maîtres accablés de besogne, peu payés et d'ailleurs au-dessous de leur tâche.

Dans la commercial school, le traitement le plus élevé est de 200 livres sterling par an, et plusieurs maîtres sont payés à raison de 50 ou 80 livres. Aussi, sur 30 maîtres, 4 ont des diplômes universitaires, les autres sont de pauvres diables peu cultivés, qui, péniblement, sans entrain et sans goût, gagnent leur pain, tout juste.

Liverpool Goilege fat fondé par quelques riches citoyens de Liverpool, pour élever les enfants de la bourgeoisie dans les principes de l'Église anglicane. C'était donc à l'origine une école secondaire confessionnelle, destinée à faire concurrence à l'Institute, qui admettait tous les cultes.

Liverpool Collège est divisé en trois parties : upper school, middle school, commercial school. Ces trois divisions étaient encore réunies il y a quelques années

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dans un même bâtiment situé au centre de la vieille ville. Uupper school^ qui donne l'enseignement classique, voyait sa clientèle diminuer à mesure que les familles riches s'éloignaient du centre. Elle a suivi sa clientèle dans le faubourg élégant de Prince's Park. Dirigée par un ancien maître de Clifton, qui connaît bien son métier et qui l'aime, l'école de Lodge Lane a pris rang parmi les bonnes grammar sdwols. Leheadmaster s'est entouré de jeunes collaborateurs, tous lauréats des universités.

Les frais d'études varient, selon l'âge, de 15 à 24 livres sterling. L'école compte 170 élèves. Elle n'est plus strictement confessionnelle; à côté d'une majorité d'anglicans, on trouve quelques juifs et catholiques. L'école est restée classique, mais elle fait de sérieuses concessions aux exigences modernes; une petite minorité seulement de ses élèves se destine aux universités : l'anglais, le français, l'histoire, la géographie tiennent une place honorable à côté des langues anciennes; le grec n'est pas obligatoire : il peut être remplacé par l'allemand et les sciences physiques.

Les deux autres départements de Liverpool Collège sont toujours logés dans la vieille ville. La ni.iddle school donne, pour 9 à 11 guinées par an, une instruction mi-classique, mi-moderne. La commercial school., pour 4 à 5 livres, une instruction purement commerciale. Le vaste bâtiment de Shaw Street pourrait recevoir 1000 boys : on y compte à peine 380 élèves. Chose singulière, à mesure que la population augmente à Liverpool, le nombre des élèves diminue dans les écoles secondaires K

1. De 1810 élèves en 1864, on est tombé à HoO élèves en 1892.

Liverpool Royal Institution, fille d'une association puissante, la Royal Institution, n'a pas cependant de dotation. Elle a été construite dans un quartier central, à une époque où les classes riches habitaient encore la ville même. Mais sa clientèle s'est éloignée, le zèle des parents s'est ralenti, et cette école qui, avec l'école de Lodge Lane, est la seule, à Liverpool, donnant une instruction quelque peu relevée, compte en tout GO élèves; en 1877, elle en avait 135 et il y a place pour 200 boys. Les maîtres, très peu nombreux, sont bons; l'école est bien tenue et paraît bien dirigée. Saint Francis Xavier's Collège est un externat catholique à l'usage de la petite bourgeoisie, sous la direction des jésuites. En haut d'Islington, un vaste bâtiment étale des façades gaies de briques rouges. A l'intérieur, de longs corridors aux murs nus; de loin en loin, une image de sainteté ou une statuette pieuse. (( Le collège de Saint-Francois-Xavier, dit le programme, fournit, à un prix modéré, une éducation libérale aux enfants qui se destinent aux professions libérales ou aux affaires. » Il y a deux divisions. La division classique , où tous les maîtres sont des membres de la Société de Jésus, compte 200 élèves, payant 9 livres (225 francs) par an. La division commerciale compte 108 élèves, payant de 4 à 5 livres (100 à 125 francs) par an. La division classique prépare aux examens locaux d'Oxford et à la rnatriculation de Londres.

Les catholiques de Liverpool, s'ils sont nombreux, sont rarement riches; tous les élèves de Saint-François- Xavier sontfds de boutiquiers ou d'artisans. Il est très, diflicile de les garder après 14 ou 15 ans. Les parents, petits bourgeois, se laissent imposer par les bons pères

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le grec et le latin dont ils ne se soucient guère; mais ils veulent pour leurs lils une éducation catholique à laquelle ils attachent beaucoup de prix. Grâce à ce compromis entre la conscience et la raison, les catholiques qui sortent de Saint-François-Xavier sont plus et mieux instruits que la plupart des entants des autres confessions.

Le préfet des études examine devant moi des élèves appartenant aux classes intermédiaires de la division classique (13 ou 14 ans) : il les interroge sur le français. Les boys prononcent assez bien, savent admirablement leur grammaire, traduisent couramment un texte et connaissent beaucoup de phrases usuelles. Puis vient le tour des grammaires grecque et latine, qu'ils savent aussi sur le bout du doigt. Là comme ailleurs, les Jésuites, restés fidèles à leur méthode, font surtout appel à la mémoire.

Écoles privées. — Quand nous aurons mentionné 9 écoles privées, comptant ensemble 530 élevés \ et qui ne sont certainement ni meilleures ni dirigées par des hommes plus compétents que dans aucune autre ville d'Angleterre, nous aurons donné, sauf erreur, le bilan complet de l'enseignement secondaire à Liverpool.

Si l'esprit public s'intéresse peu aux questions d'éducation, il y a cependant des exceptions honorables. Un certain nombre de riches négociants constitués en association, sous le nom de Liverpool Council of Edu- .cation, voudraient fournir à un certain nombre de boys des écoles primaires le moyen de pousser plus

\. Aciand and Smilh, p. £37.

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loin leurs études : ils ont réuni des fonds, et ils mettent au concours, chaque année, 13 bourses de 20 livres sterling (500 francs); une partie sert à payer les frais d'études, soit à l'Institute, soit au Collège, et le reste, 12 livres environ (300 francs) aide la famille à nourrir et à habiller l'enfant. Les titulaires de ces bourses ont presque toujours répondu à ce qu'on attendait d'eux : plusieurs, au sortir du Collège ou de l'Institute, ont conquis de nouvelles bourses qui leur ont permis d'aller à Oxford ou à Cambridge.

Le school board de Liverpool a reconnu la nécessité de créer quelque chose comme un enseignement primaire supérieur. Il n'a pas ouvert de nouvelles écoles, indépendantes des écoles primaires, il s'est contenté d'ajouter des classes supplémentaires dans plusieurs écoles où il a essayé de retenir les meilleurs élèves. Les maîtres obtiennent de quelques familles qu'elles laissent leurs fils jusqu'à 13 ou 14 ans, pour apprendre un peu de latin ou de français, de chimie, d'histoire naturelle et de mathématiques. Ces enfants concourent pour les bourses du Coiincil of Education ou bien passent les examens du Science and Art Department. L'école de Venice Street, installée dans un bâtiment bien aéré, est parvenue à garder ainsi une vingtaine d'élèves.

University Collège. — Liverpool possède un établissement d'enseignement supérieur, affilié à Victoria University, de Manchester. Ce collège, de fondation récente, traîne une existence assez précaire. Comment établir solidement l'enseignement supérieur, si l'éducation secondaire est chancelante? Les professeurs de University Collège connaissent mieux que personne ce fâcheux état de choses, parce qu'ils sont les pre-

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